Racine et Shakespeare (édition Martineau, 1928)/Racine et Shakspeare II/Lettre III

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Texte établi par Henri MartineauLe Divan (p. 108-115).
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Racine et Shakspeare II

LETTRE III

Le Romantique au Classique.


Le 26 avril à midi.


Monsieur,



Votre inexorable sagacité me fait peur. Je reprends la plume deux heures après vous avoir écrit ; aujourd’hui que la petite poste va si vite, je tremble de voir arriver votre réponse. La justesse admirable de votre esprit va m’attaquer, j’en suis sûr, par une petite porte que j’ai laissée entr’ouverte à la critique. Hélas ! mon intention était louable, je voulais être bref.

Le romantisme appliqué à celui des plaisirs de l’esprit, à l’égard duquel a lieu la véritable bataille entre les classiques et les romantiques, entre Racine et Shakspeare, c’est une tragédie en prose qui dure depuis plusieurs mois et dont les événements se passent en des lieux divers. Il peut cependant y avoir telle tragédie romantique dont les événements soient resserrés, par le hasard, dans l’enceinte d’un palais et dans une durée de trente-six heures. Si les divers incidents de cette tragédie ressemblent à ceux que l’histoire nous dévoile, si le langage, au lieu d’être épique et officiel, est simple, vif, brillant de naturel, sans tirades ; ce n’est pas le cas, assurément fort rare, qui aura placé les événements de cette tragédie dans un palais, et dans l’espace de temps indiqué par l’abbé d’Aubignac, qui l’empêchera d’être romantique, c’est-à-dire d’offrir au public les impressions dont il a besoin, et par conséquent d’enlever les suffrages des gens qui pensent par eux-mêmes. La Tempête de Shakspeare, toute médiocre qu’elle soit, n’en est pas moins une pièce romantique quoiqu’elle ne dure que quelques heures, et que les incidents dont elle se compose aient lieu dans le voisinage immédiat et dans l’enceinte d’une petite île de la Méditerranée.

Vous combattez mes théories, monsieur, en rappelant le succès de plusieurs tragédies imitées de Racine (Clytemnestre, le Paria, etc.), c’est-à-dire remplissant aujourd’hui, et avec plus ou moins de gaucherie, les conditions que le goût des marquis de 1670 et le ton de la cour de Louis XIV imposaient à Racine. Je réponds : Telle est la puissance de l’art dramatique sur le cœur humain, que, quelle que soit l’absurdité des règles auxquelles les pauvres poëtes sont obligés de se soumettre, cet art plaît encore. Si Aristote ou l’abbé d’Aubignac avaient imposé à la tragédie française la règle de ne faire parler ses personnages que par monosyllabes, si tout mot qui a plus d’une syllabe était banni du théâtre français et du style poétique, avec la même sévérité que le mot pislolet par exemple ; eh bien ! malgré cette règle absurde, les tragédies faites par des hommes de génie plairaient encore. Pourquoi ? C’est qu’en dépit de la règle du monosyllabe, pas plus étonnante que tant d’autres, l’homme de génie aurait trouvé le secret d’accumuler dans sa pièce une richesse de pensées, une abondance de sentiments qui nous saisissent d’abord : la sottise de la règle lui aura fait sacrifier plusieurs répliques touchantes, plusieurs sentiments d’un effet sûr ; mais peu importe au succès de sa tragédie tant que la règle subsiste. C’est au moment où elle tombe enfin sous les coups tardifs que lui porte le bon sens, que l’ancien poëte court un vrai danger. Avec beaucoup moins de talent, ses successeurs pourront, dans le même sujet, faire mieux que lui ? Pourquoi ? C’est qu’ils oseront se servir de ce mot propre, unique, nécessaire, indispensable pour faire voir telle émotion de l’âme, ou pour raconter tel incident de l’intrigue. Comment voulez-vous qu’Othello, par exemple, ne prononce pas le mot ignoble mouchoir, lorsqu’il tue la femme qu’il adore, uniquement parce qu’elle a laissé enlever par son rival Cassio le mouchoir fatal qu’il lui avait donné aux premiers temps de leurs amours ?

Si l’abbé d’Aubignac avait établi que les acteurs dans la comédie ne doivent marcher qu’à cloche-pied, la comédie des Fausses confidences de Marivaux, jouée par mademoiselle Mars, nous toucherait encore malgré cette idée bizarre. C’est que nous ne verrions pas l’idée bizarre[1]. Nos grands-pères étaient attendris par l’Oreste d’Andromaque, joué avec une grande perruque poudrée, et en bas rouges avec des souliers à rosette de rubans couleur de feu.

Toute absurdité dont l’imagination d’un peuple a pris l’habitude n’est plus une absurdité pour lui, et ne nuit presque en rien aux plaisirs du gros de ce peuple, jusqu’au moment fatal où quelque indiscret vient lui dire : « Ce que vous admirez est absurde. » À ce mot, beaucoup de gens sincères avec eux-mêmes, et qui croyaient leur âme fermée à la poésie, respirent ; pour la trop aimer, ils croyaient ne pas l’aimer. C’est ainsi qu’un jeune homme à qui le ciel a donné quelque délicatesse d’âme, si le hasard le fait sous-lieutenant et le jette à sa garnison, dans la société de certaines femmes, croit de bonne foi, en voyant les succès de ses camarades et le genre de leurs plaisirs, être insensible à l’amour. Un jour enfin le hasard le présente à une femme simple, naturelle, honnête, digne d’être aimée, et il sent qu’il a un cœur.

Beaucoup de gens âgés sont classiques de bonne foi : d’abord ils ne comprennent pas le mot Romantique ; tout ce qui est lugubre et niais, comme la séduction d’Éloa par Satan, ils le croient romantique sur la foi des poëtes-associés des bonnes-lettres. Les contemporains de Laharpe admirent le ton lugubre et lent que Talma porte encore trop souvent dans la tirade ; ce chant lamentable et monotone, ils l’appellent la perfection du tragique français[2]. Ils disent, et c’est un pauvre argument : « L’introduction de la prose dans la tragédie, la permission de durer plusieurs mois et de s’écarter à quelques lieues, est inutile à nos plaisirs ; car l’on a fait et l’on fait encore des chefs-d’œuvre fort touchants en suivant avec scrupule les règles de l’abbé d’Aubignac. » Nous répondons : « Nos tragédies seraient plus touchantes, elles traiteraient une foule de grands sujets nationaux auxquels Voltaire et Racine ont été forcés de renoncer. » L’art changera de face dès qu’il sera permis de changer le lieu de la scène, et, par exemple, dans la tragédie de la Mort de Henri III, d’aller de Paris à Saint-Cloud.

À présent que je me suis expliqué fort au long, il me semble que je puis dire avec l’espoir d’être compris de tout le monde et l’assurance de n’être pas travesti même par le célèbre M. Villemain[3] : « Le Romantisme appliqué au genre tragique, c’est une tragédie en prose qui dure plusieurs mois et se passe en divers lieux. »

Lorsque les Romains construisirent ces monuments qui nous frappent encore d’admiration après tant de siècles (l’arc de triomphe de Septime-Sévère, l’arc de triomphe de Constantin, l’arc de Titus, etc.), ils représentèrent sur les faces de ces arcs célèbres des soldats armés de casques, de boucliers, d’épées ; rien de plus simple, c’étaient les armes avec lesquelles leurs soldats venaient de vaincre les Germains, les Parthes, les Juifs, etc.

Lorsque Louis XIV se fit élever l’arc de triomphe connu sous le nom de Porte Saint-Martin, on plaça dans un bas-relief, qui est sur la face du nord, des soldats français attaquant les murs d’une ville ; ils sont armés de casques et de boucliers, et couverts de la cotte d’armes. Or, je le demande, les soldats de Turenne et du grand Condé, qui gagnaient les batailles de Louis XIV, étaient-ils armés de boucliers ? À quoi sert un bouclier contre un boulet de canon ? Turenne est-il mort par un javelot ?

Les artistes romains furent Romantiques ; ils représentèrent ce qui, de leur temps, était vrai, et par conséquent touchant pour leurs compatriotes.

Les sculpteurs de Louis XIV ont été Classiques ; ils ont placé dans les bas-reliefs de leur arc de triomphe, bien digne de l’ignoble nom de Porte Saint-Martin, des figures qui ne ressemblaient à rien de ce qu’on voyait de leur temps.

Je le demande aux jeunes gens qui n’ont pas encore fait leur tragédie reçue aux Français, et qui partant mettent de la bonne foi dans cette discussion frivole, après un exemple aussi clair, aussi palpable, aussi aisé à vérifier un jour que vous allez voir Mazurier[4], pourra-t-on dire aux romantiques qu’ils ne savent pas s’expliquer, qu’ils ne donnent pas une idée nette et claire de ce que c’est dans les arts qu’être romantique ou classique ? Je ne demande pas, monsieur, que l’on dise que mon idée est juste, mais je désire qu’on veuille bien avouer que, bonne ou mauvaise, on la comprend.

Je suis, etc.


  1. Tout ridicule inaperçu n’existe pas dans les arts.
  2. Journal des Débats du 11 mai 1824.
  3. Journal des Débats du 30 mars 1828.
  4. Fameux équilibriste du temps. N. D. L. É.