Révélations sur le procès des communistes de Cologne/Postface

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Révélations sur le procès des communistes de Cologne
Traduction par Léon Remy.
L’Allemagne en 1848Schleicher (p. 395-400).

POSTFACE DE MARX


Les « révélations sur le procès des communistes de Cologne » dont le Volksstaat tient pour opportune une nouvelle publication, parurent d’abord à Boston, Massachussets, et à Bâle.

Cette dernière édition fut, pour la plus grande partie, saisie à la frontière allemande. Cet écrit vit le jour quelques semaines après la fin du procès. Il s’agissait alors de ne pas perdre de temps ; aussi quelques erreurs de détail étaient-elles inévitables. Par exemple, dans la liste des jurés. De même, ce n’est pas M. Hess qui doit être considéré comme l’auteur du Catéchisme rouge. W. Hirsch, dans sa justification, assure que l’évasion de Cherval fut complotée par Greif, la police française et Cherval lui-même, pour qu’on pût employer ce dernier, à Londres, en qualité de mouchard pendant les débats du procès. C’est vraisemblable, parce qu’une falsification de billets commise en Prusse, ainsi que le danger de l’extradition qui en résultait, forçait à amadouer Crœmer (c’est le véritable nom de Cherval). La façon dont j’ai exposé la scène s’appuie sur des « révélations spontanées » de Chernal à un de mes amis.

Le renseignement de Hirsch jette une lumière encore plus vive sur le faux serment de Stieber, sur les intrigues de l’ambassade prussienne à Londres et à Paris, et sur les entreprises infâmes de Hinckeldey.

Quand le Volksstaat se mit à publier ce pamphlet dans ses colonnes, je me demandai un moment s’il ne vaudrait pas mieux laisser de coté le chapitre iv (Fraction Willich-Schapper). En y réfléchissant davantage, toute modification au texte prit pour moi l’aspect d’une falsification de document historique.

La défaite violente d’une révolution laisse dans les cerveaux de ceux qui y ont participé, de ceux surtout qui se trouvent rejetés de leur patrie en exil, une commotion telle que, même des personnalités distinguées en restent, pendant plus ou moins longtemps, comme incapables de discernement ; on ne peut rentrer dans le courant de l’Histoire, on ne veut pas voir que la forme du mouvement a changé. Aussi joue-t-on à la conspiration et à la révolution, ce qui est également compromettant pour eux et pour la cause qu’ils servent. De là viennent les bévues de Willich et de Schapper. Willich a montré, dans la guerre de l’Amérique du Nord, qu’il était mieux qu’un fantaisiste, et Schapper, qui fut pendant toute sa vie un pionnier du mouvement ouvrier, comprit et reconnut son erreur peu de temps après la fin du procès de Cologne. Bien des années plus tard, sur son lit de mort, il me parlait avec une mordante ironie de l’époque où il faisait ses « faux pas » de réfugié. D’autre part, les circonstances dans lesquelles les révélations ont été composées expliquent l’amertume des attaques dirigées contre l’aide involontaire prêtée à l’ennemi commun.

Aux époques de crise, le manque de réflexion devient un crime envers le parti et exige une pénitence publique.

Toute l’existence de la police politique dépend de l’issue de ce procès. Dans ces mots, qu’il écrivait à l’ambassade de Prusse à Londres, pendant les débats du procès de Cologne[1], Hinckeldey dévoilait le secret du procès des communistes.

« Toute l’existence de la police politique » : ce n’est pas seulement l’existence et l’activité du personnel immédiatement employé à ce métier, c’est la subordination de tout le mécanisme gouvernemental, y inclus les tribunaux (voir les dispositions disciplinaires s’appliquant aux magistrats du 7 mai 1851) et de la presse (voir fonds des reptiles) à cette institution comme tout l’État à Venise était soumis à l’inquisition d’État. La police politique, paralysée en Prusse pendant la tourmente révolutionnaire, avait besoin d’une transformation pour laquelle le second Empire français fournissait le modèle.

Après la chute de la révolution de 1848, le mouvement ouvrier allemand ne se manifestait que sous la forme d’une propagande théorique, restreinte à des cercles étroits et sur le danger de laquelle le Gouvernement prussien ne s’illusionna pas un instant.

La persécution des communistes lui servait de préliminaire à la croisade réactionnaire qu’il méditait contre la bourgeoisie libérale, et la bourgeoisie elle-même trempait encore l’arme principale de cette réaction, la police politique, en condamnant les représentants des travailleurs et en acquittant Hinckeldey-Stieber. C’est ainsi que Stieber gagna ses éperons de chevalier devant les assises de Cologne.

À cette époque Stieber n’était le nom que d’un policier subalterne à la chasse d’augmentations et d’avancement.

Aujourd’hui Stieber signifie la toute-puissance de la police politique dans le nouveau Saint-Empire prusso-germanique. En un certain sens, il est devenu une personne morale, morale au sens figuré, comme le Reichstag, par exemple, qui, lui aussi, est une personne morale. Maintenant la police politique ne frappe plus l’ouvrier pour atteindre le bourgeois. Au contraire, Bismarck, en sa qualité de dictateur de la bourgeoisie libérale d’Allemagne, se croit assez fort pour rayer le parti ouvrier du monde des vivants. À la grandeur de Stieber, le prolétariat peut mesurer le progrès que le mouvement a accompli depuis le procès des communistes de Cologne.

L’infaillibilité du pape est une puérilité comparée à l’infaillibilité de la police politique. Après avoir mis sous clef, en Prusse, des dizaines de jeunes turbulents qui s’enflammaient trop pour l’unité allemande, l’Empire allemand, elle emprisonne aujourd’hui de vieilles têtes chauves qui refusent d’adorer ces présents de Dieu. Aujourd’hui elle s’efforce, avec tout aussi peu de succès, à éclaircir les rangs des ennemis de l’Empire, qu’elle le faisait autrefois pour ses amis. Quelle preuve plus frappante qu’elle n’est pas appelée à faire l’histoire, quand ce ne serait que l’histoire de la barbe de l’empereur !

Le procès des communistes de Cologne lui-même marque l’impuissance où est l’État de lutter contre l’évolution de la société.

Le procureur du roi de Prusse relevait à la charge des accusés d’avoir répandu secrètement les principes dangereux pour l’État contenus dans le manifeste communiste.

Et cependant, vingt ans plus tard, ces mêmes principes ne sont-ils pas publiquement propagés en pleine rue, en Allemagne ? N’ont-ils pas retenti à la tribune du Reichstag ? Est-ce que, sous la forme de Programme de l’Association internationale des travailleurs ils n’ont pas fait le tour du monde, malgré tous les mandats lancés par les Gouvernements ? La société ne retrouvera son équilibre que quand elle tournera autour de son soleil, le travail.

Les « Révélations » disent en terminant : Iéna… c’est le dernier mot d’un Gouvernement qui emploie de pareils moyens pour subsister et d’une société qui a besoin d’un pareil Gouvernement pour la protéger. Iéna ! « prédiction réalisée », dit en riant sous cape le premier Treitschke venu, en célébrant avec fierté la dernière victoire de la Prusse. Il me suffit de rappeler qu’il y a aussi l’Iéna intérieur.

Karl Marx.


Londres, le 8 janvier 1875.


  1. Cf. Mon livre Herr Vogt, p. 21. Note de Marx.