Racine et Shakespeare (édition Martineau, 1928)/Appendice IV/IV

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (p. 307-312).

IV. – Des scènes peignant les mœurs par des situations fortes, et du vis comica.

La cour de Louis XIV exerçait profondément la sagacité du courtisan. Il fallait deviner chaque matin dans les yeux du maître si sa faveur baissait, ou même si elle durait encore. Comme le moindre geste était décisif, la moindre nuance était observée.

La république, au contraire, fait naître l’art des discussions, les attaques sérieuses, et l’éloquence de siège, propre à remuer les masses. La friponnerie du ministre est toujours assez facile à voir ; le difficile, c’est de la rendre palpable aux yeux du peuple et de faire qu’il s’en indigne. C’est du bon sens et de la patience qu’il faut pour distinguer un double emploi au travers des ombres amies d’un budget[1]. Il fallait des grâces, de la liberté d’esprit, un tact très-fin, obéissant à la moindre nuance, une sagacité de tous les moments, pour acquérir ou conserver la faveur d’un despote ennuyé et d’un goût fort délicat[2] ; car, pendant cinquante ans, il avait été flatté par les hommes les plus aimables de l’Europe. Le courtisan, qui allait tous les matins lire son sort dans les yeux du roi, venait à son tour faire la destinée des gens qui lui faisaient la cour, et auxquels il communiquait les mêmes habitudes de pénétration. Cette habitude devint bientôt générale parmi tous les Français.

Le génie de Molière aperçut bien vite cette sagacité profonde de ses auditeurs, et il la fit servir à leurs plaisirs comme à sa gloire. Ses pièces sont remplies de scènes probantes, si j’ose parler ainsi, de scènes qui prouvent les caractères ou les passions des personnages qui y sont engagés. Ai-je besoin de rappeler Le pauvre homme ! si à la mode aujourd’hui ; ou le Grand Dieu ! pardonne-lui comme je lui pardonne[3] ; — le Sans dot d’Harpagon ; — le Mais qu’allait-il faire dans cette galère, des Fourberies de Scapin ; — le Vous êtes orfèvre, monsieur Josse ; — le Retire-toi, coquin, d’Orgon à son fils Damis, qui vient d’accuser le bon M. Tartuffe ? mots célèbres qui ont enrichi la langue.

C’est ce que beaucoup de littérateurs classiques appellent vis comica, sans songer qu’il n’y a rien de comique à voir Orgon maudire et chasser son fils, qui vient d’accuser Tartuffe d’un crime évident ; et cela parce que Tartuffe répond par des phrases volées au catéchisme et qui ne prouvent rien. L’œil aperçoit tout à coup une des profondeurs du cœur humain, mais une profondeur plus curieuse que riante. Nous voyons un homme sage, tel qu’Orgon, se laisser convaincre par des phrases qui ne prouvent rien. Nous sommes trop attentifs, et j’oserais dire trop passionnés pour rire ; nous voyons qu’il n’y a rien de si difficile à prouver que l’évidence, parce que d’ordinaire les gens qui ont besoin qu’on la leur fasse voir sont aveugles. Nous apercevons que l’évidence, notre grand appui dans notre action sur les autres hommes (car il faut bien persuader tous ceux à qui l’on ne peut commander) et l’appui au moyen duquel nous marchons souvent au bonheur, peut nous manquer tout à coup au moment où nous en aurons le plus pressant besoin ; une telle vérité annonce une sorte de danger ; or, dès qu’il y a danger, il n’est plus question de la comparaison futile qui fait naître le rire[4].

C’est bien là de la force, vis ; mais pourquoi y ajouter comica (qui fait rire) si l’on ne rit point ? Le vis comica est un des mots de la vieille littérature classique.

Le misanthrope de Shakspeare, intitulé Timon d’Athènes, est rempli de scènes très-fortes et très-belles ; mais on n’y rit point. C’est que ce ne sont que des scènes probantes, si l’on veut me passer ce terme. Par elles, le caractère du misanthrope est établi, aux yeux du spectateur, d’une manière supérieure à toute objection, et non pas sur des ouï-dire ou des récits de valets, mais sur des preuves incontestables, sur des choses que le spectateur voit se passer sous ses yeux.

Le Ménechme de mauvaise humeur, dans la comédie de ce nom, est le misanthrope plaisant, et Regnard s’en est emparé. Mais ce pauvre Regnard, toujours gai, comme les mœurs de la régence ou de Venise, n’a guère de scènes probantes : elles lui auraient semblé ennuyeuses ou tristes.

Ces scènes donc, qui sont fortes, mais qui ne sont pas comiques, donnent un très-grand plaisir philosophique. Les vieillards aiment à les citer et rangent à la suite, par la pensée, tous les événements de leur vie, qui prouvent que Molière a vu juste dans les profondeurs du cœur humain. On songe souvent à ces scènes immortelles, on y fait sans cesse allusion, elles achèvent à tout moment nos pensées dans la conversation, et sont tour à tour des raisonnements, des axiomes ou des plaisanteries, pour qui sait les citer à propos. Jamais d’autres scènes n’entreront si avant dans les têtes françaises. En ce sens, elles sont comme les religions ; le temps d’en faire est passé. Enfin, il est peut-être plus difficile de faire de telles scènes que les scènes plaisantes de Regnard. Orgon, saisissant Tartuffe, au moment où celui-ci, après avoir parcouru de l’œil tout l’appartement, vient embrasser Elmire, offre un spectacle plein de génie mais qui ne fait pas rire. Cette scène frappe le spectateur, elle le frappe de stupeur, elle le venge, si l’on veut, mais elle ne le fait pas rire.

Que l’on trouve un autre mot d’admiration pour Molière, par exemple : « C’est le poëte français qui a le « plus de génie », j’y souscris de grand cœur et l’ai toujours pensé. Mais ne nous laissons point éblouir par un grand homme ; ne lui prêtons pas les qualités qu’il n’a pas. Faut-il adorer l’ignoble despotisme parce que son trône a été paré d’un homme tel que Napoléon ?

Quelque grand que soit Molière, Regnard est plus comique ; il me fait rire plus souvent et de meilleur cœur, et cela malgré l’extrême infériorité de son génie. Où ne fût pas arrivé Molière s’il eût travaillé pour la cour du régent, en 1720, au lieu de vivre sous Louis XIV ! Boileau aura beau dire :

Dans le sac ridicule où Scapin s’enveloppe,
Je ne reconnais plus l’auteur du Misanthrope.

(Satire.)

Je laisse au pauvre Boileau, le poëte de la raison, sa dignité de bourgeois admis à la cour de Louis XIV, et sa froideur naturelle.

La comédie du Misanthrope est comme un palais magnifique et splendide, construit à grand frais, et où je m’ennuie, où le temps ne marche pas. Celle des Fourberies est une jolie petite maison de campagne, un charmant cottage, où je me sens le cœur épanoui, et où je ne songe à rien de grave.

Toutes les fois que j’ai ri au Ci-devant jeune homme ou au Solliciteur des Variétés, je sors en colère contre nos petits rhéteurs, qui ne permettent pas à MM. Ymbert et Scribe de faire des comédies en cinq actes pour le Théâtre-Français, et de développer à loisir les ridicules qu’ils ne peuvent aujourd’hui que croquer en passant.

Personne ne se présentera-t-il pour détrôner les pédants ? Laisserons-nous fausser encore une fois le goût de cette belle jeunesse, qui applaudit avec des transports si nobles aux leçons éloquentes des Cousin et des Daunou ? Elle est si peu dupe des masques politiques, restera-t-elle toujours dupe des masques littéraires ? Je voudrais, avant de me retirer de ce monde, rire une fois aux Français, à une pièce nouvelle. Est-ce trop prétendre ? Et toujours messieurs de l’Académie, qui sont une classe, et dont il n’est plus permis de se moquer sous peine de la prison, nous empêcheront-ils de rire, même quand nous ne songeons pas à leurs qualités brillantes ?


  1. M. Hume, en Angleterre, à la Chambre des communes, avant que M. Canning eût eu l’idée d’avoir recours à la bonne foi pour se soutenir en place.
  2. Lettres de madame de Maintenon.
  3. Mort du pauvre vieillard Llorente, en 1823.
  4. Voilà le sentiment dont l’absence laisse les kings des imbéciles. Ils n’ont jamais, ou bien rarement, le besoin de persuader ; de là la difficulté de les persuader eux-mêmes.