Révélations sur le procès des communistes de Cologne/VI

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Révélations sur le procès des communistes de Cologne
Traduction par Léon Remy.
L’Allemagne en 1848Schleicher (p. 376-385).

CHAPITRE VI

LA FRACTION WILLICH-SCHAPPER


Après la défaite de la Révolution de 1848-1849, le parti prolétarien perdit, sur tout le continent sans exception, ce qu’il possédait durant cette période : presse, liberté de la parole, et le droit d’association, c’est-à-dire les moyens légaux d’organiser un parti. Le parti bourgeois-libéral, comme le parti petit-bourgeois-démocratique, trouvèrent, dans la position sociale des classes, qu’ils représentent, les moyens de subsister en dépit de la réaction, sous une forme ou sous une autre et de faire plus ou moins valoir leur intérêt commun. Le parti prolétarien, après 1849 comme après 1848, n’avait qu’un moyen à sa disposition : la société secrète. À partir de 1849, le continent vit naître toute une foule de sociétés secrètes prolétariennes, découvertes par la police, condamnées par les tribunaux, ruinées par les emprisonnements et que les circonstances faisaient continuellement renaître.

Une partie de ces sociétés secrètes poursuivait directement le renversement de l’État existant, Cela était justifié en France, où le prolétariat était vaincu par la bourgeoisie, et où l’attaque, dirigée contre le Gouvernement, se confondait avec l’attaque dirigée contre la bourgeoisie. Une autre partie de ces sociétés secrètes s’occupait d’organiser le prolétariat en parti sans se préoccuper du Gouvernement existant ; la chose était nécessaire dans des pays comme l’Allemagne, où la bourgeoisie et le prolétariat étaient soumis tous deux à des Gouvernements à demi-féodaux. Dans ce cas, une victoire remportée sur les Gouvernements existants aurait, au lieu de détruire sa puissance, porté au pouvoir la bourgeoisie ou encore ce qu’on appelle la classe moyenne. Sans doute, les membres du parti prolétarien auraient participé encore à une révolution dirigée contre le statu quo. Mais ce n’était pas leur tâche de préparer cette révolution, de faire de l’agitation en sa faveur, de conspirer, de comploter pour elle. Ils pouvaient laisser ce soin aux conditions générales et aux classes qui s’y trouvaient directement intéressées. Ils devaient le faire s’ils ne voulaient pas renoncer à la constitution du parti et à leurs devoirs historiques, qui découlent d’eux-mêmes des conditions générales d’existence du prolétariat. Pour eux, les Gouvernements actuels n’étaient que des manifestations éphémères, et le statu quo un petit arrêt. S’attaquer à lui était une tâche qu’il fallait laisser à une démocratie mesquine et étroite.

La Ligue des communistes n’était donc pas une société de conspirateurs, mais poursuivait en secret l’organisation du parti prolétarien, parce que le prolétariat allemand se voyait officiellement interdire l’eau et le feu, les écrits, les discours, les associations. Quand une semblable société conspire, ce n’est que dans le sens où la vapeur et l’électricité conspirent contre le statu quo.

On comprend qu’une société secrète de cette espèce qui poursuit la constitution non du parti du Gouvernement, mais du parti d’opposition de l’avenir, offre peu d’attraits à des individus qui, d’une part, couvrent leur nullité personnelle du manteau de conspirateur, et, d’autre part, bornent leur ambition étroite au jour de la Révolution, mais qui, pour le moment, font les importants, prennent part à la curée démagogique et veulent être bien accueillis par les charlatans démocrates.

Aussi une fraction se sépara-t-elle de la Ligue des communistes, ou bien si l’on veut on en exclut une fraction, qui, si elle ne tenait pas aux véritables conspirations, demandait au moins à en avoir l’apparence et recherchait l’alliance des héros éphémères de la démocratie, la fraction Willich-Schapper.

Ce qu’il y a de caractéristique, c’est que Willich figure avec Kinkel et à côté de lui comme « entrepreneur », dans l’affaire de l’emprunt révolutionnaire germano-américain.

Le rapport existant entre ce parti et la majorité de la Ligue des communistes à laquelle appartenaient les accusés de Cologne vient d’être établi : Bürgers et Röser se sont étendus sur ce sujet avec force, d’une façon complète, dans les débats des assises.

Arrêtons-nous, avant de conclure, pour jeter un coup d’œil sur la conduite de la fraction Willich-Schapper pendant le procès de Cologne.

Comme nous l’avons déjà remarqué plus haut, les dates des documents enlevés à cette fraction par Stieber prouvent que ses documents, même après le vol commis par Reuter, savaient encore prendre le chemin de la police.

Jusqu’à cette heure cette fraction nous doit toujours l’explication de ce phénomène.

Schapper connaissait très bien le passé de Cherval ; il savait que ce dernier avait été reçu dans la Ligue par lui en 1846 et non par Marx, en 1848, etc.

Son silence vient à l’appui des mensonges de Stieber.

La fraction savait que Hake, qui en faisait partie, avait écrit une lettre de menaces au témoin Haupt. Elle laisse le soupçon planer sur le parti des accusés.

Moses Hess, membre de la fraction, auteur du Catéchisme rouge, de cette parodie malheureuse du manifeste du parti communiste, Moses Hess, qui ne se contente pas d’écrire lui-même ses livres, mais qui les débite également lui-même, savait exactement à qui il avait confié des lots de son « rouge ». Il savait que Marx n’avait pas diminué sa richesse d’un seul exemplaire. Moses laisse tranquillement planer sur les accusés le soupçon d’appartenir à un parti qui expédie son « rouge », dans les provinces Rhénanes avec des lettres d’envoi mélodramatiques.

De même que par son silence, la fraction favorise la police prussienne, par ses paroles. Quand elle intervient dans les débats, elle n’est jamais sur le banc des accusés, mais témoin du roi.

Hentze, ami et bienfaiteur de Willich, qui avoue être entré dans sa Ligue, passe quelques semaines chez Willich, à Londres, et part ensuite pour Cologne pour faire contre Becker, sur lequel les indices manquent beaucoup plus que sur lui-même, le faux témoignage que Becker a été, en 1848, membre de la Ligue.

Hœtzel, comme le prouvent les archives de Dietz, appartient à la fraction et est soutenu pécuniairementpar elle ; traduit une première fois devant les assises, à Berlin, pour participation à la Ligue, il vient déposer contre les accusés. Il fait un faux témoignage en établissant un rapport imaginaire entre l’armement exceptionnel du prolétariat berlinois pendant la période de la Révolution et les statuts de la Ligue.

Steingens, convaincu par ses propres lettres (cf. audience du 18 octobre) d’avoir été l’agent principal de la fraction à Bruxelles, paraît au procès non à titre d’accusé, mais à titre de témoin.

Peu de temps avant les débats devant les assises, Willich et Kinkel envoient un compagnon tailleur, comme émissaire, en Allemagne. Kinkel n’appartient pas à la fraction ; mais Willich était corégent avec lui de l’emprunt révolutionnaire germano-américain.

Kinkel, déjà menacé du danger qui le frappera plus tard, de se voir, lui et Willich, privé de l’administration des sommes empruntées, de voir l’agent reprendre le chemin de l’Amérique, malgré ses protestations indignées et malgré celles de Willich, Kinkel avait précisément besoin d’accomplir en apparence des missions en Allemagne et d’entretenir en apparence des correspondances avec l’Allemagne, pour montrer, d’une part, qu’il existait encore, dans ce pays, un terrain favorable à son activité révolutionnaire et aux dollars américains, d’autre part pour trouver un prétexte aux énormes frais de correspondance et de port que lui et l’ami Willich avaient su mettre en ligne de compte. (Cf. la circulaire lithographiée du comte O. Reichenbach.) Kinkel savait qu’il n’avait aucune relation ni avec les bourgeois libéraux ni avec la petite bourgeoisie démocratique d’Allemagne. Aussi prit-il un X pour un U, l’émissaire de la fraction pour l’émissaire de la Ligue révolutionnaire germano-américaine. Cet émissaire n’avait d’autre tâche que d’agir parmi les travailleurs contre le parti auquel appartenaient les accusés de Cologne. On doit avouer que l’instant était bien choisi pour donner, juste au dernier, moment le prétexte d’une nouvelle instruction. La police prussienne était complètement renseignée sur la personne, l’adresse, le jour du départ et la route de l’émissaire. Comment cela ? Nous le verrons. Aux réunions secrètes qu’il tient à Magdebourg, assistent les mouchards qui font leurs rapports sur les débats. Les amis des accusés de Cologne tremblent en Allemagne et à Londres.

Nous avons raconté que Hirsch, le 6 novembre, avoua devant le magistrat de Bow street avoir fabriqué l’original du cahier de procès-verbaux, sous la direction de Fleury et de Greif. Willich put le déterminer à cette démarche. Willich et l’aubergiste Schertner l’accompagnèrent devant le magistrat. L’aveu de Hirsch fut fait à trois exemplaires, et ceux-ci furent envoyés à Cologne, à trois adresses différentes.

Il était de la plus haute importance de faire arrêter Hirsch dès qu’il passerait le seuil du tribunal.

En mettant à profit la déposition qu’il avait sur lui et qui se trouvait dûment légalisée, le procès perdu à Cologne pouvait être gagné à Londres, sinon au profit des accusés, au moins au détriment du Gouvernement. Willich fit tout, au contraire, pour rendre la chose impossible. Il observa le silence le plus absolu non seulement vis-à-vis du parti Marx, qui était directement intéressé, mais même vis-à-vis des siens, même vis-à-vis de Schapper. Seul Schertner était dans le secret. Schertner déclare que Willich et lui ont accompagné Hirsch jusqu’au bateau. Hirsch demandait en effet, conformément aux intentions de Willich, à aller porter témoignage à Cologne contre Hirsch.

Willich apprend à Hirsch le chemin que vont prendre les documents, Hirsch l’enseigne à l’ambassade de Prusse ; celle-ci en informe la poste. Les documents n’arrivent pas à destination. Ils s’évanouissent. Plus tard Hirsch, qui avait disparu, reparaît à Londres et déclare, dans une réunion publique de démocrates, que Willich est son complice.

Willich avoue, répondant à une question qu’on lui posait à ce sujet, être rentré en relation, depuis août 1852, avec Hirsch, que l’on avait exclu sur sa proposition, en 1851, du groupe de Great Windmill. Hirsch aurait trahi au profit de Willich, l’espion prussien Fleury, et lui aurait donné connaissance de toutes les lettres entrant chez ce dernier ou en sortant. Willich se serait servi de ce moyen pour surveiller la police prussienne.

Willich était notoirement, depuis environ un an, l’ami intime de Fleury, dont il reçut des secours.

Mais, si Willich savait, depuis août 1852, que c’était un mouchard prussien, s’il était renseigné sur ses faits et gestes, comment avait-il pu ne pas connaître le cahier original des procès-verbaux ?

Comment se fait-il qu’il n’intervienne que quand le Gouvernement prussien a déjà trahi la qualité de mouchard de Fleury ?

Qu’il intervienne de telle façon qu’au pis aller il fait sortir son ami Hirsch d’Angleterre et prive le « parti Marx » de la preuve, dûment légalisée, de la culpabilité de Fleury ?

Qu’il continue à recevoir des secours de Fleury qui se vante d’avoir de lui un reçu de 15 livres ? Que Fleury continue à opérer dans l’emprunt révolutionnaire germano-américain ?

Qu’il indique à Fleury le local et le lieu de réunion de sa propre société secrète, si bien que les agents prussiens prennent dans la chambre voisine le procès-verbal des débats ?

Qu’il renseigne Fleury sur la route suivie par l’émissaire, le compagnon tailleur dont nous avons parlé, et reçoit même de Fleury de l’argent destiné à cette mission.

Qu’il raconte enfin à Fleury qu’il a instruit Hontze, qui habitait chez lui, de la façon dont celui-ci devrait déposer contre Becker[1] ? — Il faut avouer — « que tout cela n’est pas bien clair ! »


  1. Au sujet des relations entre Willich et Becker : « Willich m’écrit les lettres les plus amusantes. Je ne réponds pas, mais il ne cesse de m’exposer ses nouveaux plans de révolution. Il me choisit pour révolutionner la garnison de Cologne !!! Nous en avons ri à nous tenir les côtes. Avec ces sottises, il fera arriver malheur à un nombre incalculable de gens ; une seule lettre pourrait, en effet, assurer pendant trois ans la subsistance à nue centaine de démagogues. Si j’avais accompli la révolution à Cologne, il ne refuserait pas de prendre la direction des opérations ultérieures. Trop aimable ! » (Extrait d’une lettre de becker à Marx, du 27 janvier 1851.)