Révolutions de la quinzaine - 29 février 1832

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RÉVOLUTIONS
DE
LA QUINZAINE

29 février 1832.

L’Académie est encore de ce monde, à ce qu’il paraît. Tout le monde pourtant l’avait si parfaitement oubliée, qu’elle semblait morte à jamais, lorsque la discussion du budget et la mort de l’abbé de Montesquiou sont venues la rappeler à notre mémoire. Ces messieurs disent du génie ce que la vieille cour disait de la vieille monarchie, le roi est mort ! Vive le roi ! Quand la mort emporte un immortel, le sacré collége proclame à la hâte une Immortalité nouvelle.

À la bonne heure ! ainsi soit-il ! Au point de lassitude où sont parvenus les esprits, quand le ministère est réduit à nommer des ambassadeurs pour soutenir le chapitre des affaires étrangères, et envoie cinq mille hommes à Ancône, pour avoir une nouvelle en péroraison, c’est presque une affaire qu’une nomination académique.

Les candidats sont nombreux, et à peu-près ceux qu’on devait attendre : MM. Salvandy, Thiers, Guizot et Jay. Il a bien été quelque temps question de MM. Hugo et Dumas ; mais tous deux ont bien vite compris que la lutte électorale eût été par trop inégale, et ils se sont retirés.

Restent donc ceux que nous venons de nommer. M. Salvandy se présente avec un lourd bagage : il allègue pour prétexte à sa candidature cet interminable et illisible récit qui s’est appelé, il y a quelques années, Alonzo ou l’Espagne contemporaine, comparable sous tous les rapports aux poèmes dont il est fait mention dans les batailles du Lutrin. Il se vante aussi d’avoir sauvé la France par sa courageuse éloquence, d’avoir soutenu la dignité nationale devant les baïonnettes étrangères, d’avoir éclairé le pays sur ses vrais intérêts, malgré le bâillon de la censure, et tout dernièrement il vient, comme on sait, de prouver à la Révolution que, sans lui, elle était perdue ; que, sans le merveilleux secours de sa parole, il la défiait de faire un pas ! Voilà ses titres ! voilà les symptômes littéraires dont il se plaint pour entrer aux incurables. Notre avis à nous n’est pas qu’on l’admette. Puisque c’est un grand citoyen, qu’on lui décerne une couronne de chêne ! Puisqu’il a sauvé la patrie, qu’on lui vote une statue, et que, debout sur un piédestal, il rallie autour de sa grande image tous les amis de la France, qu’il protège et qu’il va tirer de l’abîme !

Mais donner un fauteuil à M. de Salvandy, ce serait folie. Sa place est à la brèche. Puisque l’anarchie menace d’envahir la France et de la prendre d’assaut, laissons faire au courage de M. de Salvandy ; qu’il monte sur les créneaux, et que d’une main toute puissante, il lance aux révoltés ses Lettres sur les affaire publiques, sa dernière bulle d’excommunication, ou les quatre volumes d’Alonzo. Je m’assure que l’ennemi lâchera pied.

Et quels sont les titres de M. Jay ? Croyez-vous qu’il appuie ses prétentions sur son Histoire de Richelieu, ou sur sa Conversion d’un romantique, agréable facétie dont il a lui-même rendu un compte indulgent dans la feuille qu’il dirige, où il a mis, à ce qu’il dit, la malice d’Aristophane et de Lucien, la verve de Juvénal, et la grâce antique des meilleures pages de Xénophon ; il est plus modeste qu’on ne pense ; il ne présente au jugement de l’Académie aucun de ses ouvrages, mais il cite ses discours dont il rend compte avec la même et littérale exactitude que de ses livres. Lisez le journal de M. Jay ! M. Jay monte à la tribune un cahier à la main. Comme l’orateur sait d’avance l’effet qu’il va produire, il écrit en marge du manuscrit qu’il envoie à l’imprimerie : profond silence, profonde attention. Au troisième paragraphe de sa harangue, il ajoute, entre parenthèses, cette scholie précieuse unanimes applaudissemens. Puis, quand il descend de la tribune, il termine sa péroraison par cette admirable formule dont l’absence malheureuse dépare les Olynthiaques et les Philippiques : l’orateur reçoit les félicitations de la chambre. Vienne maintenant un Quintilien qui écrive l’histoire de l’éloquence française dans cinquante ans, et M. Jay est assuré d’avance d’y occuper un chapitre mémorable ! comme il a pris soin lui-même de commenter toutes les parties de son génie, l’érudition aura beau jeu à se croiser les bras ! Sa besogne est toute faite. Elle ne peut sans ingratitude refuser ses louanges à un homme qui a cumulé si habilement le rôle de Virgile et celui de Heyne, celui d’Homère et d’Ernesti.

Ainsi nous savons à n’en pouvoir douter que M. Jay est un des premiers publicistes d’Europe. À vrai dire, je ne puis me défendre d’une sorte d’inquiétude ; je me demande avec étonnement quelle partie du droit politique ou de la diplomatie il a bien voulu éclairer de ses lumineuses investigations.

Je ne sais pas au juste s’il a réfuté M. Bignon ou M. Ancillon, s’il a traité des états d’Allemagne ou des relations de la Russie et la Porte, s’il a dévoilé la stratégie du cabinet autrichien, ou les ruses, quelque peu boutiquières, du cabinet de Londres ; mais ne suis qu’un ignorant, et indigne de toucher à de pareilles questions. Qu’il me suffise de savoir que M. Jay a distribué, comme la manne céleste, à ses lecteurs assidus, au nombre desquels je prie qu’on ne me compte pas, les trésors de sa science et de sa logique.

Si M. Jay entre à l’Académie, c’en est fait de la poésie nouvelle. Lamartine et Châteaubriand seront réduits au silence, et contraints de l’écouter. L’auteur de Jacques Delorme, une fois assis sur le fauteuil immortel comme sur le trône pontifical, va fulminer contre la jeunesse égarée une bulle d’interdiction. Dans six mois, il ne sera plus question des tentatives téméraires qui prétendent se substituer au siècle dernier. On ne parlera plus de ces Erostrates qui veulent, à ce qu’assure M. Jay, incendier le temple de la gloire, parce qu’ils ne peuvent y entrer.

Je serais pas fâché que M. Jay siégeât à l’Académie. Il me semble qu’il serait bien, placé entre l’auteur de Sigismond de Bourgogne et l’auteur d’Anaximandre. Heureux ceux qui pourront être admis à recueillir les précieuses paroles qui vont tomber de ces lèvres privilégiées. M. Andrieux qui démontre la littérature par la morale, qui explique la vertu par le bon goût, mais qui accorde cependant à Shakespeare quelques belles scènes ; M. Viennet qui a vanné les chroniques de France en vingt-huit mille alexandrins, dont il nous prive avec une impardonnable ingratitude, comme si nous ne l’avions pas applaudi, écouteraient avec joie, je m’assure, les sages conseils de M. Jay. Tous les trois composeraient à notre usage un manuel de poésie, de morale et de politique. Nous saurions à quoi nous en tenir sur le passé : on ne prononcerait plus un blasphème littéraire. L’Écosse et l’Allemagne s’humilieraient, Goethe et Schiller disparaîtraient de nos bibliothèques.

Décidément, je donne ma voix à M. Jay.

Et si vous me parler de M. Thiers et de M. Guizot, je vous répondrai : Qu’ils ont à coup sûr des titres éclatans et réels ; qu’ils ont peut-être sauvé la France, à leur manière, mais qu’ils n’ont pas jusqu’ici pris soin de le prouver aussi nettement que MM. Jay et Salvandy. Je ne parle pas de l’Histoire de la Révolution française : c’est un bau livre, je l’avoue ; mais la question n’est pas là. Qu’importe à l’Académie que la campagne de l’Adige et la campagne d’Égypte aient été racontées par un avocat d’Aix avec une animation et une énergie dont notre langue n’avait pas encore donné d’exemple ? qu’il ait analysé avec une admirable clarté les finances de la Convention ? qu’il ait rendu palpables aux esprits les plus ignorans les questions les plus délicates et les plus obscures ? qu’il ait les grandes figures et les magnanimes caractères de la Constituante et de la Législative ? De pareils ouvrages ne sont bons qu’à faire la réputation de l’auteur.

M Guizot n’est pas si riche, et n’achèvera, peut-être jamais le livre qu’il a commencé. L’évènement a dépassé toutes ses prévisions. Il avait bâti des myriades de systèmes pour démontrer que Louis XVI ayant joué en France le même rôle que Charles Ier, la branche aînée des Bourbons devait avoir même destinée que les Stuarts. Jusque-là, tout allait bien. Il n’avait qu’un reproche à craindre, celui de rester fort au-dessous du baron de Staël, qui avait institué dans ses Lettres sur l’Angleterre un mécanisme historique bien autrement ingénieux ; car il n’allait à rien moins qu’à vouloir établir qu’à un siècle de distance la France réfléchissait et reproduisait l’Angleterre.

Aujourd’hui, toutes ces explications et toutes ces prophéties n'ont plus rien à faire avec la marche des choses. M. Guizot est dépassé, et s’il voulait continuer son livre, il lui faudrait brûler les deux volumes publiés. Depuis qu’il a vainement attendu que la France prît la peine de réaliser ses rêves, il ne lui reste plus qu’un parti, c’est de la maudire et de la mépriser, et Dieu sait s’il s’en fait faute. La Sorbonne ne lui suffit plus, mais il récite à la tribune, comme dans sa chaire, ses leçons d’histoire.

Resteraient maintenant pour l’Académie des candidats qui n’ont pas songé un seul instant à briguer ses votes, mais qu’elle devrait aller chercher pour se rajeunir et se renouveler. Puisque MM. Thiers et Guizot auront, quand ils voudront, la pairie, puisqu’ils siègent au conseil d’état, et que d’un jour à l’autre ils sont en passe de ressaisir un portefeuille, ce n’est pas à eux qu’il faut songer. Il est honteux pour un corps littéraire qui prétend réunir les plus beaux noms de la poésie et de la littérature de ne pas compter dans son sein des noms tels de Béranger. Puisque la popularité lui échappe, c’est une belle occasion pour sortir d’embarras. Qu’elle députe vers le Dieu des bonnes gens ses plus habiles orateurs et qu’elle le supplie de prendre sous sa protection une institution décrépite et chancelante.

Mais soyez sûrs qu’elle n’en fera rien. Le bon sens et la raison le voudraient impérieusement. Mais elle ne saura pas profiter du salut qui lui est offert. Elle attendra pour penser à Béranger que son génie ne soit plus apprécié que d’un petit nombre de fidèles. Elle laissera son règne s’achever, et quand l’oubli et l’indifférence, qui ne manquent jamais aux grands et beaux ouvrages, auront mis le Sénateur et le roi d’Yvetot sur la même ligne que Ninus II et le traducteur de Lucrèce, alors elle croira pouvoir, sans crainte et sans inquiétude, appeler à elle une gloire évanouie.

Singulière et déplorable manie ! attendre, pour constater un fait, que le fait soit oublié !

Or, il et avéré, au milieu de toutes les ruines qui encombrent les chemins, que l’Académie est condamnée à périr. Vainement la même feuille, qui, en soutenant la candidature de Mathieu de Montmorency, trouvait juste et heureux que l’aristocratie nobiliaire vînt s’asseoir à côté des aristocraties intellectuelles, proclame à son de trompe, que l’on commence à comprendre aujourd’hui la nécessité d’appliquer le talent littéraire à d’autres et plus durables monumens que ceux de l’imagination et de la poésie. Elle a beau vanter MM. Royer-Collard et Cousin au-dessus de Châteaubriand et de Lamartine, elle ne réussira pas à sauver du naufrage un navire qui fait eau par toutes voies.

Et qu’on y prenne garde ; quand l’art est un moyen et n’est plus un but, c’est qu’il faut désespérer de l’art, c’est que l’art est perdu. À ce compte le panégyrique dont nous parlons ressemble volontiers à une oraison funèbre.

Mais peut-on s’étonner d’entendre ainsi parler des lettres et de la gloire qui les couronne, quand une assemblée législative, qui prétend exprimer la pensée publique, discute misérablement, comme elle a fait la semaine passée, les caissons de M. Fragonard, et retire à M. Ingres une magnifique occasion de faire pour la législature ce qu’il a fait pour l’apothéose d’Homère. Quand on entend un homme, tel que M. Delaborde, qui s’intitule connaisseur, qui a écrit sur la peinture et les monumens, qui a visité l’Espagne, l’Autriche, l’Égypte et l’Italie, et qui, Dieu merci a pu s’instruire dans ses voyages de la beauté du passé et de la pauvreté du présent, regretter timidement et presque à demi-voix le plafond que nous n’aurons pas, et que dix voix peut-être auraient suffi pour nous donner ; quand on entend M. Dumeylet citer comme une autorité irrécusable le témoignage et l’approbation de M. Kératry, qui se croit l’égal de Winkelmann et d’Agincourt, parce qu’il a publié deux cents pages sur le Beau, qu’il a traduit un volume de Kant sur le même sujet, et qu’il a feuilleté la nomenclature chronologique des peintres, on ne sait que choisir de l’indignation ou de la pitié.

Dans cette mémorable et ignominieuse discussion M. d’Argout a eu le bonheur de soutenir le parti de la raison et du bon sens. Mais le bon sens ne suffit pas en pareille circonstance. Il fallait user d’adresse et de persuasion. Puisque la chambre en est encore à comprendre qu’un plafond égal et supérieur peut-être à celui d’Homère ne messierait pas à un monument pour lequel elle a déjà voté quelques millions ; puisqu’elle est assez bourgeoise et assez inconséquente pour regretter quelques milles francs quand il s’agit de décorer la salle de ses délibérations, après avoir permis imprudemment que M. Joly construisit à grands frais des colonnes corinthiennes et ménageât aux sculpteurs de la France la place nécessaire pour plusieurs douzaines de figures allégoriques, à la place du ministre, j’aurais autrement compris les intérêts de la France ; je n’aurais pas cru nécessaire de consulter les députés des départemens pour une affaire où ils n’entendent rien. Puisque l’architecte n’avait pas le droit de demander des caissons à M. Fragonard, j’aurais fait effacer ce qui était commencé, et j’aurais prié M. Ingres de commencer un plafond. Bien que le budget ne se vote pas absolument par chapitres, cependant les spécifications ne sont pas tellement précises qu’on n’eût trouvé facilement le prix d’un pareil travail sans avoir à lutter contre l’économie législative.

Tant que la loi électorale n’amènera à la tribune que les censitaires, tant que les gens spéciaux ne pourront élever la voix qu’à la condition de payer à l’état un impôt déterminé, il ne faut pas espérer que les délibérations sur de telles matières soient jamais intelligibles, ou seulement écoutables. Les députés que les départemens nous envoient n’ont d’enthousiasme et d’applaudissemens que pour les projets d’utilité réelle et saisissable. Un pont suspendu, un chemin de fer, un marché, une fontaine ou un égout, voilà ce qu’ils approuvent hautement, ce qu’ils demandent avant tout.

Il importe donc que l’administration, plus éclairée que les chambres, supplée à leur ignorance, et corrige par une volonté sage, mais énergique, l’impéritie de ses avis. Qu’est-ce que quatre-vingt mille francs quand il s’agit d’un chef-d’œuvre ? a-t-on redemandé les douze millions qui devaient faire retour à l’état après le vote de la liste civile ?

Si une fois on laissait les chambres s’immiscer dans l’exécution de pareils travaux, il faudrait bientôt traiter les sculpteurs et les peintres comme l’armée de la Loire, et les licencier ; car on aurait tort d’espérer que les orateurs du Palais-Bourbon arrivent prochainement à deviner qu’il y a autre chose dans la vie et la gloire d’une nation que le gain d’une bataille, l’établissement d’une usine ou la signature d’un traité de commerce ; que les peuples civilisés ont besoin de monumens tout aussi bien que de sel gemme ou de charbon de terre.

Et ce que je dis des monumens, je le dirai volontiers de la science, car, à supposer que la proposition de M. Arago eût été faite par M. Berryer, comme elle pouvait l’être, la chambre n’eût pas senti sa vanité intéressée à voter d’entraînement les constructions de l’Observatoire. Sans la présence de l’illustre astronome, elle n’eût pas rougi de traiter les constellations comme elle a traité l’histoire naturelle.


Revue des Deux mondes