Rameaux

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Mercure de France (p. 241-249).

RAMEAUX



Lorsque j’étais enfant je croyais que Dieu habitait à Tournay, dans les Hautes-Pyrénées, une petite cabane que l’on nommait « le Paradis ». Elle dominait ces prairies de Bigorre dont l’émail sertit des lacs de saphir et que bornent les glaçons bleus des Pyrénées. On m’avait dit que, devant cette cabane, sur une pelouse, il y avait de ces fleurs balsamiques dont le nom est origan ou marjolaine. Ce furent, à mon sens, alors, les plantes préférées par le Créateur. Aussi ne les puis-je considérer, à mon âge encore, sans être tout saisi de ce souffle divin qui anime les sommets.

Il est doux de méditer sur l’importance que Dieu donne, dans la sainte Écriture, aux fleurs, aux grains, aux fruits et aux feuilles. Mais ce n’est point aujourd’hui la fête des fleurs, dont la plus blanche est le lis de Jessé, et la plus rouge la rose de l’Arbre de la Croix, rose qui s’effeuille sur le front de Notre-Seigneur. Ce n’est point non plus la commémoration des graines qui évoquent la moisson ensoleillée et Ruth qui étend avec amour l’ombre de ses cheveux aux pieds du vieux Booz. Ce n’est point, non plus, l’anniversaire de ce jour où les messagers qui revinrent de Chanaan ployaient sous l’énormité de ces grappes déjà pleines d’un précieux sang.

C’est spécialement aujourd’hui la fête des feuilles, c’est le dimanche des Rameaux.

Et si ces rameaux, il n’en faut pas douter, ont une obscure intelligence, ils sont fiers en ce jour d’avoir été foulés par l’humble ânon qui, entre Béthanie et Jérusalem, servit de a monture au Fils de l’Homme. D’ailleurs les rameaux ont de si anciens privilèges qu’au déluge nous trouvons déjà l’un d’eux, il était d’olivier, dans le bec de la colombe de l’Arche.

Dans notre Occident, il n’est encore, en mars, que peu de rameaux. C’est pourquoi chaque paysan soigne un laurier dans son jardin et parfois même un olivier. Ce sont des arbrisseaux au feuillage persistant et ils le font bénir aujourd’hui.

… Que si donc il n’y a pas de bois touffus au dehors, en cette saison, on accomplit néanmoins un miracle : c’est de faire à l’église une belle foret en l’y apportant branche par branche.

De là ce frémissement de tout mon être lorsque j’entends bruire, à la fin de l’hiver, sous la nef, toute cette sombre verdure agitée par les cœurs tremblants des hommes. Car cette brise intérieure que formèrent en nous les orages de la vie, et qui balance insensiblement nos bras comme l’autan berce les branches, elle souffle ici. Mais avant que de retentir par ces mille rameaux à qui nos mains imposent notre émotion, cette brise a puisé sa douceur en Dieu.

Et ne voit-on pas encore que pour aider aux enfants à compléter cette forêt hors de saison, ce même Dieu, qui fait tourner la meule innombrable du monde, et l’éclaire du phare tournant du jour, a permis de laisser dans les rameaux bénits chanter des oiseaux de pain d’épice et éclore des fleurs de papier ?

Prenons modèle sur le Tout-Puissant qui laisse venir à lui les tout petits et prévient leurs innocents désirs. Sachons que l’humilité est pleine de grandeur en ce dimanche surtout qu’un Dieu ne voulut d’autre triomphe que les acclamations de ces enfants portant des palmes et de ces pauvres qui jetaient des haillons devant lui.

L’usage est que l’on brûle les rameaux bénits de l’an passé. J’ai deux fragments de laurier à incinérer qui sont demeurés dans ma chambre, l’un au-dessus de la Vierge de Lorette et l’autre à côté de la Vierge de Lourdes.

Le premier m’a été donné par une pauvre petite naine qui se rendait à la grand’messe. Cette naine a le doux sourire des infirmes. Sans doute venait-elle d’assez loin. Je l’avais rencontrée parfois dans mes chasses, dans un site triste et charmant dont elle semblait la fée. Elle gardait ses oies dans la paix des tâches accomplies et il semblait, tant elle était pâle, que le dernier baiser du jour fût pour elle.

Le deuxième laurier a été cueilli par moi au chevet du plus douloureux et du plus saint des jeunes hommes. Tant d’amputations furent nécessaires pour l’aider à ne pas mourir, que je ne sais point s’il ne lui reste pas que l’âme. On le dirait descendu d’une croix, percé et mutilé. Et non loin de ce calvaire, dans cet hospice où je vais le visiter, je retrouve ces mêmes Saintes Femmes qui, sur le Golgotha, entendirent le dernier cri de Dieu. C’est elles qui fixèrent au lit de ce martyr la branche qu’il m’a donnée avec un sourire. Il ignore que le laurier dont elle est issue, plus que celui du poète, devient la clef des forêts éternelles.

Que soient bénies les âmes de ces deux pauvres êtres ! dont l’infirmité même s’élève comme un cri d’amour au passage de leur Dieu.

Le laurier qui, chaque année, sanctifie notre demeure est notre ami, lui dont le feuillage résiste aux assauts de l’hiver aussi bien qu’à ceux de la destinée. Il nous suit dès le berceau et jusques à la tombe. Qui ne connaît, hélas ! cette solennelle entrée dans la chambre d’un mort, quand les enfants sont à genoux et que, dans l’assiette emplie d’eau bénite, trempe le sombre rameau de la Foi ? Il est étrange que, ce rameau, certains s’efforcent de nous l’arracher, étrange qu’ils ne comprennent pas leur impuissance absolue à détruire, dans un mauvais rêve, ce qui ne peut être ni vu ni touché. Tant que grondera l’orage et que la douleur nous battra, nous serons cramponnés à ces palmes que les martyrs ne lâchèrent que pour les ressaisir dans leur sang. L’Esprit des ténèbres pourra bien un instant donner le change, enlever les rameaux bénits au mur hâlé de la chaumière agricole ou à la galerie où sèchent les filets de mer. Mais viendra le jour que l’intelligence des laboureurs et des marins comprendra la vanité de celle qui les berna un instant — et se redira que l’âme des terres et des eaux s’exprime sans creuses paroles. Alors ces lauriers, quelque temps délaissés par eux, ils les retrouveront non pas entre les mains de ces vaniteux « demi-savants » qui, sous prétexte d’instruire le peuple, l’abêtissent, mais entre les mains des fils spirituels de saint Thomas d’Aquin, de Pascal, de Lamartine et de Louis Pasteur.

Ces rameaux, j’ai pu les voir souvent dans les fermes tranquilles, au-dessus de quelque image, mais j’ai surtout médité sur ceux que je voyais fixés parmi les avirons et les bardes ruisselantes, à l’extérieur des taudis des pêcheurs…

J’ai vu ces grandes branches sacrées, l’été, quand Fontarabie danse sous ses colliers de piments rouges et écoute grincer la cigale de la mer ; et je les ai revues, l’hiver, quand les barques secouées par le golfe de Biscaye dressent vers Dieu leurs mâts en croix. C’est vers ces lauriers de la semaine sainte restés au logis que se tendent alors les bras des femmes.

… Je me souviens d’un laurier bénit entre autres… Mais comment exprimer l’émotion qu’il me donna ? C’était par une matinée dominicale, dans une de mes promenades solitaires. Le champ où je me trouvais, fraîchement bouleversé par la charrue, ressemblait à une eau frappée par le soleil. Des flots de terre luisants s’étendaient, comme ceux de l’Océan, avec cette différence que les flots du labour semblaient s’être immobilisés tout à coup comme ceux du Jourdain ou de la mer Rouge quand les Israélites allèrent d’un bord à l’autre. Ni un oiseau, ni un bœuf, ni d’autre spectateur que moi. Ce n’était qu’un morne silence de la lumière, un silence sur quoi planait une grande bénédiction. Seul, dans un coin du champ, s’élevait un rameau bénit qu’un vieil usage avait fixé là pour la protection des futures semailles. Je contemplai cette branche et il me sembla qu’elle parfumait mon cœur. Qu’était ce laurier mystérieux pour qu’il m’émût à ce point ?… Peut-être, planté là par les anges, était-il le frère de ce brin d’olivier qui a grandi jusqu’à ombrager toute la terre, de ce brin d’olivier qui fut rapporté à l’homme au-dessus du déluge par la pauvre colombe de l’Arche.