Racine et Shakespeare (édition Martineau, 1928)/Racine et Shakspeare II/Lettre I

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Texte établi par Henri MartineauLe Divan (p. 79-85).
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Racine et Shakspeare II

LETTRE I

Le Classique au Romantique.


Ce 26 avril 1824.



Je vous remercie mille fois, monsieur, de l’aimable envoi que vous m’avez fait ; je relirai vos jolis volumes aussitôt que la loi des rentes et les travaux de la session me le permettront[1].

Je souhaite de tout mon cœur que l’administration de l’Opéra procure jamais aux oreilles de nos dilettanti quelques-unes des jouissances que vous dépeignez si bien, mais j’en doute fort ; l’urlo francese est plus puissant que les tambours de Rossini ; rien de plus tenace que les habitudes d’un public qui ne va au spectacle que pour se désennuyer.

Je ne dirai pas que j’ai ou que je n’ai pas trouvé du romantique dans votre ouvrage. Il faudrait, avant tout, savoir ce que c’est ; et il me semble que, pour jeter quelque lumière sur cette question, il serait bien temps de renoncer aux définitions vagues et abstraites de choses qui doivent être sensibles. Laissons les mots ; cherchons des exemples. Qu’est-ce que le romantique ? Est-ce le Han d’Islande du bonhomme Hugo ? Est-ce le Jean Sbogar aux phrases retentissantes, du vaporeux Nodier ? Est-ce ce fameux Solitaire, où un des plus farouches guerriers de l’histoire, après avoir été tué dans une bataille, se donne la peine de ressusciter pour courir après une petite fille de quinze ans, et faire des phrases d’amour ? Est-ce ce pauvre Faliero[2], si outrageusement, reçu aux Français, et traduit pourtant de lord Byron ? Est-ce le Christophe Colomb de M. Lemercier, où, si j’ai bonne mémoire, le public, embarqué dès le premier acte dans la caravelle du navigateur génois, descendait au troisième sur les rivages d’Amérique ? Est-ce la Panhypocrisiade du même poëte, ouvrage dont quelques centaines de vers très-bien faits et très philosophiques ne sauraient faire excuser la monotone bizarrerie et le prodigieux dévergondage d’esprit ? Est-ce la Mort de Socrate, du P. Lamartine, le Parricide, de M. Jules Lefèvre, ou l’Éloa, ange femelle, née d’une larme de Jésus-Christ, de M. le comte de Vigny ? Est-ce enfin la fausse sensibilité, la prétentieuse élégance, le pathos obligé de cet essaim de jeunes poëtes qui exploitent le genre rêveur, les mystères de l’âme, et qui, bien nourris, bien rentés ne cessent de chanter les misères humaines et les joies de la mort ? Tous ces ouvrages ont fait du bruit en naissant ; tous ont été cités comme modèles dans le genre nouveau ; tous sont ridicules aujourd’hui.

Je ne vous parle point de quelques productions réellement trop pitoyables malgré l’espèce de succès qui a signalé leur entrée dans le monde. On connaît le compérage des journaux, les ruses des auteurs, les éditions à cinquante exemplaires, les faux-titres, les frontispices refaits[3], les caractères remaniés, etc., etc. ; tout ce petit charlatanisme est mis a découvert depuis longtemps. Il faut que la guerre entre les romantiques et les classiques soit franche et généreuse : les uns et les autres ont quelquefois des champions qui déshonorent la cause qu’ils prétendent servir ; et à propos de style, par exemple, il n’y aurait pas plus de justice à reprocher à votre école d’avoir produit le célèbre vicomte inversif qu’il n’y en aurait de votre part à accuser le classicisme d’avoir produit un Chapelain ou un Pradon. Je ne citerais même pas comme appartenant probablement au genre romantique les ouvrages que je viens de vous rappeler, si la plupart de ceux qui les ont faits ne se décoraient dans le monde du beau nom d’écrivains romantiques avec une assurance qui doit vous désespérer.

Examinons le peu d’ouvrages qui, depuis vingt ans, ont eu un succès que chaque jour a confirmé. Examinons Hector[4], Tibère, Clytemnestre, Sylla, l’École des Vieillards, les Deux Gendres, et quelques pièces de Picard et de Duval ; examinons les divers genres, depuis les romans de madame Cottin jusqu’aux chansons de Béranger, et nous reconnaîtrons que tout ce qu’il y a de bon, de beau et d’applaudi dans tous ces ouvrages, tant pour le style que pour l’ordonnance, est conforme aux préceptes et aux exemples des bons écrivains du vieux temps, lesquels n’ont vécu, lesquels ne sont devenus classiques que parce que, tout en cherchant des sujets nouveaux, ils n’ont jamais cessé de reconnaître l’autorité de l’école. Je ne vois réellement que Corinne qui ait acquis une gloire impérissable sans se modeler sur les anciens ; mais une exception, comme vous savez, confirme une règle.

N’oublions pas que le public français est encore plus obstiné dans ses admirations que les auteurs dans leurs principes ; car les plus classiques renieraient demain Racine et Virgile si l’expérience leur prouvait une fois que c’est un moyen d’avoir du génie. Vous regrettez qu’on ne vous joue pas Macbeth. On l’a joué, le public n’en a pas voulu ; il est vrai qu’on n’y voyait ni le sabbat des sorcières, ni le choc guerrier de deux grandes armées se heurtant, se poussant, se culbutant sur le théâtre comme au mélodrame, ni enfin sir Macduf arrivant la tête de Macbeth à la main.

Voilà, monsieur, le fond de ma doctrine ou de mes préjugés. Cela n’empêchera pas les romantiques d’aller leur train ; mais je voudrais qu’un écrivain aussi positif et aussi clairvoyant que vous voulût bien nous montrer ce qu’est, ou plutôt ce que peut être le Romantique dans la littérature française, et relativement au goût qu’elle s’est fait. Je n’aime pas plus que vous la fausse grandeur, le jargon des ruelles et les marquis portant des perruques de mille écus[5] ; je conviens avec vous que cent cinquante ans d’Académie française nous ont furieusement ennuyés. Mais ce que les anciens ont de beau et de bon n’est-il pas de tous les temps ? Au surplus, vous dites qu’il nous faut aujourd’hui « un genre clair, vif, simple, allant droit au but ». Il me semble que c’est une des règles des classiques, et nous ne demandons pas autre chose à MM. Nodier, Lamartine, Guiraud, Hugo, de Vigny et consorts. Vous voyez, monsieur, que nous nous entendons beaucoup mieux qu’on ne le dirait d’abord, et qu’au fond nous combattons presque sous le même drapeau. Excusez mon bavardage, et recevez l’expression de mes sentiments les plus distingués[6].

LE C. N.

  1. Il s’agit ici, le paragraphe suivant le montre bien, d’un remerciement pour la Vie de Rossini qui était parue depuis peu. Nous rappelons que, suivant toute vraisemblance, Stendhal n’invente ni la présente lettre ni son correspondant classique. N. D. L. É.
  2. Le Solitaire est un roman du vicomte d’Arlincourt, le « vicomte inversif ». Et Faliero d’après Marino Faliero de Byron est une pièce de Gosse. N. D. L. É.
  3. Voir un numéro de la Pandore relatif à un débat d’intérêt entre le très-lyrique auteur de Han et son libraire Persan.
  4. Hector est de Luce de Lancival. N. D. L. É.
  5. Préface de la première partie de Racine et Shakspeare. — Bossange, 1823.
  6. La Pandore du 29 mars 1824 dit avec des injures ce que la lettre que je viens de transcrire présente avec beaucoup de politesse et d’esprit.

    « Qu’est-ce que le romantisme ? Peut-on faire un genre à part de l’extravagance, du désordre et de l’enthousiasme froid ? Que signifie cette puérile distinction ? Il n’y a au fond ni genre classique, ni genre romantique… Disons-le, cette division que l’on cherche à introduire dans la littérature est l’ouvrage de la médiocrité. Êtes-vous doué d’un esprit juste ?… Êtes-vous disposé à l’exaltation ?… Soyez clair et élégant, et vous serez sûr de ne pas vous rencontrer avec ceux qui ont inventé cette absurde distinction.

    « É. Jouy. »

    J’avoue que plusieurs des mots qu’emploie M. É. Jouy ne sont pas à mon usage ; mais aussi je n’ai pas Sylla à défendre !