100%.png

Résurrection (trad. Bienstock)/Partie II/Chapitre 35

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 37p. 262-267).


XXXV

Le cortège était si long que les premiers rangs étaient déjà hors de vue quand les chariots portant les sacs et les malades s’ébranlèrent. À ce moment Nekhludov remonta dans sa voiture, qui attendait, et donna l’ordre au cocher de dépasser le convoi pour voir si, parmi les prisonniers, il n’y en avait pas qu’il connût, et parmi les femmes, pour retrouver Maslova et lui demander si elle avait reçu les effets qu’on lui avait envoyés.

Il faisait très chaud. Pas la moindre brise, et la poussière, soulevée par un millier de pieds, enveloppait les prisonniers qui se tenaient sur le milieu de la rue. Ils avançaient d’un bon pas, et le petit cheval de louage qui conduisait Nekhludov parvenait à peine à les dépasser. Rang par rang marchaient des êtres inconnus, l’air bizarre et terrible, remuant des milliers de pieds identiquement chaussés et balançant leur bras libre comme pour se donner courage. Ils étaient si nombreux, si semblables, les conditions dans lesquelles ils se trouvaient étaient si particulières et singulières qu’ils apparaissaient à Nekhludov non comme des hommes, mais comme des êtres quelconques, particuliers, effrayants. Cette impression ne disparut en lui qu’en apercevant, dans le groupe des forçats, un prisonnier, l’assassin Fédorov, et aussi, parmi les déportés, le comique Okhotine, qu’il connaissait, et un autre condamné qui s’était adressé à lui. Presque tous les prisonniers jetaient un regard sur la voiture qui les dépassait et sur le monsieur, assis dedans, qui les examinait. Fédorov inclina la tête pour montrer à Nekhludov qu’il l’avait reconnu ; Okhotine lui fit signe de l’œil. Mais ni l’un ni l’autre ne le saluèrent, croyant que cela n’était pas permis. Parmi les femmes, Nekhludov aperçut aussitôt Maslova. Elle était au second rang. La première de ce rang était une femme hideuse, toute rouge, aux yeux noirs, les jambes courtes, sa capote maintenue par sa ceinture : c’était la Belle. Ensuite marchait la femme enceinte qui se traînait avec peine ; Maslova était la troisième. Elle portait son sac sur le dos et regardait droit devant elle. Son visage était calme et résolu. La quatrième femme du rang était jeune et jolie, en capote courte, la tête couverte d’un fichu noué, et elle marchait résolument : c’était Fédosia. Nekhludov descendit de voiture et s’approcha des femmes afin de parler à Maslova de ses effets et de lui demander comment elle se trouvait ; mais un sous-officier qui marchait de ce côté du convoi remarqua aussitôt Nekhludov et accourut vers lui.

— On ne peut pas s’approcher du convoi, monsieur ! C’est défendu ! cria-t-il en s’approchant.

Puis, remettant Nekhludov (que toute la prison connaissait), il porta les doigts à sa casquette, et s’arrêtant près de Nekhludov, lui dit :

— Impossible à présent. À la gare vous pourrez, mais ici c’est défendu. Allons, marche ! cria-t-il aux prisonniers, en se donnant du courage à soi-même, malgré la chaleur ; et, dans ses élégantes bottes neuves, il regagna lestement sa place.

Nekhludov gagna le trottoir et, se faisant suivre par son cocher, se mit à marcher avec le convoi. Au passage du convoi partout se manifestait une attention mélangée de pitié et d’horreur. Les têtes se penchaient curieusement hors des voitures, et tant qu’on pouvait voir les prisonniers, on les suivait du regard. Les passants s’arrêtaient, écarquillant les yeux pour regarder l’effrayant spectacle. Quelques-uns s’approchaient et donnaient une aumône. Les soldats du convoi la prenaient. D’autres, comme hypnotisés, marchaient derrière le convoi, puis s’arrêtaient, hochaient la tête, et ne le suivaient plus que du regard. Des gens, s’appelant l’un l’autre, accouraient sur les portes ou se penchaient aux fenêtres, et immobiles, silencieux, regardaient le terrible défilé. À un tournant de rue le convoi barra le passage à un luxueux landau. Sur le siège était assis un cocher à la face luisante et à la large croupe, avec deux rangs de boutons sur le dos. Le devant de la voiture était occupé par un monsieur et sa femme : elle, maigre, pâle, en chapeau clair, tenant une ombrelle également claire ; lui, en chapeau haut de forme, et élégant pardessus clair. En face d’eux étaient leurs enfants : une fillette à longues boucles blondes, bien pomponnée, fraîche comme une fleur, avec une ombrelle également voyante ; et un garçonnet de huit ans environ, au long cou maigre, aux clavicules saillantes, coiffé d’un chapeau matelot orné de longs rubans. Le père reprochait avec humeur au cocher de ne pas avoir fait en sorte de devancer le convoi qui les retardait maintenant, et la mère, avec une grimace de répulsion, se cachait le visage derrière son ombrelle de soie pour se garantir du soleil et de la poussière. Le cocher à l’énorme croupe fronçait les sourcils aux injustes reproches de son maître, qui lui-même avait ordonné de passer par cette rue, et il retenait avec effort les deux trotteurs noirs, reluisants et couverts d’écume, qui avec peine restaient en place.

L’agent de police eût volontiers arrêté le convoi pour être agréable au propriétaire du luxueux équipage et le laisser passer ; mais il sentait dans ce défilé une solennité trop terrible pour l’arrêter, même en faveur d’un monsieur aussi riche. Il se contenta de porter militairement la main à la visière en signe de respect devant la richesse et de regarder sévèrement les prisonniers, comme s’il se promettait de défendre contre eux les gens assis dans la voiture. Ils attendirent donc que tout le convoi eût défilé, et la voiture ne s’ébranla qu’après le passage du dernier chariot chargé de sacs et de prisonnières assises dessus, parmi lesquelles la femme hystérique, qui s’était calmée, mais qui, en voyant la luxueuse voiture, s’était mise de nouveau à pousser des cris. Alors seulement le cocher toucha légèrement les rênes, et les trotteurs noirs, frappant leurs fers sur les pavés, emportèrent la voiture aux roues caoutchoutées vers la maison de campagne où allaient s’amuser le mari, la femme, la fillette et le garçonnet au cou long et aux clavicules saillantes.

Ni le père ni la mère ne dirent un mot d’explication à leurs enfants au sujet de ce qu’ils venaient de voir ; et ceux-ci durent s’expliquer à eux-mêmes la signification de ce spectacle.

La fillette, jugeant d’après le visage de ses parents, comprit que ces gens étaient différents de ses père et mère et leurs amis, que c’étaient de vilaines gens et qu’on faisait bien de les traiter de la sorte. Aussi lui faisaient-ils franchement peur et fut-elle très contente quand ils eurent disparu.

Le garçonnet maigre, au long cou, qui regardait le convoi sans un battement de paupière, s’expliqua la chose autrement. Il savait, avec certitude, le tenant de Dieu même, que ces hommes étaient semblables à lui et à tous les hommes ; par conséquent on leur avait fait quelque chose de mauvais, quelque chose qu’on n’aurait pas dû leur faire ; et il ressentait pour eux de la pitié en même temps que de l’horreur et pour ces hommes enchaînés et rasés et pour ceux qui les avaient enchaînés et rasés. Et ses lèvres se gonflaient de plus en plus, et il devait faire un grand effort pour ne pas pleurer, croyant honteux de pleurer en pareil cas.