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Résurrection (trad. Bienstock)/Partie I/Chapitre 25

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 36p. 176-179).


XXV

Son entretien avec le président, et le contact de l’air frais, avaient un peu calmé Nekhludov. Il pensait maintenant que le sentiment qu’il venait d’éprouver avait été exagéré, à cause de toute cette matinée passée dans des conditions aussi inaccoutumées.

« Voilà certainement une rencontre étonnante et extraordinaire ! Il est nécessaire de faire tout ce qu’il est possible pour adoucir son sort. Et il faut faire vite. Il faudra prendre immédiatement au tribunal l’adresse de Fanarine ou de Mikichine. » Il se rappelait ces deux avocats renommés.

Nekhludov revint sur ses pas, retira son manteau et monta. Dans le premier couloir il rencontra Fanarine. Il l’aborda en lui disant qu’il avait à s’entretenir avec lui. Fanarine le connaissait de vue et de nom, et lui dit qu’il serait très heureux de lui être agréable.

— Je suis un peu fatigué… mais si ce n’est pas long, contez-moi votre affaire, passons par ici.

Et Fanarine fit passer Nekhludov dans une chambre, sans doute le cabinet de travail d’un juge.

Ils s’assirent près de la table.

— Eh bien, de quoi s’agit-il ?

— Avant tout, je désirerais que personne ne sût la part que je prends dans l’affaire dont je veux vous entretenir, dit Nekhludov.

— Cela va de soi. Et alors…

— Aujourd’hui j’ai fait partie du jury, et nous avons condamné aux travaux forcés une femme — une femme innocente. Cela me tourmente.

Nekhludov, malgré lui, rougit et se troubla. Fanarine jeta sur lui un rapide coup d’œil, baissa les yeux et écouta.

— Eh bien, — fit-il.

— Nous avons condamné une innocente, et je voudrais que le jugement fût cassé et porté devant une juridiction supérieure.

— Devant le Sénat, — précisa Fanarine.

— Et je suis venu vous demander de vous charger de cette affaire.

Nekhludov qui avait hâte de trancher un point délicat, ajouta :

— Je me charge de vos honoraires et de tous les frais, si grands qu’ils soient, — dit-il en rougissant.

— Oh ! nous nous arrangerons toujours, — repartit l’avocat en souriant complaisamment de l’inexpérience de Nekhludov.

— Alors, en quoi consiste cette affaire ?

Nekhludov la lui raconta.

— Très bien ; dès demain je vais demander le dossier et l’examiner. Et après-demain, non, plutôt jeudi, venez chez moi vers six heures, je vous donnerai une réponse. C’est entendu ? Allons, j’ai encore besoin de quelques renseignements.

Nekhludov prit congé de lui et sortit.

L’entretien avec l’avocat, et le fait d’avoir pris déjà des mesures pour la défense de Maslova, avaient augmenté son calme. Il sortit : le temps était beau et il aspirait délicieusement l’air printanier.

Des cochers de fiacre lui offraient leurs services : mais il alla à pied. Alors tout un essaim de pensées et de souvenirs touchant Katucha et sa conduite envers elle bourdonna en lui. Il se sentit plein de tristesse, et tout lui parut sombre. « Non, j’y songerai plus tard », se dit-il ; « au contraire, à présent il faut me distraire de tant d’impressions pénibles. »

Il se rappela le dîner des Kortchaguine et regarda sa montre. Il n’était pas tard ; il pouvait y arriver pour le dîner. La sonnerie d’un tramway retentit derrière lui. Il le rejoignit en courant et y monta. Il en descendit plus loin, sur la place, choisit un bon fiacre, et dix minutes après, il se trouva devant le perron de la grande maison des Kortchaguine.