Révolution et contre-révolution en Allemagne/Rémy/XVII

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L’Allemagne en 1848
Traduction par Léon Rémy.
L’Allemagne en 1848Schleicher (p. 158-165).

CHAPITRE XVII

L’INSURRECTION


18 septembre 1852.


Le conflit inévitable entre l’Assemblée nationale de Francfort et les Gouvernements des différents États de l’Allemagne éclata enfin, dans les premiers jours de mai 1849, en hostilités ouvertes. Les députés autrichiens, rappelés par leur Gouvernement, étaient déjà retournés chez eux, à l’exception de quelques membres appartenant à la gauche ou parti démocratique. La grande masse des membres conservateurs, voyant la tournure que prenaient les choses, se retira même avant d’y être invitée par les différents Gouvernements. Ainsi, indépendamment des autres causes qui, comme nous l’avons vu dans les lettres précédentes, augmentaient l’influence de la gauche, ce seul abandon de leur poste par les membres de la droite suffisait à transformer l’ancienne minorité de l’Assemblée en une majorité. La nouvelle majorité, qui n’avait jamais rêvé pareil bonheur, avait profité de sa situation sur les bancs de l’opposition pour protester contre la faiblesse, l’indécision et l’indolence de l’ancienne majorité et de son Lieutenant de l’Empire. Maintenant c’étaient ses membres qui, tout d’un coup, se trouvaient appelés à remplacer cette ancienne majorité. C’était à eux maintenant de faire voir ce qu’ils étaient capables de faire. Leur carrière devait naturellement être caractérisée par l’énergie, la décision, l’activité. Eux, l’élite de l’Allemagne, allaient bientôt pouvoir pousser en avant le vieux Lieutenant de l’Empire et ses ministres indécis et, au cas où ce serait impossible, ils allaient — à n’en pas douter — déposer, en vertu du droit souverain du peuple, cet impuissant Gouvernement et le remplacer par un pouvoir exécutif énergique et infatigable qui assurerait le salut de l’Allemagne ! Pauvres gens ! Leur pouvoir — si l’on peut appeler ainsi un pouvoir auquel personne n’obéit — était encore bien plus ridicule que celui de leurs prédécesseurs.

La nouvelle majorité déclara qu’en dépit de tous les obstacles la Constitution impériale allait être mise en vigueur, et sans délai ; que le 15 juillet suivant le peuple élirait des députés à la nouvelle Chambre des représentants, et que cette Chambre se réunirait à Francfort le 15 août suivant. C’était une déclaration de guerre ouverte faite aux Gouvernements qui n’avaient pas reconnu la Constitution impériale, parmi lesquels les principaux étaient la Prusse, l’Autriche, la Bavière, comprenant plus des trois quarts de la population allemande, — déclaration de guerre qui fut aussitôt acceptée par eux. La Prusse et la Bavière rappelèrent également les députés envoyés à Francfort par leurs territoires et précipitèrent leurs préparatifs de guerre contre l’Assemblée nationale, tandis que, d’un autre côté, les manifestations du parti démocratique (en dehors du parlement) en faveur de la Constitution impériale et de l’Assemblée nationale prenaient un caractère plus turbulent et plus violent, et que la masse des travailleurs, guidée par les hommes du parti le plus extrême, était prête à prendre les armes pour une cause qui, si elle n’était pas la sienne, lui faisait entrevoir au moins quelque chose qu l’approcherait de son but en débarrassant l’Allemagne de ses anciennes formes monarchiques. Ainsi, les Gouvernements étaient partout à couteaux tirés avec leurs sujets ; le conflit était inévitable ; la mine était chargée et il ne manquait qu’une étincelle pour provoquer l’explosion. La dissolution des Chambres en Saxe, la convocation de la Landwehr (réserve) en Prusse, la résistance ouverte opposée par les Gouvernements à la Constitution impériale, ont joué le rôle de ces étincelles ; elles sont tombées — et le pays tout entier s’est enflammé. À Dresde, le peuple s’empara victorieusement de la ville le 4 mai, et chassa le roi, tandis que tous les districts environnants envoyaient des renforts aux insurgés. Dans la Prusse Rhénane et la Westphalie, la Landwehr refusa de marcher, prit possession des arsenaux et s’arma elle-même pour la défense de la Constitution impériale. Dans le Palatinat, le peuple s’empara des fonctionnaires du Gouvernement bavarois et de la caisse publique et nomma un Comité de défense qui plaça la province sous la protection de l’Assemblée nationale. Dans le Wurtemberg, le peuple obligea le roi à reconnaître la Constitution impériale et, dans le duché de Bade, unie au peuple, força le grand-duc à s’enfuir et créa un Gouvernement provincial. Dans les autres parties de l’Allemagne, le peuple n’attendait que le signal décisif de l’Assemblée nationale pour se lever les armes à la main et se mettre à sa disposition.

La situation de l’Assemblée nationale était beaucoup plus favorable qu’on n’aurait pu l’attendre de son ignoble passé ! La partie occidentale de l’Allemagne avait pris les armes en sa faveur ; les troupes hésitaient partout ; dans les petits États, elles étaient incontestablement favorables au mouvement. L’Autriche était affaiblie par les victoires des Hongrois, et la Russie — cette force de réserve des Gouvernements allemands — rassemblait toutes ses troupes pour soutenir l’Autriche contre les armées magyares. La seule nation qu’il fallait soumettre, était la Prusse, et, vu les sympathies révolutionnaires qui existaient dans ce pays, il y avait quelque chance d’atteindre ce but. Tout dépendait ainsi de la conduite de l’Assemblée.

L’insurrection est un art au même titre que celui de la guérite ou que tout autre, et comme tel soumis à certaines règles qui, si elles sont négligées, amènent la perte du parti qui les enfreint. Ces règles, qui se déduisent logiquement de la nature des partis et des circonstances auxquelles on doit avoir affaire dans le cas donné, sont si claires et si simples que la courte expérience de 1848 avait suffi pour les faire parfaitement bien entendre de l’Allemagne. Premièrement, ne jouez jamais avec l’insurrection avant d’être tout à fait préparés à affronter les conséquences de votre jeu. L’insurrection est un calcul à grandeurs très indéterminées, dont la valeur peut changer chaque jour ; les forces qui sont dirigées contre vous ont tous les avantages de l’organisation, de la discipline et de l’habitude de l’autorité ; si vous ne leur opposez pas une forte supériorité, vous êtes vaincus et perdus. En second lieu, une fois entrés dans la voie insurrectionnelle, agissez avec la plus grande décision et prenez l’offensive. La défensive est la mort de tout soulèvement armé ; il est perdu, avant même de s’être mesuré avec ses ennemis. Surprenez vos ennemis lorsque leurs forces sont éparpillées ; préparez toujours de nouveaux succès, petits, mais se répétant tous les jours ; conservez l’ascendant moral que le premier soulèvement heureux vous a donné ; attirez de votre côté ces éléments hésitants qui suivent toujours l’impulsion la plus forte et qui regardent toujours du côté le moins dangereux ; forcez vos ennemis à se retirer avant qu’ils puissent réunir leurs forces contre vous ; comme dit Danton, le plus grand maître connu de la politique révolutionnaire : de l’audace, de l’audace, encore de l’audace !

Qu’avait alors à faire l’Assemblée nationale de Francfort si elle voulait échapper à la perte certaine qui la menaçait ? C’était, avant tout, de voir clair dans la situation et de se convaincre qu’elle n’avait maintenant d’autre choix que de se soumettre sans condition aux Gouvernements ou de prendre en main, sans réserve et sans hésitation, la cause de l’insurrection à main armée. C’était, en second lieu, de reconnaître publiquement toutes les insurrections qui avaient déjà éclaté et d’inviter le peuple à prendre partout les armes pour défendre la représentation nationale, mettant hors la loi tous les princes, les ministres et autres qui oseraient s’opposer au peuple souverain représenté par ses mandataires. C’était, en troisième lieu, de déposer aussitôt le Lieutenant de l’Empire allemand, de créer un pouvoir exécutif fort, actif et décidé, d’appeler les troupes insurgées à Francfort pour assurer sa protection immédiate et donner ainsi en même temps un prétexte légal à l’extension de l’insurrection, d’organiser en un tout compact toutes les forces qui se trouvaient à sa disposition, en un mot de profiter rapidement et sans hésitation de tous les moyens utiles pour fortifier sa position et affaiblir celle de ses adversaires.

Mais les vertueux démocrates de l’Assemblée de Francfort tirent juste le contraire de tout cela. Non contents de laisser les choses suivre leur cours, ces hommes illustres allèrent jusqu’à perdre par leur opposition tous les mouvements insurrectionnels qui se préparaient. Ainsi agit, par exemple, M. Karl Vogt, à Nuremberg. Ils laissèrent réprimer les insurrections de la Saxe, de la Prusse Rhénane, de la Westphalie, sans leur avoir apporté d’autre concours qu’une protestation posthume et sentimentale contre la violence et l’insensibilité du Gouvernement prussien. Ils entretinrent des relations diplomatiques secrètes avec les insurrections de l’Allemagne du Sud, mais ne les ont jamais soutenues en les reconnaissant ouvertement. Ils savaient que le Lieutenant de l’Empire était du côté des Gouvernements, et c’est cependant à lui, qui n’avait jamais fait un mouvement, qu’ils s’adressaient pour qu’il s’opposât aux intrigues de ces Gouvernements, Les ministres de l’Empire, de vieux conservateurs, se moquaient de cette impuissante Assemblée à chacune de ses séances, et elle le supportait. El lorsque Wilhelm Wolff, député silésien l’un des éditeurs de la Nouvelle Gazette Rhénane, fit appel à eux pour leur proposer de mettre hors la loi le Lieutenant de l’Empire, qui, comme il le disait avec justesse, n’était rien autre que le premier et le plus grand traître de tout l’Empire — il fut hué par l’unanime et vertueuse indignation de ces révolutionnaires démocrates ! Bref, ils parlaient, ils protestaient, ils proclamaient, ils se prononçaient, mais ils n’avaient jamais assez de courage ou d’esprit pour agir, tandis que les troupes ennemies des Gouvernements s’approchaient de plus en plus, et que leur propre pouvoir exécutif, le Lieutenant de l’Empire, complotait activement avec les princes allemands leur rapide destruction. Ainsi cette méprisable Assemblée perdit jusqu’aux dernières traces de la considération dont elle jouissait ; les insurgés, qui s’étaient levés pour sa défense, cessèrent de sen préoccuper, et lorsqu’enfin elle aboutit, comme nous allons le voir, à une fin honteuse, elle mourut sans que personne remarquât cette fm sans honneur.


Londres, août 1852.