Rabelais (Anatole France)/Suite de la vie de Rabelais - 3

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Calmann-Lévy (p. 212-217).

SUITE DE LA VIE DE RABELAIS



La Sorbonne censura le quatrième livre et la publication en fut suspendue par un arrêt du Parlement en date du 1er mars 1552, portant que, « attendu la censure faite par la Faculté de théologie contre certain livre mauvais, exposé en vente sous le titre de Quatrième livre de Pantagruel, avec privilège du roi, la cour ordonne que le libraire sera promptement mandé en icelle et lui seront faites défenses de vendre et exposer ledit livre dedans quinzaine : pendant lequel temps ordonne la cour au procureur du roi d’avertir ledit seigneur roi de la censure faite sur ledit livre par ladite Faculté de théologie, et lui en envoyer un double pour suivre son bon plaisir ».

L’imprimeur, Michel Fezandat, mandé devant la cour, défense lui fut faite de vendre l’ouvrage pendant quinze jours sous peine de punition corporelle. Après un délai que nous ne pouvons déterminer, la suspension fut levée.

Le bruit courait en novembre 1552 que Rabelais, jeté en prison, était chargé de chaînes. C’était un faux bruit. L’auteur du Pantagruel était libre, mais il touchait à sa fin. La date et le lieu de sa mort nous sont inconnus. Son épitaphe, composée par Tahureau, donne lieu de croire que des amis l’entourèrent à ses derniers moments et qu’il plaisanta leur douleur.

Colletet dit qu’il mourut à Paris dans une maison de la rue des Jardins et qu’il fut enseveli dans le cimetière Saint-Paul sous un grand arbre qu’on montrait encore au dix-septième siècle.

En ce temps, les poètes et les humanistes se plaisaient à composer les épitaphes des morts illustres. Ronsard consacra à Rabelais une épitaphe en forme d’ode où il le célèbre surtout comme buveur :

Jamais le soleil ne l’a vu,
Tant fût-il matin, qu’il n’eût bu,
Et jamais au soir la nuit noire,
Tant fût tard, ne l’a vu sans boire.
Il chantait la grande massue
Et la jument de Gargantue,
Le grand Panurge et le pays
Des Papimanes ébahis,
Leurs lois, leurs façons, leurs demeures,
Et frère Jean des Entommeures
Et d’Épistémon les combats.

Ô toi, quiconque sois, qui passes,
Sur sa fosse répands des tasses,
Répands du bril et des flacons,
Des cervelas et des jambons.

Notre délicatesse moderne, au premier abord, trouve volontiers ces vers injurieux, et nous ne nous serions pas attendu à ce que le prince des poètes parlât ainsi du maître incomparable ; mais, à y prendre garde, cette épitaphe est imitée de quelques petits poèmes de l’anthologie grecque, consacrés à la mémoire d’Anacréon. Et cela, dans la pensée d’un Ronsard, est un honneur pour Rabelais.

Un autre poète de la Pléiade, Baïf, composa pour Rabelais une épigramme funéraire qui n’est pas sans grâce :

Ô Pluton, Rabelais reçoi,
Afin que toi qui es le roi
De ceux qui ne rient jamais
Tu ais un rieur désormais.

Mais nous citerons avec plus de plaisir une fort belle épitaphe en vers latins que Pierre Boulanger, qui était médecin et avait connu Rabelais, composa en l’honneur de l’auteur de Pantagruel. En voici la traduction littérale :

« Sous cette pierre est couché le plus excellent des rieurs. Quel homme il fut, nos descendants le chercheront ; car tous ceux qui ont vécu de son temps savaient bien quel était ce rieur ; tous le connaissaient, et, plus que personne, il était cher à tous. Ils croiront peut-être que ce fut un bouffon, un farceur qui attrapait les bons plats à force de bons mots. Non, non, ce n’était pas un bouffon, ni un farceur de carrefour. Mais, avec un génie exquis et pénétrant, il raillait le genre humain et ses désirs insensés et la crédulité de ses espérances. Tranquille sur son sort, il menait une vie heureuse, les vents soufflaient toujours pour lui favorables. Cependant on n’eût pas pu trouver un plus savant homme, quand, laissant les plaisanteries, il lui plaisait de parler sérieusement et de jouer les rôles graves. Jamais sénateur au front menaçant, au regard triste et sévère, ne s’est assis plus gravement sur son siège élevé. Qu’une question fût proposée, grande et difficile, qu’il fallût pour la résoudre beaucoup de science et d’habileté, vous auriez dit qu’à lui seul les grands sujets étaient ouverts et que les secrets de nature n’étaient révélés qu’à lui. Avec quelle éloquence il savait relever tout ce qu’il lui plaisait de dire, à l’admiration de tous ceux à qui ses facéties mordantes et ses bons mots habituels avaient fait croire que ce rieur n’avait rien d’un savant ! Il savait tout ce que la Grèce et tout ce que Rome ont produit. Mais, nouveau Démocrite, il riait des vaines craintes et des désirs du vulgaire et des princes, et de leurs frivoles soucis, et des travaux anxieux de cette courte vie où se consume tout le temps que nous veut bien accorder la Divinité bienveillante. »

C’est l’esprit, l’âme, le génie de Rabelais que le médecin poitevin a su exprimer dans sa belle épitaphe.

Rabelais laissait en mourant (nous l’avons vu) son Pantagruel incomplet. Neuf ans après sa mort, il parut un fragment du cinquième et dernier livre formant seize chapitres. Le livre en son entier fut mis au jour en 1564 sans indication de lieu ni de librairie.

On a nié que Rabelais en fût l’auteur. Plusieurs, frappés des tendances calvinistes qu’on trouve dans cet écrit, n’y peuvent reconnaître l’auteur que Calvin traitait d’athée et qui traitait Calvin de démoniaque. Mais le calvinisme du cinquième livre se borne à peu près à des attaques contre les moines et Rabelais a toujours raillé les pauvres encapuchonnés. Comme Lenormant, je crois reconnaître par endroits, dans ces pages, la griffe du lion.

Ce n’est pas à dire que nous soyons assurés de posséder intégralement le texte même de Rabelais. Il est probable que l’auteur n’avait pas donné la dernière main à son ouvrage. Il y avait des lacunes, des obscurités. L’éditeur a éclairci, complété, selon le besoin, et parfois peut-être sans besoin, pour améliorer et pour montrer son talent. Les éditeurs de ce temps-là n’entendaient pas leur devoir comme l’entendent ceux du nôtre. Ils ne se croyaient pas tenus à la fidélité et voulaient embellir l’ouvrage qu’ils donnaient. Tous les ouvrages posthumes du seizième siècle témoignent de cette infidélité. Il n’est pas surprenant qu’on en découvre des traces dans le cinquième livre, tel qu’il nous est parvenu. Ce qui, je l’avoue, est assez inquiétant, c’est le train que l’éditeur anonyme a placé en tête et que voici :

Rabelais est-il mort ? Voici encore un livre.
Non, sa meilleure part a repris ses esprits,
Pour nous faire présent de l’un de ses écrits
Qui le rend entre tous immortel et fait vivre.


c’est-à-dire, autant que je puis comprendre : Rabelais est mort, mais il a repris ses sens pour nous faire présent de ce livre. Il faut convenir qu’on n’annoncerait pas différemment un pastiche. Mais il faut compter avec la maladresse d’un mauvais rimeur ; et cela peut vouloir dire : Rabelais n’est pas mort, puisqu’il revit dans ce livre. En prolongeant cette discussion, nous n’arriverions qu’à accumuler les doutes. Abordons l’énigmatique ouvrage.