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Rêveries d’un païen mystique/Le Banquet d’Alexandrie

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Rêveries d’un païen mystique, Texte établi par Rioux de MaillouGeorges Crès et Cie, éditeurs (p. 64-83).
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LE BANQUET D’ALEXANDRIE


NOUMÉNIOS, PORPHYRE, CHÉRÉMON, TAT, ORIGÈNE, VALENTIN




Nouménios. Tous les convives attendus sont arrivés. Je savais qu’Origène et Porphyre conservaient religieusement la mémoire de celui qui fut leur maître et le mien, et qu’ils ne manqueraient pas à l’appel, mais je remercie Tat, Valentin et Chérémon, qui n’ont pas connu Ammonios, d’être venus prendre part à ce repas funèbre. Sans doute Plotin célèbre en ce moment à Rome, comme nous à Alexandrie, l’anniversaire de la mort d’Ammonios, ou plutôt de sa délivrance ; car le corps est la prison de l’âme, et nous, les initiés de la philosophie, nous savons bien qu’il n’y a pas de séparations éternelles. Que l’âme bienheureuse de notre ami préside à notre banquet, qu’elle conduise au milieu de nous tous ceux de nos amis qui sont partis déjà pour le grand voyage, et parmi eux le second maître d’Origène, Clément d’Alexandrie.

Origène. Je te remercie de ce souvenir, Nouménios ; c’est là ce que nous appelons la communion des saints.

Chérémon. Au milieu de chaque demeure s’élève la pierre sacrée du foyer, l’autel domestique. Elle est le centre de la famille, image de ce centre immobile du monde que nos pères ont appelé Histiè. Homère nous enseigne qu’elle doit recevoir la première libation. Sans associer Origène et Valentin à des rites qui ne sont pas les leurs, je répands les prémices du banquet sur la flamme qui va les porter vers le divin éther. Il est la source de la vie, et n’ayant rien à lui offrir qui nous appartienne, nous lui rendons une part de ses bienfaits.

Origène. Nous ne pouvons prendre part à ton sacrifice, Chérémon, mais rien ne nous empêche de reconnaître avec toi le caractère sacré de la flamme ; nos prophètes appellent l’Éternel un feu dévorant, et c’est dans le buisson ardent qu’il s’est révélé à Moïse.

Valentin. Nous savons aussi que la lumière a été la première émanation de la pensée divine et elle est pour nos sens la plus pure image de l’invisible.

Tat. Cette flamme, que les Grecs appellent Héphaistos, mes ancêtres l’ont adorée sous le nom de Phta, et l’ont placée à la tête de la sainte trinité de Memphis.

Porphyre. Je remplis cette coupe de vin de Grèce. Dans la peinture représentée sur les flancs du vase, je vois Dionysos ramenant Héphaistos dans l’Olympe. C’est le symbole de la libation répandue sur la flamme et montant avec elle vers les Dieux.

Nouménios. Puisque tu as fait allusion à cette fable antique, je te prie, Porphyre, pendant que le vin sera versé dans les coupes, d’expliquer à ceux de nos hôtes qui l’ignorent, pourquoi nos pères ont rattaché le sacrifice au culte du feu et à celui du vin.

Porphyre. Je le ferais volontiers, mais peut-être Chérémon trouverait-il mes explications trop subtiles. Qu’il propose d’abord les siennes, et si elles me paraissent insuffisantes, je chercherai à les compléter.

Chérémon. J’ai dit, il est vrai, Porphyre, que dans ton Antre des Nymphes, tu avais attribué à Homère des intentions auxquelles je le crois étranger. Nous pouvons bien nous séparer l’un de l’autre sur quelques points de l’Hellénisme, comme Valentin et Origène diffèrent quelquefois d’opinion sur les symboles chrétiens.

Tat. De même que bien peu d’Égyptiens comprennent aujourd’hui l’écriture sacrée des anciens prêtres, le sens de la mythologie, qui est la langue religieuse des premiers âges, a dû se perdre à travers les siècles. Mais son obscurité même réveille la curiosité de l’esprit, et plus les fables répugnent à la raison, plus on désire en pénétrer le sens.

Chérémon. Tu dis vrai, Tat ; nous ne devons pas supposer que les anciens, qui nous ont laissé tant de belles œuvres, nous aient été inférieurs en sagesse ; mais les images dont ils enveloppent leurs pensées nous semblent souvent des énigmes. Ainsi la mythologie du feu est difficile à comprendre à cause de sa haute antiquité, car l’invention du feu se rattache aux origines des sociétés humaines. Peut-être y avait-il auparavant des animaux à deux pieds, sans plumes, comme les appelle Platon, mais l’animal social n’existe que par la prévoyance et l’industrie ; c’est pourquoi Prométhée est regardé comme le créateur des hommes. Les Athéniens l’ont associé avec Athénê et Héphaistos et célèbrent en leur honneur la fête des lampes. Athénê est la clarté du ciel qui se révèle dans l’éclair, ce que les anciens ont exprimé en disant qu’elle naît de la tête de Zeus frappée par la hache d’Héphaistos ou de Prométhée. Héphaistos, c’est la flamme qui brûle sur le foyer ; Prométhée, c’est le feu qui éclaire devant lui, le prévoyant. Les récits d’Homère sur Héphaistos, d’Hésiode sur Prométhée, se rapportent également à la nature du feu. Le Dieu aux jambes torses, précipité de l’olympe, c’est la foudre qui tombe du ciel en lignes sinueuses. Le Titan enchaîné à une colonne où l’aigle de Zeus dévore ses entrailles sans cesse renaissantes, c’est le feu captif sur l’autel et toujours dévoré par les vents du ciel.

Quant à la partie du récit d’Hésiode qui concerne Pandore, c’est une allégorie morale. Sans l’industrie, l’homme aurait sa femelle comme les autres animaux, mais c’est la civilisation qui a créé la femme ; aussi le poète les confond-il l’une avec l’autre dans cette vierge charmante, parée de tous les dons des Dieux, et condamnant l’homme au travail, parce qu’elle aime le luxe et déteste la pauvreté. Sa curiosité ouvre le vase d’où s’échappent tous les maux de la vie policée, inconnus aux peuples barbares. C’est ainsi que Zeus envoie aux hommes un mal pour un bien, car la naissance de Pandore est une punition de la conquête du feu. La raison de cette punition et du supplice de Prométhée, c’est que l’industrie est une lutte contre les Puissances cosmiques, et il n’y a pas pour l’homme de lutte sans douleur. Il doit conquérir par le travail la nourriture que la terre fournit gratuitement aux autres êtres, car les Dieux ont caché les sources de la vie depuis que Prométhée a dérobé le feu du ciel.

Porphyre. Il me semble, Chérémon, que non seulement la fable de Pandore, mais toute celle de Prométhée, contient une allégorie morale, et se rapporte à la descente et à l’ascension des âmes ; aussi est-elle souvent représentée sur les sarcophages. On y voit d’un côté Prométhée modelant des corps humains, et c’est Athénê, l’intelligence divine, qui les anime en leur posant un papillon sur la tête. Au milieu, on voit le supplice de Prométhée, symbole de la vie terrestre, et de l’autre côté sa délivrance par Héraklès. L’homme est une étincelle du feu céleste dans une lampe d’argile, un Dieu exilé du ciel, enchaîné par les liens de la nécessité sur le Caucase de la vie, où il est dévoré de soucis toujours renaissants. Mais l’effort des vertus héroïques brise ses chaînes et le délivre du bec et des ongles des vautours ; Héraklès ramène Prométhée dans l’olympe et réconcilie la terre et le ciel.

Origène. La plupart de ces idées sont exprimées dans le récit de Moïse sous une forme plus simple, parce qu’elle est plus ancienne. On y trouve l’homme formé du limon de la terre, et la fatale curiosité d’une femme vouant le genre humain au travail et à la mort.

Nouménios. Ne pourrais-tu pas, Origène, nous expliquer toute cette fable du paradis, du serpent et de la pomme, car je sais qu’au lieu de t’arrêter à la lettre, comme la plupart des chrétiens, tu cherches dans la mythologie hébraïque un sens caché.

Origène. La lettre tue, l’esprit vivifie ; que celui qui a des oreilles entende. Le jardin d’Éden, c’est l’état des âmes avant leur incarnation ; Ève et le fruit défendu, c’est la volupté ; le serpent, c’est l’attrait pernicieux du désir et des passions terrestres. L’âme, tombée par la naissance dans la prison du corps, est soumise à l’esclavage du péché et ne peut en être délivrée que par la vertu du Rédempteur mort sur la croix pour le salut du genre humain.

Chérémon. L’affranchissement de l’âme par la douleur et le sacrifice a toujours été admis par les Grecs ; on ne dira pas, sans doute, que le Christ est plus ancien que Prométhée, Héraklès et Dionysos.

Valentin. On peut du moins voir dans la religion des Grecs, comme dans celle des Juifs, une préparation à la vérité chrétienne. On peut regarder le Caucase comme une image du Calvaire et les travaux d’Héraklès comme une vague prophétie de la passion. Quant à la fable de Dionysos, je la trouve fort obscure. Nouménios t’avait demandé l’explication de la mythologie du feu et de celle du vin ; tu nous as montré le sens de la première, nous voudrions comprendre également la seconde.

Chérémon. La langue religieuse paraîtrait plus claire si l’on se souvenait davantage que toutes les parties de l’univers sont animées d’une vie divine. Là où les hommes de nos jours ne voient que des choses inertes, les anciens reconnaissaient des énergies vivantes, et ce sont ces puissances cachées qu’ils ont appelées les Dieux. La force active et vivifiante qui se révèle au printemps parmi les éclairs de l’orage, qui bouillonne dans la sève de la vigne et s’épanouit à l’automne en grappes dorées, nous la nommons Dionysos, c’est-à-dire, à mon avis, la liqueur divine. Bientôt la grappe est arrachée aux branches, ses nourrices, déchirée, foulée aux pieds, mais la sève ardente renaît sous une forme nouvelle dans la liqueur sacrée des libations ; tel me paraît le sens des deux naissances du Dieu. Sa mort est pour nous une source de vie. Ce feu liquide réchauffe les membres engourdis et transporte l’esprit dans un monde enchanté. Répandu sur l’autel, il s’offre pour nous en sacrifice et porte aux Dieux les prières des hommes. Je sais qu’il y a d’autres manières d’expliquer ces fables, mais Porphyre, qui est initié aux orgies orphiques et aux mystères de Samothrace, pourrait en parler mieux que moi, sans dévoiler ce qui doit rester caché.

Porphyre. Le sens des symboles est multiple, ô Chérémon. Je reconnais avec toi que Dionysos est la libation divine qui se répand et se consume sur l’autel et devient le type du sacrifice. Mais cette flamme invisible, qui circule dans les veines des plantes et fermente dans le vin, a sa source dans le soleil, et comme son action est mystérieuse et cachée, on reconnaît une forme supérieure de Dionysos dans le soleil de l’hémisphère nocturne, qui éclaire les morts, et c’est pourquoi on l’appelle le chorège des astres, le berger des blanches étoiles. Comme la chaleur et la vie qu’il répand dans la nature disparaissent en hiver pour renaître au printemps, il est le symbole de la résurrection des âmes. Elles aussi sont des lumières qui ne s’éteignent ici que pour renaître ailleurs. L’ivresse du désir les a fait descendre de la voie lactée, à travers les sept sphères. Quand elles arrivent à celle de la lune, elles tombent dans la naissance et le devenir, car le monde sublunaire est soumis à la loi de croissance et de décroissance, comme la lune elle-même, qui tient la clef de la vie et préside, quoique vierge, aux enfantements et à l’éducation. Tant que l’âme reste enchaînée dans les liens du désir, elle ne peut s’élever au-dessus de la terre, mais si elle dompte le désir, elle peut l’enchaîner à son tour et lui emprunter ses ailes pour remonter vers le monde supérieur. La volupté l’en a fait descendre, la douleur l’y ramène. Dionysos lui tend la coupe de l’initiation où elle boit l’ivresse mystique de l’extase, et elle rentre purifiée au séjour de la lumière, dans la sphère immobile des dieux.

Tat. La doctrine que tu viens d’exposer, Porphyre, est empruntée en grande partie à la religion égyptienne. Mes ancêtres ont appelé Osiris le soleil des régions inférieures, le juge et le roi des morts. Les grecs ayant reconnu, dès le temps d’Hérodote, que Dionysos était le même dieu qu’Osiris, ont attribué à l’un ce que les Égyptiens leur ont appris de l’autre. Les récits des phéniciens sur la mort d’Adonis, sa descente aux enfers et sa résurrection, sont également des emprunts faits à l’Égypte, et les chrétiens me paraissent avoir puisé aux mêmes sources plusieurs des dogmes de leur philosophie, comme lorsqu’ils parlent de cette lumière qui luit dans les ténèbres et que les ténèbres n’ont pu contenir. L’Égypte est la mère antique des religions ; les Grecs avouent que leurs plus anciens philosophes sont venus s’instruire chez nos prêtres. C’est d’eux que Pythagore a appris ce qu’il a enseigné sur la transmigration et l’épuration successive des âmes.

Il est difficile de croire que leur incarnation ait été volontaire. Comment auraient-elles été assez folles pour préférer cet esclavage au libre séjour de la lumière dans la grande république des Dieux ? Il est plus conforme à la raison de regarder la vie terrestre comme le châtiment d’une faute antérieure à la naissance. Si quelqu’un de vous lit les livres de Thoth, mon maître, que les Grecs appellent Hermès Trismégiste, il y trouvera le récit de cette punition. Après que les âmes eurent été formées de la portion la plus pure de la matière, l’Ouvrier leur en livra le résidu pour qu’elles formassent à leur tour le monde visible. Mais, fières de leur œuvre, elles s’écartèrent des limites qu’il leur avait fixées. Il les exila sur la terre et les enferma dans les corps, mettant pour seule condition à leur retour qu’elles ne s’attacheraient pas à leur prison. Les âmes, irritées de cet exil et ne pouvant rien contre les Dieux, se livrèrent à des guerres mutuelles ; la terre et les autres éléments furent souillés par le sang répandu et se plaignirent au Créateur, le priant d’envoyer une émanation de lui-même pour régénérer le monde. Il envoya Osiris, qui enseigna aux hommes la religion, la justice et la science, et, sa mission accomplie, devint le juge des morts. Tel est le récit fait par Isis à son fils Hôros.

Valentin. Pourquoi toutes les allégories par lesquelles on a cherché à expliquer l’existence du mal en attribuent-elles l’origine à la volonté perverse de l’homme, avant ou après sa naissance ? C’est confondre le mal avec le péché.

Chérémon. Ne crois-tu donc pas, Valentin, que ce soit en effet le plus grand des maux pour l’homme ? Quant à moi, je pense, comme tous les stoïciens, que c’est le seul mal véritable, car il n’y a de mauvais pour un être que ce qui est contraire à sa nature.

Valentin. Sans doute, mais le mal existe dans le monde en dehors de l’homme. La douleur et la mort sont contraires à la nature des animaux, puisqu’ils font tant d’efforts pour y échapper. Les plantes même cherchent à entretenir leur vie en buvant l’humidité par leurs racines, la lumière par leurs feuilles. Cependant tous les êtres terrestres sont corruptibles et mortels, et la vie ne s’entretient que par la destruction. Qui dira que cela est un bien ? Si l’on prétend que cela était nécessaire, on met la nécessité au-dessus de la force créatrice. Si l’on soutient que la matière, par son inertie, résiste aux intentions de l’Ouvrier, on suppose à l’Ouvrier bien peu de prudence, puisqu’il n’a pas connu d’avance la matière qu’il avait à employer. Si, au contraire, il la connaissait, il devait prévoir que son œuvre serait mauvaise, et il aurait mieux fait de rester dans son repos.

Origène. De semblables paroles, Valentin, se répètent, je le sais, dans vos écoles de la Gnose, et elles suffisent pour faire accuser les chrétiens d’impiété.

Valentin. Comment admettre qu’un même principe ait produit deux effets opposés, le bien et le mal, l’esprit et la matière ? Puisque le monde est mauvais, le Prince de ce monde ne peut être bon.

Tat. La terre est le séjour du mal, Valentin, mais non pas le monde. Les corps célestes ne sont-ils pas incorruptibles et immortels ?

Valentin. Au-dessus des sept planètes est la sphère des étoiles ; plus haut encore, dans le ciel intelligible, est le monde des idées pures, des types absolus, des lois éternelles. Voilà l’œuvre du Dieu souverain, elle est digne de sa sagesse et de sa puissance. Mais les vertus qui émanent de lui s’écartent de plus en plus de sa perfection, comme la lumière s’affaiblit à mesure qu’elle s’éloigne de sa source. Les Puissances démiurgiques, les Démons qui résident dans l’entre-ciel ont voulu imiter, en l’appliquant à la matière, l’ordre merveilleux du monde idéal. Mais le mal devait être le fruit de leur imprudence et de leur orgueil, car la matière est corruptible, et la mort seule pouvait sortir de cette pourriture. Aussi la vie terrestre n’est-elle qu’une mort perpétuelle ; toutes les espèces vivantes sont condamnées à se dévorer les unes les autres. L’homme lui-même, quoique la Sagesse divine ait déposé en lui un rayon des lumières d’en haut, est soumis par sa chair à l’esclavage du péché, à la corruption et à la mort. Mais le Christ est venu combattre les Puissances du monde, sa victoire les précipitera dans l’abîme, la matière rentrera au néant dont elle n’aurait pas dû sortir, et les âmes purifiées monteront avec leur sauveur vers le Père inconnu.

Origène. Je t’avoue, Valentin, que toi et ceux de la communion de Basilide, et les autres gnostiques, qui se séparent de la grande assemblée, vous me paraissez moins des chrétiens que des disciples d’Héraclite, d’Empédocle ou de quelque autre philosophe grec.

Nouménios. Est-ce donc un mal, Origène, de s’appuyer sur la sagesse de nos pères ?

Origène. Cette sagesse, quand elle ne s’égare pas, est empruntée aux saints livres des Juifs. Tu l’as reconnu toi-même, Nouménios, puisque tu as dit que Platon n’était qu’un Moïse attique.

Nouménios. Quand j’ai dit cela, je ne connaissais Moïse que par les livres de Philon. Depuis lors, j’ai lu la Genèse, et il m’a été impossible d’y trouver rien qui s’y rapporte au monde spirituel, à l’âme et à son immortalité. Vous avez reçu cette doctrine d’Homère et de la philosophie grecque, comme vous avez emprunté à nos gigantomachies la fable de la chute des anges, dont les livres juifs ne parlent pas. Tu as pu reconnaître par ce que nous ont dit Porphyre et Chérémon que la rédemption par la mort d’un Dieu n’est pas un dogme particulier aux chrétiens. Les Grecs eux-mêmes l’ont pris des Égyptiens, comme Tat nous l’a montré, et il importe peu de savoir si vous l’avez emprunté des uns ou des autres.

Origène. Cela importerait peu en effet s’il y avait eu un emprunt. Mais quel rapport trouves-tu entre la passion du Christ et ces fables mystiques auxquelles vous-mêmes n’attribuez qu’un sens physique ? Je ne puis être touché par les mésaventures du raisin foulé dans le pressoir, ni par la descente du soleil dans les signes inférieurs du zodiaque. Mais le Christ est un homme qui souffre et qui meurt, et sa passion est le résumé de toutes les douleurs humaines, angoisses de l’âme et tortures du corps, l’abandon de tous ses amis, le reniement de son apôtre, l’ingratitude du peuple, les lâches insultes des soldats, la dérision du manteau de pourpre et de la couronne d’épines, et les soufflets, et les crachats, et le fouet au poteau des esclaves, et la croix portée dans la voie douloureuse, et le gibet dressé sous les yeux de sa mère, et les clous, et la lance, et l’éponge de fiel, et le supplice entre deux voleurs.

Chérémon. Tu as raison, Origène, tout cela est grand et nouveau dans le monde, et si vous n’avez voulu que faire l’apothéose du juste mourant pour la vérité, qu’il soit accueilli parmi les héros, mais à la condition qu’il n’ait été qu’un homme. Tu n’es pas touché par la mort du soleil, crois-tu que je puisse m’intéresser au supplice d’un Dieu revêtu de la forme humaine, qui sait parfaitement que sa mort n’est qu’une comédie et qu’il ressuscitera dans trois jours pour s’asseoir à la droite du Père ? L’homme peut donner sa vie en sacrifice, les Dieux ne le peuvent pas, et c’est en quoi l’homme est supérieur aux Dieux. Si notre âme est immortelle, eux seuls le savent, et ils nous ont caché ce mystère par respect pour les vertus humaines, qui perdraient tout leur mérite si elles attendaient une autre récompense que la paix divine du devoir accompli.

Nouménios. Il me semble, Chérémon, que si les chrétiens regardaient le Christ comme un homme divinisé pour sa vertu, ils feraient ce que nous reprochons à Évhémère, qui a confondu les dieux avec les Héros. Il est de l’essence du divin d’être éternel, mais il se manifeste dans le temps, et si un homme par sa doctrine et par sa vie a révélé un Dieu aux autres hommes, il en est vraiment l’incarnation. Quand les chrétiens nous disent que le Christ est Dieu et homme à la fois, ils font l’apothéose de la vertu de l’homme, ils traduisent la morale stoïcienne dans la langue mythologique, qui est la langue naturelle des religions, et comme je ne connais rien de plus divin que le sacrifice de soi-même, le Christ a sa place dans mon Panthéon.

Porphyre. N’espère pas, Nouménios, que cette concession satisfasse les chrétiens. Ils ne te regarderont comme un des leurs que si tu renies tous les autres Dieux.

Nouménios. Ce n’est pas une concession et je m’inquiète peu de satisfaire qui que ce soit. Je cherche la vérité et la prends partout où je la trouve. Je vois le divin dans la nature et j’adore, sous leurs révélations visibles, les lois multiples de l’univers. La loi morale est aussi une loi divine, et j’adore la conscience, le Dieu intérieur que chacun porte en soi. Comme la vertu de l’homme ne se manifeste que par la lutte contre les puissances cosmiques, il est naturel que les chrétiens renient les anciens Dieux ; la religion de l’âme doit réagir contre les religions du monde. Mais pour l’intelligence qui embrasse dans leur harmonie les révélations successives du divin, toutes les religions sont vraies, car chaque forme de l’idéal, chaque affirmation de la conscience du genre humain est un des rayons de l’éternelle vérité, une des faces du prisme universel.

Porphyre. Nouménios, le soleil a disparu sous l’horizon. Homère nous dit que la dernière libation de chaque banquet doit être répandue sur l’autel en honneur d’Hermès.

Nouménios. Reçois donc le vin de cette coupe, dieu crépusculaire, dont la baguette d’or s’étend sur l’horizon du couchant, messager céleste qui portes aux Dieux les prières des hommes, aux hommes les bienfaits des Dieux. Parole divine, lien des intelligences, conduis toujours nos discours, afin que la diversité des croyances n’altère jamais l’amitié des cœurs. Divin conducteur des âmes, comme tu as amené à notre banquet les amis qui ont accompli avant nous leur destinée terrestre, viens nous recevoir à l’heure de la délivrance et conduis-nous près d’eux au séjour de la lumière et de la paix.