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Rêveries d’un païen mystique/Le Voile d’Isis

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Rêveries d’un païen mystique, Texte établi par Rioux de MaillouGeorges Crès et Cie, éditeurs (p. 125-136).




LE VOILE D’ISIS



Hermès. Dépose la lampe à terre, Asclèpios ; toi seul et moi connaissons le passage souterrain qui conduit à ce sanctuaire, nous sommes en sûreté.

Asclèpios. Pourquoi, ô Trismégiste, m’as-tu amené, au milieu de la nuit, dans les caveaux du temple de Philæ ? Vas-tu me révéler les derniers mystères, et suis-je parvenu au terme de l’initiation ?

Hermès. Tu es mon disciple fidèle, Asclèpios, et le seul ami qui me reste sur la terre, depuis que Tat et Ammon ont été massacrés par les moines de Syène. Le pressentiment d’un danger qui, je l’espère, ne menace que moi, m’a averti qu’il était temps de te transmettre mes fonctions d’hiérophante. Tu t’appelleras Hermès, et tes disciples, quand tu les auras trouvés s’appelleront Tat, Asclèpios et Ammon. Puisse se compléter bientôt la tétrade hiératique qui doit transmettre, d’une génération à l’autre, le dépôt de la science sacrée.

Asclèpios. Je crains que ce souhait ne puisse s’accomplir, ô Trismégiste. À moins de recueillir un enfant abandonné, comme tu m’as recueilli moi-même, comment trouverai-je un disciple au milieu de l’Égypte chrétienne ?

Hermès. Je le sais, Asclèpios, nous vivons dans les jours mauvais annoncés par nos livres prophétiques. L’Égypte, cette terre sainte, aimée des dieux pour sa dévotion à leur culte, est devenue une école d’impiété ; les enfants foulent aux pieds la religion de leurs pères. Depuis le fatal édit de Théodose, si facilement accepté par la lâcheté du peuple, les statues des Dieux sont brisées, et sur les murs des temples changés en églises, leurs images sont martelées et couvertes de chaux. Seule, l’île sainte de Philae abritait encore la sagesse antique, mais j’ai lieu de craindre que nous, ses deux derniers fidèles, ne soyons forcés bientôt de quitter ce suprême asile. C’est pourquoi j’ai voulu te confier un trésor sacré, que tu porteras plus loin, vers les sources du Nil, dans des déserts où l’impiété ne puisse l’atteindre. Je t’ai souvent parlé du voile d’Isis ?

Asclèpios. Plus d’une fois, en effet, tu m’as parlé de ce voile merveilleux, que ne souleva jamais la main d’un mortel, où toutes les fleurs de la terre sont brodées en couleurs éclatantes, toutes les étoiles du ciel en paillettes d’or. Mais je n’ai jamais vu ce voile splendide, ou plutôt, je pense que tes paroles étaient une énigme dont je n’ai pas su pénétrer le sens.

Hermès. Ouvre ce grand coffre d’ébène, dont voici la clef. Celui qui fut mon initiateur et mon maître, l’Hermès qui m’a précédé, parvint à le soustraire aux flammes qui consumèrent la bibliothèque d’Alexandrie, lors de la destruction du grand temple de Sarapis. Il contient les livres sacrés de tous les peuples, et avant tous les autres, ceux de nos ancêtres, le livre des manifestations à la lumière, avec les additions du roi Menkera, les poèmes de Pentaour sur les guerres du grand Ramsès, les livres de Thoth Trismégiste, non des traductions infidèles ou falsifiées, mais le texte primitif, tel qu’il fut gravé sur les colonnes de Thoth en caractères sacrés. À côté est la collection des plus anciens poètes de la Grèce, Homère et tout le cycle épique, Hésiode, Parménide et Empédocle, le premier recueil des hymnes d’Orphée, les poésies devenues si rares d’Alcée, de Stésichore et des autres lyriques, l’exemplaire original des tragiques, emprunté par les Ptolémées aux Athéniens. Plus loin sont les livres de la Chaldée et de la Phénicie, consultés ou copiés par Béroze et Sanchoniaton, la loi et les prophètes des Juifs, et même les livres du juste et des guerres de Iaô, qui ont servi aux prêtres de Jérusalem pour composer leur bible et que les juifs ne possèdent plus aujourd’hui. Enfin, voici les livres sacrés des Brahmanes et des Mages, le Véda et l’Avesta, apportés à Alexandrie par le premier des Lagides, après l’expédition d’Alexandre.

Asclèpios. Ce coffre contient un trésor inestimable, ô Trismégiste, mais quel rapport y a-t-il entre ces livres et le voile d’Isis ?

Hermès. Ces livres renferment les formes primitives de la révélation religieuse. Là, l’intelligence humaine, dans le libre essor de sa virginité, a traduit par des symboles multiples ses premières intuitions de la nature des choses. Chaque peuple a tressé avec amour un pan de ce riche manteau semé de fleurs et d’étoiles. Comme la parole traduit la pensée, l’immuable vérité se manifeste par le spectacle changeant des apparences ; c’est là le voile mystique de la grande Isis. Il était transparent pour le clair regard de l’humanité naissante ; la mère universelle n’avait pas de secrets pour l’enfant qu’elle berçait dans ses bras. Il devient impénétrable pour les races vieillies, et aucun œil mortel ne peut le soulever. Les lumières du ciel s’éteignent dans l’ombre du soir, la nature s’enveloppe de silence, ses oracles sont muets pour nous. Nous disséquons une à une toutes les fleurs de sa robe, mais la vie échappe à l’analyse, l’origine et la fin des choses se dérobent à l’œil de la science, et nous ne pouvons entrevoir le secret de notre destinée qu’en interrogeant la langue des symboles, cette langue mystérieuse que parlaient nos pères et que nous ne comprenons plus. Conservons donc, ô Asclèpios, ce dépôt sacré des traditions religieuses ; c’est l’héritage du passé qui doit être transmis à l’avenir. Puisse-t-il traverser les siècles ténébreux qui s’ouvrent pour le monde et reparaître intact aux premiers rayons d’une nouvelle aurore !

Asclèpios. Prévois-tu donc, ô Trismégiste, une renaissance de la lumière, au delà de cette sombre nuit dans laquelle nous entrons ?

Hermès. Tout ce qui végète ou rampe sur la terre, ô Asclèpios, tout ce qui nage dans l’eau ou vole dans l’air, suit dans son développement la révolution périodique du soleil. Il est la source du mouvement dans les intelligences comme dans les corps. La vie de l’homme, entre la naissance et la mort, imite les alternatives du jour et de la nuit, la succession des saisons de l’année. L’histoire des peuples reproduit la marche ascendante et descendante de la vie humaine, car le tout est l’image agrandie de chacune de ses parties, comme on voit, en brisant un cube de sel, qu’il est formé d’une infinité de cubes élémentaires. Il est donc naturel que les peuples, comme tout ce qui est vivant, aient leurs périodes de croissance et de déclin, miroir des saisons et des heures. La jeunesse répond au matin et au printemps, la maturité de l’âge à l’été et au milieu du jour, la vieillesse au soir et à l’automne. Ces phases successives sont suivies par la mort, qui ressemble à la nuit et à l’hiver. On doit donc croire aussi que, dans l’histoire comme dans la nature, le printemps succédera à l’hiver et l’aurore à la nuit.

Asclèpios. Qu’entends-tu par la mort d’un peuple, ô Trismégiste ? Si tu veux parler de sa soumission à des étrangers, l’Égypte est morte depuis le temps de Cambyse.

Hermès. La conquête, Asclèpios, peut se comparer, non à la mort, mais à la servitude. Il faut même distinguer, parmi les peuples conquis, ceux qui avaient toujours obéi à des rois et ceux qui avaient l’habitude de se gouverner eux-mêmes. Quand les républiques de la Grèce ont été soumises par les Romains, on a pu leur appliquer le mot d’Homère : l’homme réduit à l’esclavage perd la moitié de son âme ; tandis que pour l’Égypte, il importe peu que son maître s’appelle Ramsès ou Cambyse, Ptolémée ou César. Il en est autrement de la mort des peuples ; elle ressemble à la mort de l’homme et se reconnaît aux mêmes signes. La vie cesse pour l’homme quand l’âme a quitté le corps qu’elle aimait : l’âme des peuples c’est leur religion ; un peuple qui a renié ses dieux est un peuple mort. C’est ce qui est arrivé, depuis la victoire du christianisme, non seulement à l’Égypte, mais à toutes les nations qui composaient l’empire de Rome. Des peuples nouveaux prendront leur place. L’empire établi par Constantin à Byzance n’est plus l’empire romain, quoiqu’il en garde le nom ; c’est un nouvel empire, qui suivra ses destinées. La Gaule, l’Espagne, l’Italie, sont occupées déjà par des races barbares, le même sort attend l’Égypte, car la prophétie de Thoth ne peut tarder à s’accomplir.

Asclèpios. Mais tu m’as dit souvent, ô Trismégiste, que la mort n’était qu’un des modes de l’existence. Nos pères ont cru à l’immortalité de l’âme et à ses transmigrations. Les peuples aussi doivent retrouver au delà de la mort une vie nouvelle dans leurs descendants, et toi-même as parlé tout à l’heure d’une renaissance.

Hermès. L’Égypte renaîtra, mais elle ne sera plus comme dans le passé le grand foyer de l’intelligence, car ce foyer se déplace à travers le temps et va de l’orient au couchant, comme le soleil dans le ciel. Une race nouvelle régnera en Égypte et bâtira des temples pour un culte nouveau ; mais par la révolution des âges, ces temples tomberont en poussière et les monuments élevés par nos ancêtres subsisteront, quoique mutilés moins par l’injure du temps que par l’impiété des hommes. Les empires nouveaux rentreront dans la nuit, et au milieu de leurs décombres et des sables du désert, se dresseront, impérissables, les pylônes de Thèbes et les pyramides de Memphis.

Asclèpios. Et que deviendra, dans ces siècles lointains, l’âme de la vieille Égypte ?

Hermès. Les âmes, tu le sais, résident dans l’éther, entre la région des nuages et celle des étoiles. C’est de là qu’elles répandent sur nous leurs influences bénies. Mais, comme le soleil ne peut verser la chaleur et la lumière sur ceux qui évitent ses rayons en se cachant dans les cavernes, ainsi les morts oubliés par les vivants les oublient à leur tour ; ils ne sont présents qu’au milieu de ceux qui pensent à eux et qui les prient. La pensée des peuples anciens rayonnerait comme un phare sur l’avenir, si l’avenir recueillait les leçons du passé avec le respect d’un fils pour la mémoire de son père ; mais le temps est venu où, selon la parole de Thoth, on préférera les ténèbres au jour et la mort à la vie. L’antique Égypte peut dormir au fond de ses nécropoles ; à l’heure où la science l’en évoquera, elle saura bien révéler le secret de sa langue mystérieuse à ceux qui l’interrogeront avec ferveur.

Asclèpios. Un bruit confus arrive jusqu’ici, Trismégiste, je crains qu’on ne découvre notre retraite ; je vais ouvrir les écluses, s’il en est encore temps.

Hermès. À quoi bon, Asclèpios ? Laisse la destinée s’accomplir, il vaut mieux mourir ensemble… il est parti et ne m’entend plus. Le bruit se rapproche, un cliquetis d’armes, des pas précipités et des cris de mort. Allons le rejoindre. Mais le voici qui revient. — Tu es blessé, mon enfant ?

Asclèpios. Je meurs, mon père. Il était trop tard pour leur fermer la route, ils sont maintenant dans le souterrain, ils suivent les traces de mon sang.

Il meurt ; l’évêque Théodore entre suivi d’une troupe de soldats et de moines.

Théodore. Saisissez ce vieillard et liez-lui les mains, mais respectez sa vie, notre Dieu défend de verser le sang.

Hermès. Pourquoi donc avez-vous versé celui de cet enfant ?

Un centurion. La rébellion et l’impiété sont des crimes. Il y a plus de soixante ans qu’un édit impérial a ordonné de fermer les temples des idoles ; c’est une honte pour l’Égypte que le Démon conserve encore à Philae un dernier repaire.

Un Moine. Livre-nous le trésor que tu gardes caché quelque part dans ces caves, et on te fera grâce de la punition que tu mérites.

Hermès. Je l’aurais livré pour racheter la vie de ce jeune homme ; puisque vous l’avez tué, mon secret mourra avec moi.

Un soldat. Meurs donc, et que ta fausse religion disparaisse de la terre.

Hermès. J’attendais cette réponse et je remercie la main qui m’a frappé.

Le centurion. Qu’on brise ce coffre d’ébène, le trésor doit être là.

Hermès. Il vous appartient, mais il ne peut vous servir, gardez-le pour vos enfants.

Théodore. Quoi, ce sont des rouleaux de papyrus ? Des livres de magie, sans doute : qu’on les brûle ; nos enfants ont l’Évangile et n’ont pas besoin d’autre lecture. Dès demain ce temple sera purifié et consacré au vrai dieu.

Hermès. La prophétie de Thoth est accomplie, la grande nuit enveloppe le monde. Vous blasphémez les Dieux de vos pères, vous détruisez l’œuvre des siècles, vous ne laissez rien à faire aux barbares. Ils viendront cependant, pour nous venger ; ils proscriront votre religion comme vous proscrivez la nôtre. L’Égypte offrira ses mains aux chaînes des esclaves, et, dans l’avenir, quand des voyageurs viendront des terres lointaines de l’occident pour admirer les ruines de nos temples, s’ils cherchent les descendants de cette forte race qui fut l’aïeule et l’institutrice des nations, ils verront grouiller sur le limon du Nil un misérable peuple de chacals, fouillant la terre où reposent les morts et violant les tombes pour vendre les cercueils de leurs ancêtres. Moi, je meurs, et je bénis les Dieux de me réunir à celui qui fut mon disciple fidèle et mon dernier ami. Aucune main pieuse ne viendra ensevelir selon les rites consacrés les deux derniers prêtres d’une religion morte, mais nos âmes délivrées s’envoleront ensemble vers les sphères lumineuses où sont les âmes de nos pères.