Révolution et contre-révolution en Allemagne (trad. Lafargue)/I

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Traduction par Laura Lafargue.
V. Giard & E. Brière (p. 1-19).

I

L’ALLEMAGNE À LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION

LONDRES, Septembre 1851.

Le premier acte du drame révolutionnaire joué sur le continent Européen est fini. Les « puissances d’hier », d’avant l’ouragan de 1848, sont de nouveau les « puissances du jour » ; et les maîtres éphémères, plus ou moins populaires, gouverneurs provisoires, triumvirs, dictateurs, avec leur queue de représentants, commissaires civils et militaires, préfets, juges, généraux, officiers et soldats, sont jetés sur des rives étrangères et « transportés au delà des mers », en Angleterre ou en Amérique, afin d’y établir de nouveaux gouvernements in partibus infidelium, des comités européens, des comités centraux, des comités nationaux, et d’annoncer leur avènement par des proclamations tout aussi solennelles que celles de n’importe quels potentats moins imaginaires.

Une défaite aussi insigne que celle subie par le parti révolutionnaire ou plutôt les partis révolutionnaires ne saurait s’imaginer. Mais qu’est-ce à dire ? La lutte de la bourgeoisie britannique pour la suprématie sociale et politique n’a-t-elle pas embrassé 48 ans, celle de la bourgeoisie française 40 ans de lutte sans exemple ? Et leur triomphe fut-il jamais aussi proche qu’à l’heure même où la monarchie restaurée se croyait plus solidement établie que jamais ? Les temps sont passés, il y a beaux jours, où la superstition attribuait les révolutions à la malveillance d’une poignée d’agitateurs. Tout le monde sait, à l’heure présente, que derrière toute convulsion révolutionnaire il doit exister quelque besoin social que les institutions surannées empêchent de satisfaire. Ce besoin peut ne pas se faire sentir assez profondément, assez généralement encore pour assurer un succès immédiat, mais toute tentative de le réprimer par la violence ne fera que le faire repousser avec plus de force jusqu’à ce qu’il brise ses entraves.

Si donc nous avons été battus, tout ce que nous avons à faire, c’est de recommencer par le commencement, et l’intervalle de répit, de courte durée, il est probable, qui nous est accordé entre la fin du premier et le commencement du second acte, nous laisse le temps, heureusement, pour une besogne des plus utiles : l’étude des causes qui nécessitèrent tout ensemble la récente révolution et sa défaite ; causes que l’on ne doit pas chercher dans les efforts, talents, fautes, erreurs ou « trahisons » de quelques-uns des chefs, mais dans l’état social général et la condition d’existence de chacune des nations bouleversées. »

C’est un fait généralement reconnu que les mouvements improvisés de Février et de Mars 1848, n’étaient pas l’œuvre d’individus isolés, mais des manifestations spontanées, irrésistibles, de besoins plus ou moins clairement compris, mais très distinctement sentis par nombre de classes en chaque pays ; or, lorsque vous vous enquerrez des causes des succès de la contre-révolution, vous recevez de tous côtés la facile réponse que c’est Monsieur un tel ou le citoyen tel autre qui a « trahi » le peuple. Laquelle réponse peut être vraie ou non, selon le cas ; mais en aucune circonstance elle n’explique quoi que ce soit, et ne montre même pas comment il s’est fait que le « peuple » se soit laissé trahir de la sorte. Et quelle piètre chance court un parti politique qui, pour tout bagage, n’a que la connaissance de ce fait solitaire que le citoyen A ou B n’est pas digne de confiance.

L’examen et l’exposition des causes aussi bien de la tourmente révolutionnaire que de sa répression sont d’ailleurs d’une importance capitale au point de vue historique. Toutes ces querelles, ces récriminations mesquines et personnelles, toutes ces assertions contradictoires, — que c’étaient Marrast ou Ledru-Rollin, ou Louis Blanc, ou tout autre membre du gouvernement provisoire, ou tous ensemble, qui avaient guidé la révolution au travers des rochers sur lesquels elle sombra — quel intérêt peuvent-elles avoir, quel éclaircissement peuvent-elles fournir à l’Américain ou à l’Anglais qui a observé tous ces mouvements divers de trop loin pour qu’il ait pu distinguer le détail des opérations ? Nul homme dans son bon sens ne croira jamais que onze, individus, pour la plupart médiocrement doués pour le bien comme pour le mal, aient pu, dans l’espace de trois mois, ruiner une nation de 36 millions, à moins que ces 36 millions d’hommes n’aient été tout aussi déroutés que les onze. Mais comment il se fit que 36 millions d’hommes, dont une partie tâtonnaient dans l’obscurité, fussent tout à coup appelés à déterminer eux-mêmes la voie à suivre et comment ils s’égarèrent alors, et comment leurs vieux chefs purent pour un instant reprendre la direction — voilà précisément ce dont il s’agit.

Si nous essayons d’exposer aux lecteurs de La Tribune les causes qui, tout en nécessitant la révolution allemande en amenèrent aussi inévitablement la répression en 1849 et 1850, on n’attendra pas de nous que nous fassions l’histoire complète des événements tels qu’ils se sont passés en ce pays. Des événements ultérieurs et le jugement des générations à venir auront à décider quelle portion de cet amas de faits, apparemment fortuits, hétérogènes et incohérents, doit faire partie de l’histoire universelle. L’heure n’est pas encore venue pour une tâche pareille. Il faut nous tenir dans les limites du possible, et nous contenter si nous réussissons à découvrir des causes rationnelles, fondées sur des faits indiscutables, pour expliquer les principaux événements et vicissitudes de ce mouvement et indiquer la direction que la prochaine explosion, peu éloignée peut-être, imprimera au peuple allemand.

Et premièrement, quelle était la situation de l’Allemagne au moment où éclata la révolution ?

La composition des différentes classes du peuple qui forment la base de toute organisation politique était plus compliquée en Allemagne que dans les autres pays. Tandis qu’en Angleterre et en France la féodalité était, ou complètement détruite, ou du moins réduite, comme dans le premier de ces pays, à quelques formes insignifiantes, par une riche et puissante bourgeoisie concentrée dans la capitale, la noblesse féodale en Allemagne avait conservé un grand nombre de ses anciens privilèges. Le système féodal de tenure dominait presque partout. Les seigneurs territoriaux avaient même conservé la juridiction sur leurs dépendants. Privés de leurs privilèges politiques, du droit de contrôle sur les princes, ils avaient gardé presque toute la suprématie du moyen âge sur les paysans de leurs domaines, aussi bien que l’exemption des taxes. Dans certaines localités la féodalité était plus florissante que dans d’autres, mais nulle part, sauf sur la rive gauche du Rhin, elle n’était ruinée entièrement. Cette noblesse féodale, extrêmement nombreuse alors, et en partie très opulente, était considérée officiellement comme le premier « état » du pays. Elle fournissait les hauts fonctionnaires du gouvernement et presque exclusivement les officiers de l’armée.

La bourgeoisie d’Allemagne était loin d’être aussi riche et aussi concentrée que celle de la France ou de l’Angleterre. Les anciennes manufactures de l’Allemagne avaient été ruinées par l’introduction de la vapeur et la rapide extension et prédominance de l’industrie anglaise. Les industries plus modernes, créées sous le système continental de Napoléon, établies dans d’autres parties du pays, ne compensaient pas la perte des anciennes et ne suffisaient pas pour donner à l’industrie une influence assez prépondérante pour forcer les gouvernements, jaloux de toute extension de richesses et de pouvoir autre que celle de la noblesse, à considérer ses besoins. Si la France sut conduire victorieusement son industrie de la soie à travers cinquante ans de révolutions et de guerre, l’Allemagne, pendant le même laps de temps, perdait, ou peu s’en fallait, son ancienne industrie de la toile. Les districts manufacturiers, d’ailleurs, étaient peu nombreux, disséminés, et situés tout à fait à l’intérieur du pays ; et comme ils se servaient généralement des ports étrangers, Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/15 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/16 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/17 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/18 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/19 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/20 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/21 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/22 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/23 Page:Marx - Révolution et contre-révolution en Allemagne.djvu/24 dispute toujours à nouveau dans chaque localité, il faut s’attendre à voir la lutte se résoudre en un amas de combats isolés et sans liaison, où sera dépensée une quantité énorme de sang, d’énergie et de capitaux et où cependant aucun résultat définitif ne sera acquis.

Le démembrement politique de l’Allemagne en trois douzaines de principautés plus ou moins importantes, s’explique de même par cette confusion et multiplicité des éléments qui composent la nation et qui, par surcroît, varient dans chaque localité. Là où il n’y a pas d’intérêts communs, il ne saurait y avoir unité de but et encore moins d’action. Il est vrai que la confédération allemande fut déclarée indissoluble à perpétuité, mais la confédération et son organe, la Diète, n’ont jamais représenté l’unité allemande. Le plus haut degré de centralisation qu’on atteignit jamais en Allemagne, ce fut l’établissement du Zollverein, qui força les États de la mer du Nord à créer, eux aussi, une union douanière propre, tandis que l’Autriche continua de se retrancher derrière son tarif prohibitif particulier. L’Allemagne eut la satisfaction d’être partagée, pour tous les buts pratiques, entre trois pouvoirs indépendants seulement, au lieu de l’être entre trente-six. La prépotence souveraine du czar russe, telle qu’elle fut établie en 1814, n’en resta pas moins intacte.

Ayant déduit ces conséquences préliminaires de nos prémisses, nous verrons par la suite comment ces diverses classes du peuple allemand furent mises en branle les unes après les autres, et quel caractère prit le mouvement quand éclata la Révolution française de 1848.