Révélations sur le procès des communistes de Cologne/III

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Révélations sur le procès des communistes de Cologne
Traduction par Léon Remy.
L’Allemagne en 1848Schleicher (p. 306-328).

CHAPITRE III

LE COMPLOT CHERVAL


Stieber sut tirer profit du trésor dérobé ! Les papiers qui lui parvinrent, le 5 août 1851, le mirent sur les traces de la découverte du soi-disant « complot franco-allemand de Paris ». Ils contenaient six rapports de l’émissaire Adolphe Mayer envoyé par Willich Schapper et cinq rapports du cercle directeur de Paris au Comité central Willich Schapper (témoignage de Stieber à l’audience du 18 octobre). Stieber entreprend alors un voyage diplomatique d’agrément pour Paris et y fait personnellement la connaissance du grand Carlier qui, dans l’affaire suspecte de la loterie des lingots d’or, avait prouvé que, s’il était grand ennemi des communistes, il était grand ami de la propriété privée d’autrui.

« Je me mis donc en route pour Paris, en septembre 1851. Je trouvai, dans le préfet de police d’alors, Carlier, l’accueil le plus bienveillant… Les agents de police français découvrirent rapidement et sûrement les fils trouvés dans les lettres de Londres. On réussit à connaître les domiciles des différents chefs de la conspiration et à surveiller chefs de la conspiration et à surveiller tous leurs mouvements, en particulier leurs réunions et leurs correspondance. On découvrit des choses très graves… Je dus déférer aux demandes du préfet Cartier et l’on procéda dans la nuit du 4 au 5 septembre 1851. » (Interrogatoire de Stieber du 18 octobre.)

Stieber partit de Berlin en septembre. Supposons le 1er septembre. Il arrive à Paris au plus tôt, dans la soirée du 2 septembre. On agit dans la nuit du 4. Restent donc pour s’entendre avec Carlier et prendre les dispositions nécessaires trente-six heures. En ces trente-six heures non seulement on « découvre» le domicile des divers chefs, mais tous leurs mouvements, toutes leurs réunions, toutes leur correspondance sont surveillées, et naturellement cela n’a lieu qu’après que les « domiciles ont été découverts ». L’arrivée de Stieber ne se borne pas à communiquer aux « agents de police français une rapidité et une sûreté merveilleuse », elle fait « s’empresser » les chefs de la conspiration de se livrer à tant de mouvements, de réunions et de correspondances que l’on peut procéder contre eux, le lendemain soir.

Mais il ne suffit pas que, le 3, le domicile des chefs soit découvert, tous leurs mouvements, leur réunion, leur correspondance soient surveillés, Stieber témoigne que « les agents de police français trouvent l’occasion d’assister aux réunions des conspirateurs et d’entendre les décisions prises sur la conduite à tenir à la prochaine révolution. Donc, à peine les agents de police ont-ils surveillé les réunions, qu’ils trouvent, grâce à leur surveillance, le moyen d’y assister, et à peine assistent-ils à une réunion que l’on tient plusieurs réunions, et à peine se tient-il quelques réunions qu’on en vient déjà à décider de la conduite à tenir pendant la prochaine révolution — et tout cela le même jour. Le jour même où Stieber fait la connaissance de Cartier, le personnel de Cartier connaît le domicile des divers chefs ; les différents chefs apprennent à connaître le personnel de Cartier ; l’invitent le même jour à assister à leurs séances ; pour leur faire plaisir, tiennent le même jour toute une série de séances et ne peuvent se séparer d’eux sans se hâter de prendre des décisions sur la conduite à tenir dans la prochaine révolution.

Quelqu’empressé que pût être Cartier — et personne ne doutera de son empressement à découvrir un complot communiste trois mois avant le coup d’État — Stieber exige de lui plus qu’il ne pouvait faire. Stieber demande des miracles à la police. Non seulement il les demande, mais il y croit. Non seulement il y croit, mais il en témoigne.

« Dès le début de la procédure, j’arrête d’abord personnellement, accompagné d’un commissaire] français, le dangereux Cherval, chef principal des communistes français. Il résista vigoureusement ; il fallut une lutte acharnée. » Telle est la déposition de Stieber du 18 octobre.

« Cherval se livra, sur moi à Paris, à un attentat dans mon propre domicile où il s’était glissé dans la nuit. Ma femme, qui vint me porter secours au cours de la lutte que je soutins, fut blessée. » Telle est l’autre déposition de Stieber, du 27 octobre.

Dans la nuit du 4 au 5, Stieber instrumente chez Cherval, et il se produit une lutte au cours de laquelle Cherval résiste. Dans la nuit du 3 au 4, Cherval instrumente chez Stieber, et il se produit une lutte au cours de laquelle Stieber résiste. Mais, le 3, régnait précisément l’ « entente cordiale » entre conspirateurs et policiers qui permit de tout faire en un jour. Maintenant, dans la journée du 3, non seulement Stieber se trouvait aux trousses des conspirateurs, mais les conspirateurs aux trousses de Stieber. Tandis que les policiers de Cartier découvraient le domicile des conspirateurs, ceux-ci découvrirent le domicile de Stieber. Tandis qu’à leur égard il remplissait un rôle de surveillance, les conspirateurs remplissaient à son égard un rôle actif. Tandis qu’il rêvait à leur complot dirigé contre le Gouvernement, ils s’occupent d’un attentat contre sa personne.

Stieber continue dans sa déposition du 18 octobre : « Pendant cette lutte (où Stieber prenait l’offensive), je remarquai que Cherval s’efforçait de mettre un papier dans sa bouche et de l’avaler. On réussit avec difficulté à sauver la moitié du papier, l’autre moitié avait déjà été absorbée. »

Le papier se trouvait donc dans la bouche de Cherval, entre ses dents, car on ne put en sauver qu’une moitié ; l’autre était déjà avalée. Stieber et son assistant, commissaire de police ou autre, ne pouvaient sauver l’autre moitié qu’en mettant la main dans la gueule du « dangereux Cherval ». Le moyen de défense le plus direct qu’eût Cherval pour résister à une semblable attaque était de mordre, et, réellement, les journaux de Paris annoncèrent que Cherval avait mordu Mme Stieber. Mais, dans cette scène, Stieber était assisté non par sa femme, mais par le commissaire de police. Par contre Stieber déclare que c’est dans l’attentat commis dans son propre domicile que Mme Stieber fut blessée en lui portant secours. Si l’on compare les témoignages des journaux parisiens et ceux de Stieber, il semble que Cherval, dans la nuit du 3 au 4, mordit Mme Stieber pour sauver les papiers que M. Stieber lui arrachait des dents dans la nuit du 4 au 5. Stieber nous répondra que Paris est une ville merveilleuse et que déjà Larochefoucauld nous a appris qu’en France il n’est rien d’impossible. Si nous laissons un moment de côté la foi aux miracles, il semble que les premiers miracles viennent de ce que Stieber rassemble, dans la seule journée du 3 septembre, une série d’actions qui, dans le temps, sont très éloignées les unes des autres, — les derniers miracles viennent de ce qu’il répartit entre deux nuits différentes, en deux endroits différents, divers événements qui se sont produits dans la même nuit et au même endroit. Nous opposons à son conte des mille et une nuits le fait réel. Mais auparavant relevons encore une chose surprenante, sinon un nouveau miracle. Stieber arracha une moitié du papier avalé par Cherval. Que contenait la moitié sauvée ? Tout ce que cherchait Stieber. « Le papier contenait des instructions fort importantes pour l’émissaire Gipperich, alors à Strasbourg, ainsi que son adresse complète. » Maintenant venons au fait.

Le 5 août 1851, — nous le savons par Stieber, — il reçut les archives Dietz enveloppées de forte toile. Le 8 ou le 9 août, se trouva, à Paris, un certain Schmidt. Schmidt semble le nom inévitable des agents de police prussiens voyageant incognito. Stieber, en 1845-1846, fit un voyage dans les montagnes de Silésie sous le nom de Schmidt, son agent Fleury, de Londres, part, en 1851, pour Paris, sous le nom de Schmidt. Il recherche les différents chefs de la conspiration Willich-Schapper, et trouve enfin Cherval. Il prétend s’être échappé de Cologne et en avoir sauvé la caisse de la Ligue contenant 500 thalers. Il se recommande de mandats de Dresde et de divers autres endroits, parle de réorganisation de la Ligne, d’union des différents partis puisque les dissentiments reposent sur des divergences purement personnelles ; — déjà, à cette époque, la police prêchait l’unité et l’union, — et promit d’employer les 500 thalers à faire refleurir la Ligue. Peu à peu Schmidt apprend à reconnaître les divers chefs des communes de la Ligue Willich-Schapper à Paris. Il n’apprend pas seulement leurs adresses, il les visite, il espionne leurs correspondances, il observe leurs mouvements, il s’introduit dans leurs assemblées, il les pousse comme un « agent provocateur », porte surtout Cherval aux nues, d’autant plus que Schmidt, son admirateur, le célèbre comme le grand méconnu de la Ligue, comme le « chef principal », qui n’a fait qu’ignorer jusqu’à présent toute son importance, chose qui est déjà arrivée à plus d’un grand homme. Un soir, Schmidt assiste avec Cherval à une séance de la Ligue, ce dernier lit à Gipperich sa célèbre lettre avant de l’envoyer. C’est ainsi que Schmidt apprit l’existence de Gipperich.

« Dès que Gipperich sera revenu à Strasbourg, remarqua Schmidt, nous lui ferons parvenir une traite sur les 500 thalers qui sont à Strasbourg. Voici l’adresse de celui qui conserve l’argent ; donnez-moi en échange celle de Gipperich pour l’envoyer, comme garantie, à celui auquel il se présentera. » Schmidt obtint ainsi l’adresse de Gipperich. Le soir même où Cherval envoya la lettre à Gipperich, un quart d’heure plus tard, Gipperich fut arrêté sur un télégramme électrique, on perquisitionna chez lui et, l’on saisit la célèbre lettre. Gipperich fut arrêté avant Cherval.

Peu de temps après, Schmidt apprit à Cherval qu’un policier prussien, du nom de Stieber, était arrivé à Paris. Il ne s’était pas contenté de découvrir son domicile, il avait même entendu dire, par le « garçon » d’un café voisin, que Stieber méditait de le faire arrêter, lui Schmidt. Cherval serait l’homme qui laisserait un souvenir au misérable policier prussien. « On le jettera à la Seine », répondit Cherval. Tous deux convinrent de pénétrer le jour suivant dans le domicile de Stieber, de constater sa présence sous un prétexte quelconque. La soirée suivante, nos deux héros entreprirent vraiment l’expédition. Chemin faisant, Schmidt pensa qu’il vaudrait mieux que Cherval entrât dans la maison, tandis que lui-même ferait sentinelle devant la maison.

« Demande, continua-t-il, après Stieber au portier, et s’il te fait introduire, dis à Stieber que tu voulais voir M. Sperling, et lui demander s’il rapportait de Cologne les billets que l’on attendait. À propos, encore une chose. Ton chapeau blanc te fait remarquer, il est trop démocratique, mets le mien qui est noir. » On change de chapeaux, Schmidt se met en sentinelle, Cherval tire la sonnette et se trouve dans la maison de Stieber. Le portier ne croyait pas que Stieber fut à la maison et Cherval voulait déjà se retirer, quand, du haut de l’escalier, une voix de femme s’écrie : « Oui, Stieber est à la maison. » Cherval suit la voix et tombe ainsi sur un individu à lunettes vertes qui se fait connaître comme Stieber. Cherval prononce la phrase convenue au sujet du billet et de Sperling. « Cela ne se passera pas ainsi », dit Stieber vivement. « Vous venez dans ma maison, demandez après moi, vous êtes introduit puis, vous vous en allez, etc. Tout cela me parait très suspect. » Cherval répond grossièrement, Stieber sonne, plusieurs individus apparaissent à l’instant, entourent Cherval, Stieber veut fouiller dans la poche de son habit où une lettre dépasse. Ce n’étaient pas les instructions de Cherval à Gipperich, mais une lettre de Gipperich à Cherval. Celui-ci essaie de l’avaler, Stieber veut la lui arracher de la bouche. Cherval mord, se débat, frappe. M. Stieber veut sauver une moitié, la moitié de M. Stieber veut sauver l’autre moitié de la lettre et est récompensée de son zèle par une blessure. Le bruit que cette scène a causé fait sortir les différents locataires de leur appartement. Cependant un des individus de la suite de Stieber avait jeté une montre d’or par-dessus la cage de l’escalier. Tandis que Cherval crie « mouchard », Stieber et compagnie crient « au voleur ». Le portier rapporte la montre d’or et le cri « au voleur » devient général. Cherval est arrêté et trouve à la porte non son ami Schmidt, mais quatre ou cinq soldats qui le prennent sous escorte.

Devant le fait s’évanouissent tous les miracles dont témoignait Stieber. Son agent Fleury opéré pendant trois mois ; il n’a pas seulement découvert les fils du complot, il a contribué à en ourdir la trame. Stieber alors n’a plus qu’à venir à Berlin et peut s’écrier : veni, vedi, vici ! Il peut faire à Carlier présent d’un complot tout fait, Carlier n’a plus besoin que de montrer de l’ « empressement » à procéder. Mme Stieber n’a plus besoin d’être mordue par Cherval, le 3, parce que M. Stieber met la main, le 4, à la bouche de Cherval. L’adresse de Gipperich, les instructions exactes qui lui sont données, n’ont plus besoin, comme Jonas, du ventre de la baleine, de sortir complètes de la bouche du « dangereux Cherval », après avoir été à moitié mangées. La seule chose qui reste merveilleuse est la foi des jurés, que Stieber n’a pas craint de régaler de ses mensonges. Dignes soutiens de l’esprit borné des sujets !

« Cherval, témoigne Stieber (audience du 18 octobre) quand je lui eus présenté, à sa très grande surprise, tous les rapports originaux qu’il avait envoyés à Londres, et qu’il vit que je savais tout, m’en fit l’aveu public dans sa prison. »

Tout d’abord ce que Stieber présenta à Cherval, ce n’étaient nullement les rapports originaux que celui-ci avait envoyés à Londres. Stieber ne les fit venir que plus tard de Berlin, avec d’autres documents des archives de Dietz. Ce qu’il lui présenta, en premier lieu, c’était une circulaire signée par Oswald Dietz que Cherval venait de recevoir, et quelques-unes des dernières lettres de Willich. Comment Stieber se trouvait-il en leur possession ? Pendant que Cherval se battait avec Stieber et mordait sa moitié, le brave Schmidt-Fleury se précipitait chez Mme Cherval, une Anglaise, et lui disait que son mari était arrêté, que le danger était pressant, qu’elle devait lui confier les papiers de Cherval ; celui-ci l’avait chargé, pour éviter d’être davantage compromis, de les remettre à une tierce personne. Pour prouver que Cherval l’envoyait, il montre le chapeau blanc qu’il avait pris à Cherval sous prétexte qu’il était trop démocratique. Fleury obtint les lettres de Mme Cherval et les remit à Stieber.

En tous cas, la base d’opération était plus favorable à celui-ci qu’à Londres. Il pouvait voler les papiers de Dietz, mais il pouvait faire les réponses de Cherval. Il le fait s’expliquer de la façon suivante (audience du 18 octobre) sur « ses intelligences en Allemagne ». « Il a séjourné assez longtemps dans les pays rhénans et en particulier à Cologne en 1848. Il y a fait la connaissance de Marx et a été admis par lui dans la Ligue qu’il s’est appliqué à développer à Paris en se servant des éléments déjà existants. »

En 1846, Cherval fut reçu dans la Ligue à Londres par Schapper, et sur la proposition de Schapper, alors que Marx se trouvait à Bruxelles et n’était pas encore membre de la Ligue. Cherval ne pouvait donc être admis en 1848 dans la même ligue, à Cologne.

Après l’explosion de la révolution de Mars, Cherval fit un voyage de quelques semaines dans les provinces rhénanes, mais il revint alors à Londres où il séjourna sans interruption depuis le printemps de 1848 jusqu’à l’été de 1850. Il ne peut donc pas, dans le même laps de temps, s’être appliqué à développer la Ligue à Paris, à moins que Stieber, qui accomplit des miracles chronologiques, ne soit également capable de produire des miracles dans l’espace et douer les tiers du don d’ubiquité.

Ce ne fut qu’après son expulsion de Paris, en septembre 1849, que Marx était entré dans le groupe ouvrier de Great Windmill Street, apprit à connaître superficiellement Cherval, ainsi qu’une centaine d’autres ouvriers. Il ne peut donc avoir fait sa connaissance en 1848, à Cologne.

Cherval, au début, dit la vérité à Stieber sur tous les points. Stieber chercha à lui arracher des réponses mensongères. A-t-il atteint ce but ? Seul le témoignage de Stieber l’affirme, rien ne le prouve donc. Pour Stieber, il s’agissait avant tout d’imaginer des relations entre Cherval et Marx pour mettre artificiellement les accusés de Cologne en relation avec le complot de Paris.

Dès que Stieber se voit contraint de s’expliquer « en détail » sur les connivences et les correspondances de Cherval et consorts avec l’Allemagne, il se garde bien de citer même Cologne, il parle au contraire avec suffisance de Heck à Brunswick, de Laube à Berlin, de Reininger à Mayence, de Tietz à Hambourg, etc., etc., bref du parti Willich-Schapper. Ce parti dit Stieber « avait en main les archives de la Ligue ». Une erreur les fit passer des mains de la Ligue en celles de Stieber. Il n’y trouva pas une ligne que Cherval eût écrite à destination de Londres ou personnellement à Marx avant la scission du Comité directeur, avant le 15 septembre 1850.

Il fit filouter par Schmidt-Fleury les papiers de Cherval à la femme de ce dernier. Il ne trouva pas encore une seule ligne que Cherval aurait reçue de Marx. Pour remédier à cet inconvénient, il dicte à Cherval : « qu’il était en froid avec Marx, parce que celui-ci, bien que le Comité directeur fût à Cologne, aurait demandé à correspondre encore avec lui. » Si Stieber ne découvre pas de correspondance entre Marx et Cherval antérieure au 15 septembre 1850, c’est tout simplement parce que Cherval rompit toute correspondance avec Marx, après le 15 septembre 1850. « Pends-toi, Figaro, tu n’aurais pas inventé cela ! »

Les pièces que le Gouvernement prussien accumula pendant une instruction d’une année et demie contre les accusés en partie, grâce aux bons offices de Stieber lui-même, s’opposaient à toute entente établie entre les accusés d’une part, et la commune de Paris et le complot franco-allemand, d’autre part.

La déclaration du Comité directeur de Londres, de juin 1850, démontrait qu’avant la scission survenue dans ce Comité, la commune de Paris était dissoute. Six des lettres contenues dans les archives Dietz prouvent qu’après le transfert du Comité central à Cologne, les communes de Paris avaient été réformées par A. Mayer, émissaire du parti Willich-Schapper ; les lettres du cercle directeur de Paris qui se trouvaient dans les mêmes archives prouvaient qu’il était en hostilité déclarée avec le Comité central de Cologne. L’acte d’accusation français assurait enfin que, tout ce qu’on incriminait à Cherval et consorts, ne se produisit qu’en 1851. Saedt (séance du 8 novembre) se vit amené, malgré les révélations de Stieber, à cette conjecture pleine de finesse qu’il serait cependant possible que le parti Marx eut été d’une façon quelconque impliqué à Paris dans un complot quelconque à une époque quelconque ; mais cette époque et ce complot, on voit seulement que Saedt les tient pour possibles par ordre supérieur. Que l’on juge de la stupidité de la presse allemande qui radote à propos de la finesse d’esprit de Saedt !

De longue main la police prussienne avait essayé d’impliquer, aux yeux du public, Marx dans le complot franco-allemand et, par Marx, les accusés de Cologne. Le policier Beckmann envoya, pendant les débats du procès Cherval, la note suivante, datée de Paris, 25 février 1852 à la Gazette de Cologne. « Plusieurs des accusés sont en fuite, entre autres un certain A. Mayer, que l’on représente comme l’agent de Marx et C° ». La Gazette de Cologne publia alors une déclaration de Marx expliquant que « A. Mayer était un des amis les plus intimes de M. Schapper et de l’ancien lieutenant prussien Willich, mais qu’il lui était à lui, Marx, fort étranger. » Maintenant, dans son témoignage du 18 octobre 1852, Stieber déclare lui-même : « Les membres du Comité central exclus par le parti de Marx, le 15 septembre 1850, ont envoyé A. Mayer à Francfort », etc., et il communique même la correspondance de A. Mayer et de Schapper-Willich.

Un membre du « parti Marx », Conrad Schramm, fut, au cours des persécutions dirigées contre les étrangers, arrêté à Paris, au mois de septembre 1851, avec 50-60 autres clients d’un café, et maintenu en prison, pendant environ deux mois, sous l’inculpation d’avoir participé à un complot dirigé par l’Irlandais Cherval. Le 16 octobre, il reçut, au Dépôt de la préfecture de police, la visite d’un Allemand qui lui tint le discours suivant : « Je suis fonctionnaire prussien ; vous savez que, dans toutes les parties de l’Allemagne et surtout à Cologne, on a pratiqué de nombreuses arrestations, à la suite de la découverte d’une société communiste. La mention du nom dans une lettre suffit pour faire ordonner l’arrestation de la personne en question. Le Gouvernement se trouve un peu embarrassé par la quantité des détenus dont il ne sait s’ils ont quelque chose de commun avec l’affaire ou non. Nous savons que vous n’avez pas participé au « Complot franco-allemand », mais que, par contre, vous connaissez fort bien Marx et Engels, et vous êtes sans doute renseigné sur tout le détail des relations des communistes allemands. Nous vous serions fort obligé de nous donner à ce sujet les renseignements nécessaires, en nous désignant exactement les coupables et les innocents. Vous pouvez ainsi contribuer à la libération d’un grand nombre de gens. Si vous le voulez, nous pouvons prendre acte de votre déclaration. Vous n’avez rien à craindre, etc., etc. » Schramm montra naturellement la porte à ce pieux fonctionnaire prussien, protesta auprès du ministère français contre une pareille visite et fut expulsé de France à la fin d’octobre.

La police prussienne savait que Schramm appartenait au « parti Marx » par sa lettre de démission trouvée chez Dietz. Elle confessa elle-même que le « parti Marx» n’avait aucun rapport avec le complot Cherval. Si l’on voulait montrer les relations du parti Marx avec le complot Cherval, cela ne pouvait se faire à Cologne, mais à Paris où, en même temps que Cherval, se trouvait emprisonné un membre de ce « parti Marx ». Mais le Gouvernement prussien ne craignait rien tant qu’une confrontation entre Cherval et Schramm, qui devait, dès l’abord, compromettre tout l’avantage qu’il se promettait de tirer du procès de Paris contre les accusés de Cologne. Par la mise en liberté de Schramm, le juge d’instruction français prononçait que le procès de Cologne n’avait aucun rapport avec le complot de Paris.

Stieber fait une dernière tentative. « Pour ce qui touche Cherval, le chef des communistes français, dont nous avons déjà parlé, on s’est longtemps évertué à savoir ce qu’était au juste ce Cherval. Enfin on a su, par une confidence que Marx lui-même fit à un agent de police, que c’était un homme qui s’était évadé, en 1845, de la prison d’Aix-la-Chapelle où il était retenu pour falsification de billets et que Marx avait reçu dans la Ligue lors des troubles d’alors et d’où il était parti pour Paris en qualité d’émissaire. »

Marx avait pu tout aussi peu confier au spiritus familiaris, à l’agent de police de Stieber, qu’il avait reçu Cherval à Cologne dans la Ligue où Schapper l’avait déjà admis en 1846 à Londres, ou qu’il l’avait fait habiter Londres et l’avait en même temps vu faire de la propagande à Paris, qu’il pouvait communiquer à l’alter ego de Stieber, à l’agent de police avant le témoignage de Stieber, la nouvelle que Cherval avait été emprisonné, en 1845, à Aix-la-Chapelle et commis des faux, ce qu’il n’apprit que par le témoignage de Stieber. De semblables hysteron proteron ne sont permis qu’à un Stieber. Le monde antique nous laissa son gladiateur mourant, l’État prussien nous lègue son Stieber témoignant.

Ainsi donc, pendant longtemps, longtemps, on s’était en vain évertué à éclaircir quel était au juste ce Cherval. Le soir du 2 septembre, Stieber arrive à Paris. Le soir du 4, Cherval est arrêté. Le soir du 5, il est conduit de sa cellule dans une salle pauvrement éclairée. Stieber s’y trouvait ; mais il avait à côté de lui un fonctionnaire de la police française qui, en sa qualité d’Alsacien, parle un mauvais allemand, mais le comprend parfaitement, possède une mémoire de policier et ne trouve pas très agréable le conseiller de police berlinois prétentieusement servile. En présence donc de ce fonctionnaire français, la conversation suivante a lieu. Stieber : « Écoutez, monsieur Cherval, nous savons très bien ce que signifient le nom français et le passe-port irlandais. Nous, nous vous connaissons, vous êtes un Prussien des provinces Rhénanes, vous vous nommez K… et il ne dépend que de vous d’échapper aux conséquences qui vous menacent en me faisant des aveux complets », etc., etc. Cherval nie. Stieber : « Quiconque a falsifié des billets et s’est évadé des prisons prussiennes est livré à la Prusse par les autorités françaises. Je vous le répète, réfléchissez. Il s’agit de douze ans de prison cellulaire. » Le fonctionnaire de police français. « Nous allons donner du temps à cet homme, il réfléchira dans sa cellule. » Cherval fut reconduit dans sa prison.

Stieber n’avait naturellement pas intérêt à casser les vitres, à avouer au public qu’il avait essayé de soutirer à Cherval de faux témoignages, en agitant devant ses yeux le spectre de l’extradition et des douze ans de cellule.

Stieber, cependant, n’est pas encore arrivé à savoir qui est véritablement Cherval. Devant les jurés, il l’appelle constamment Cherval et non K… Bien mieux. Il ignore également où Cherval est réellement. Dans la séance du 23 octobre, il déclare qu’il est encore en prison à Paris. Dans la séance du 27 octobre, pressé par les questions que l’avocat de Schneider II lui adresse : « Si le susdit Cherval ne réside pas actuellement à Londres ? » Stieber répond : « Qu’il ne peut fournir à ce sujet aucun renseignement, et qu’il ne pouvait que rapporter un bruit d’après lequel Cherval se serait évadé à Paris. »

Le Gouvernement prussien subit son sort habituel ; il fut dupé. Le Gouvernement français lui avait permis de tirer les marrons du feu, le complot franco-allemand ; mais il ne lui permit pas de les manger. Cherval avait su se concilier les bonnes grâces du Gouvernement français, et on le laissa partir pour Londres, avec Gipperich, peu de jours après la séance des assises. Le Gouvernement allemand croyait avoir acquis en Cherval un précieux instrument dont il pourrait se servir au procès de Cologne ; il n’avait fait que de donner au Gouvernement français un nouveau mouchard.

Un jour avant l’évasion simulée de Cherval, un faquin prussien parut devant lui, en frac noir et en manchettes, avec une moustache noire, épaisse, les cheveux courts et grisonnants, en un mot, un joli garçon tout à fait que, plus tard, on lui dit être le lieutenant de police Greif et qui, d’ailleurs, se présenta après coup sous le nom de Greif. Ce Greif avait obtenu de communiquer avec lui, grâce à une carte qu’il avait reçue directement du Ministre de la Police, sans passer par le préfet de police. Le Ministre brûlait de duper ses chers Prussiens.

Greif : « Je suis un fonctionnaire prussien, envoyé pour entrer en négociation avec vous. Vous ne sortirez jamais d’ici sans nous. Je vous fais une proposition. Demandez par une supplique adressée au Gouvernement français, dont l’acquiescement nous est dès maintenant assuré, d’être livré à la Prusse, nous avons en effet besoin de votre témoignage à Cologne. Quand vous aurez accompli votre tâche et que l’affaire sera terminée, nous vous mettrons en liberté sur parole. »

Cherval : « Je sortirai bien d’affaires sans vous. »

Greif, avec assurance : « C’est impossible ! » Greif se fit alors amener Gipperich et lui proposa d’aller pour cinq jours jouer le rôle d’émissaire communiste à Hanovre. Il n’eut pas davantage de succès. Le jour suivant, Cherval et Gipperich avaient pris la fuite. Les autorités françaises rirent de leur bon tour. La dépêche annonçant le malheur fut expédiée à Berlin, et, le 23 octobre, Stieber jure encore que Cherval est en prison à Paris ; le 27 octobre, il ne peut encore donner de renseignements et ne sait que par un bruit qui court que Cherval s’est évadé. Cependant le lieutenant de police Greif avait fait trois visites à Cherval, à Londres, pendant les débats du procès, dans le but de savoir l’adresse de Nette, à Paris, dont on croyait qu’on pourrait acheter le témoignage contre les accusés de Cologne. Le « coup » était manqué.

Stieber avait des raisons pour laisser dans l’ombre ses rapports avec Cherval. K… continua à être Cherval, le Prussien resta Irlandais, et Stieber ne sait pas encore aujourd’hui « qui est réellement Cherval[1] ».

Avec la correspondance de Cherval avec Gipperich, le trio Seckendorf-Saedt-Stieber possédait enfin ce qu’il désirait :

« Schinderhannes, Karlo Moor
Nahm ich mir als Muster vor. »

La lettre de Cherval à Gipperich eut l’honneur d’être lue trois fois pour l’inculquer d’une manière convenable dans la cervelle un peu indigente des 300 citoyens les plus imposés que représente le Jury. Le moindre connaisseur discernait immédiatement, sans ce misérable pathos, le bouffon qui cherche à se surpasser lui-même et les autres.

Cherval et consorts avaient de plus partagé toutes les espérances de la démocratie au sujet des effets merveilleux que pourrait avoir le 2 mai 1852, et avaient résolu de faire, comme tout le monde, la révolution le 2 mai. Schmidt-Fleury avait contribué à donner à cette idée fixe la forme d’un plan. C’est ainsi que Cherval et Cie tombèrent sous le coup de la catégorie juridique du complot. Ainsi ils fournissaient la preuve que le complot, que les accusés de Cologne n’avaient pas mis à exécution contre le Gouvernement prussien, avait cependant été exécuté par le parti Cherval contre la France.

Par Schmidt-Fleury, le Gouvernement prussien avait cherché à établir un lien illusoire entre le complot de Paris et les accusés de Cologne, et Stieber l’appuya de son témoignage. Stieber-Greif-Fleury, cette trinité joue le rôle principal dans le complot Cherval, nous les retrouverons à l’œuvre.

Résumons-nous :

A est républicain, B se dit également républicain. A et B sont brouillés. B construit, à l’instigation de la police, une machine infernale. A est, pour ce fait, traduit devant les tribunaux. Si B a construit la machine, et non A, la chose provient de ce que A est brouillé avec B. Pour convaincre A de son crime, on appelle B en témoignage contre lui. Tel est l’humour que l’on trouve dans le complot Cherval.

On comprend que cette logique fut peu goûtée du public. Les « révélations réelles » de Stieber s’évanouirent en un nuage malodorant. La Chambre des mises en accusations déclara « qu’aucun fait réel ne subsistait ». De nouveaux miracles policiers étaient nécessaires.


  1. Dans le Livre noir, Stieber ne sait toujours pas qui est réellement Cherval. On y voit, IIe partie, page 38, au no 111, Cherval : voir Cramer ; et au no 116, Crämer : « Le no 111 a, sous le nom de Cherval, mis une grande activité au service de la Ligue des communistes. Il portait aussi le nom de Frank dans la Ligue. Sous le nom de Cherval, il fut condamné à huit ans de prison par la cour d’assises de Paris, en février 1853 (lire 1852), mais s’évada bientôt et se rendit à Londres. » Telle est l’ignorance de Stieber dans la IIe partie qui énumère ce que l’on sait de personnel sur les suspects classés alphabétiquement et par numéros. Il a déjà oublié que dans la Ire partie, p. 81, il a laissé échapper l’aveu suivant : Cherval est en effet le fils d’un fonctionnaire rhénan, du nom de Joseph Crämer, qui (qui donc ? le père ou le fils ?) « a employé son métier de lithographe à faire de faux billets, fut emprisonné pour ce fait, mais en 1844 s’évada de la prison de Cologne (c’est faux : d’Aix-la-Chapelle !) et s’enfuit en Angleterre, et plus tard à Paris ». — Que l’on compare maintenant les témoignages de Stieber devant les jurés. La police ne peut absolument pas, même une fois, dire la vérité.