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Rapport d’un affidé de l’Angleterre, à Paris, en 1655

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Rapport d’un affidé de l’Angleterre, à Paris.

1655



Rapport d’un affidé de l’Angleterre, à Paris, en 16551.

5 juillet 1655. — J’ai reçu votre lettre, par laquelle j’ai vu ce qu’on m’offre par mois, jusqu’à ce que je me sois fait connaître, ce que j’accepte.

Mais j’entends que quand on aura vu comment je peux servir, et quels services je peux rendre, on augmente de beaucoup ma pension.

Je vous prie de bien faire comprendre ceci : qu’on ne peut pas faire naître les occasions à servir, mais qu’on peut seulement les embrasser lorsqu’on les trouve. Ce que je dis parce que peut-être on pourra s’étonner de la stérilité des avis, ce qui procédera du cours des affaires, et non de ma faute.

Assurez-vous que le prince de Condé ne fera grand’chose cette campagne, que les Espagnols se tiendront sur la défensive, et que nous faisons cette année de grands progrès partout.

8 juillet. — Présentement, il n’y a nul changement à attendre en ce royaume. Les peuples sont accablés de misères, de tailles, de toutes sortes d’impositions, qu’ils aiment mieux souffrir que la guerre2.

La noblesse est tellement ruinée, qu’elle n’est pas capable de monter à cheval pour aucune exécution, quelque apparence qui leur puisse être présentée d’une plus avantageuse condition3.

Les parlements sont tous asservis, et ceux qui les composent n’oseroient parler ni rien dire contre le présent gouvernement4.

Les grandes villes ne respirent que le repos, et détestent tous ceux qui ont été les auteurs des derniers troubles.

L’Ordre ecclésiastique est tout dépendant de la cour et du favori, de qui ils ont reçu leurs bénéfices.

Tous les gouverneurs de places sont attachés de même à la cour et au cardinal.

Tous les grands seigneurs se plaignent, et je n’en connais pas un seul qui soit capable de rien.

Pour Paris, tout le monde déteste le présent gouvernement, et s’y assujettit pourtant volontairement.

On a cru que le cardinal de Retz pourroit causer quelque altération pour le jubilé5, car, venant à être donné par ses ordres, l’autorité du roi étoit en quelque façon violée, et le jubilé étant refusé au peuple, cela devoit, selon toute apparence, causer quelque sédition ; cela n’a point du tout réussi. Les grands-vicaires nommés par le cardinal de Retz ont été mandés en cour. Un d’eux a obéi et y est allé ; l’autre y a été amené par force, et le peuple n’a point remué. Et quand on auroit pris tous les curés prisonniers, personne n’auroit rien dit. On voit clairement que dans Paris on veut le repos, et qu’on ne veut plus entendre à aucun remuement ; cela est certain.

Quant aux courtisans, ils sont toujours mal contents ; mais avec cela, il découle toujours quelque douceur qui les appaise, et nul n’est capable de rien.

Le maréchal de Turenne, qui seul a sens, courage et expérience, est asservi à la faveur ; car, depuis qu’il est marié6, il a si grande peur de perdre la fortune de sa famille, qu’il est le valet des valets de M. le cardinal7. Les autres courtisans sont pires que valets, car ce sont des esclaves.

Pour les princes, le duc d’Orléans est dans sa maison de Blois, entièrement enseveli dans la douceur de la vie champêtre8. On le prie de venir en cour, et on ne désire pas qu’il vienne. Et lui aime son repos et considère que s’il étoit à la cour, il seroit le jouet des favoris, qui, tous les jours, le rendroient méprisable. Il n’est point homme ni à faire ni à entendre à aucune entreprise, quand même elle seroit assurée.

M. le prince de Condé est brave de sa personne, comme vous savez ; mais tout son parti est ici entièrement anéanti. Il est pourtant très certain que s’il avoit un bon succès, il arriveroit ici une grande révolution ; mais s’il ne gagne une bataille, il n’y a rien à faire pour lui9.

Le duc de Longueville écoute toutes sortes de propositions, mais il n’est capable de faire aucune bonne entreprise, ni de prendre point de ferme résolution10.

Tous les autres princes effectifs, ou qui se disent tels, ne sont capables de rien, et ne sont considérables en quoi que ce soit.

Quant à la cour, le roi, en l’âge où il est11, prend ses divertissements à la chasse et à faire l’amour.

On lui a fait paraître mademoiselle Mancini12, pour la plus accomplie de tout le royaume. C’est une jeune fille de quinze ans, nièce du cardinal, qui a beaucoup d’esprit, mais qui n’est pas belle13. Elle est agréable. Le roi en est amoureux, et peu à peu il se pourroit porter à l’épouser. Tous ceux qui sont autour de Sa Majesté sont gagnés pour lui inspirer une telle pensée. Quand cela lui viendroit dans l’esprit, il n’y auroit personne qui s’y opposât. Je ne dis pas que la chose se fera ni qu’elle ne se fera pas14 ; mais messieurs les courtisans se ruent, ou directement ou indirectement, pour acheminer ce mariage.

M. le cardinal subsiste, non-seulement parce que le roi l’aime tendrement, mais il l’estime et il le craint. Et quand la reine voudroit détruire les sentiments de Sa Majesté, elle ne le pourroit faire. Le cardinal a en sa main tous les honneurs et biens à distribuer ; il ne faut donc pas s’étonner si l’on s’attache à lui. Le cardinal n’a point de confident particulier, mais il change suivant les occasions ; il connoît fort bien le pas glissant où il est, mais il aime mieux périr honorablement que de se retirer lâchement.

Il n’y a point d’apparence qu’il lui arrive rien ni par poison, ni par assassinat, ni par disgrâce, et, très assurément, il se maintiendra ; et tout l’Etat demeurera tranquille, excepté que les Anglais entrassent en France15, ou que M. le prince de Condé eût un bon succès : ces deux choses n’arrivant point, cet Etat demeurera tranquille.

On a envie ici d’avoir querelle avec le pape16, parce qu’on n’a eu nulle part en son élection17, et parce qu’on craint qu’il commence le premier a ôter crédit au cardinal, lequel le pape n’estime point, et il traversera en tout ce qu’il pourra.

Pour la maison des Stuarts, en ce royaume, c’est peu de chose. Charles s’est retiré mal satisfait, car il étoit dans le dernier mépris18. Le duc d’York est dans les armées19, comme vous savez, gagnant sa vie à la sueur de son corps. Il a désiré d’épouser mademoiselle de Longueville, qui l’aimoit20. Le père n’y a jamais voulu consentir, parce qu’il auroit fallu nourrir le duc d’York.

Glocester devoit se faire d’Église pour avoir des bénéfices, afin de subsister21. Montaigu22 gouvernoit tout ce négoce ; tout cela est déchu.

La reine d’Angleterre est toujours dans le couvent de Sainte-Marie de Chaillot23 ; c’est une personne dont on ne parle plus dans les compagnies, comme si elle étoit morte. Elle ne parle pas mal du Protecteur. Il y a peu de jours que je lui ai ouï dire qu’en France nous n’avions pas une telle tête. Elle a auprès d’elle deux Anglais fort envenimés, qui, s’ils pouvoient, voudroient bien tramer quelque chose contre le Protecteur. Montaigu est toujours à Pontoise, à cinq lieues de Paris. C’est un petit fou qui s’est fait prêtre : il feroit bien du mal au Protecteur s’il pouvoit, mais il n’est jugé ici bon à rien. Il fait le bigot et grand catholique, mais il n’y croit rien du tout, mais cela lui sert à vivre.

Le Protecteur est ici fort estimé du peuple et des plus sensés.

Nos ministres d’Etat les plus signalés disent que le Protecteur n’a point fait de fautes en sa conduite, mais que nous en faisons tous les jours.

On ne croit pas qu’entre lui et nous il y ait jamais aucun bon et solide accomodement.

On tient que le Protecteur balancera toujours les affaires sans se déclarer ni pour ni contre nous.

On croit qu’il entretient le prince de Condé de vaines espérances, dont on ne verra nul effet.

M. le prince est aussi lassé des longueurs par lesquelles le Protecteur le mène depuis trois ans, sans avoir encore rien fait en sa faveur.

On ne croit pas que ce soit l’intérêt du Protecteur de rien entreprendre ouvertement contre la France.

On croit qu’il menacera toujours sans rien faire contre nous.

On croit pour certain que M. le prince s’accomodera avec le cardinal, et que M. le duc d’Enghien épousera une nièce que l’on garde ici pour cela, outre trois autres et un neveu qui viennent bientôt.

M. de Candale24 et M. le grand-maître de la Meilleraye25, qui devoient épouser des nièces, sont traités fort froidement, à cause qu’ils ont trop délibéré ; et à la fin, il faudra qu’ils les demandent avec grande soumission, et peut-être qu’on ne les voudra plus donner, car elles sont toutes destinées pour les grands princes, dedans et dehors le royaume. »

11 juillet. — Je vous confirme ce que je vous ai dit à plusieurs fois : c’est qu’on ne peut pas faire naître les affaires, on ne peut que les découvrir.

S’il semble que pour quelque temps je ne serai pas fort utile, ayez un peu de patience ; on verra les services que je pourrai rendre.

Je distinguerai les lettres que je vous écrirai en trois parties : l’une contiendra les nouvelles qui courent ; l’autre, le jugement que je donnerai de l’état des choses ; la troisième, qui sera en chiffre, portera les avis de conséquence, et cela une fois la semaine, et deux fois, si la matière le requiert.

Je vous ai mandé que Landrecies se prendra26, que M. le prince ne fera que ravager la campagne ; je vous confirme tout cela.

Je vous ai mandé que le cardinal de Retz, avec le jubilé, donne de la peine ; mais cela ne réussira à rien et ne causera aucune altération publique ; je vous confirme tout cela.

Le peuple souffrira tout plutôt que le trouble.

Le cardinal est mieux affermi que jamais. Le roi est amoureux de sa nièce : les amours s’échauffent ; peut-être il l’épousera ; il n’y a rien de certain en cela.

Les Espagnols ne contentent point, ni le prince de Condé, qui en est fort las. Si cette campagne lui réussit comme les précédentes, il s’accommodera avec le cardinal s’il peut. Souvenez-vous bien de cela ; et que quand le prince s’accommodera, cela paraîtra tout d’un coup, et que le traité se fera en secret27, dont cependant je pourrai avoir connaissance.

J’ai des nouvelles certaines que le maréchal de Grammont28 a commencé une étroite correspondance avec M. le prince par ordre du cardinal.

Pour Rome, je vous confirme qu’on irrite le pape, et qu’on veut être mal avec lui, et que le cardinal voudroit être maîtraité par le pape pour avoir occasion de lui renvoyer son chapeau de cardinal qui lui seroit payé par l’épée de connétable, qu’il souhaite extrêmement29.

Je vous ai mandé tout cela, je vous le confirme. Je vous prie, gardez bien cette lettre pour vous en bien souvenir, et la faites bien considérer.

Soyez assuré qu’il ne se passera rien de considérable de quoi vous ne soyez averti par moi. Moquez-vous de toutes les autres nouvelles qu’on vous mandera, et faites un fondement assuré sur ce que vous recevrez de moi.

Le sommaire de ce que je vous ai mandé revient à ceci. Si M. le prince a un grand avantage, et qu’on fasse quelque diversion, toutes choses sont ici portées à un grand changement ; cela n’arrivant pas, on souffrira plutôt tout que de rien remuer.

On croit qu’après la prise de Landrecies le roi reviendra à Paris :

1º Afin que le peuple reçoive le jubilé par les grands vicaires nommes par le roi, et non par ceux du cardinal de Retz ;

2º Pour faire passer quelques édits pour avoir de l’argent30 ;

3º Pour faire un changement aux monnaies, lesquelles le roi va mettre en petit volume, ce qui fâche fort le monde ; ce changement de monnaie marque ou mauvais ordre, ou nécessité, ou tous les deux ensemble.

16 juillet. — La lettre manque, voici cependant le post-scriptum :

Je vous ai écrit ce matin ce que j’avais à vous mander.

Depuis ma lettre écrite, j’ai avis assuré que le cardinal et le duc d’York ont eu depuis trois jours de grandes conférences, et qu’ils ont été jusques à trois heures ensemble, ce qui ne peut être sans très grand sujet.

Je suis assuré que le cardinal et le roi d’Ecosse ont commerce ensemble31. Je saurai ce que c’est, et je vous en donnerai avis.

Je suis familier avec Montaigu, par lequel je saurai tout, car il sait le fond des intelligences.

On se prépare à faire un autre siége après qu’on aura établi les ordres à Landrecies.

Le cardinal est devenu libéral : il donne à tout le monde et de fort bonne grâce, et dit qu’il a épargné pour pouvoir avoir de quoi donner.

Sa puissance est tout à fait établie.

24 juillet. — L’envie que le pape avoit de s’entremettre pour la paix est fort ralentie ; il y a un mois qu’on n’en parle plus.

Ce pape est un homme que j’ai connu à Munster32 ; c’est un personnage qui n’a nulle méchanceté, plein de bonnes intentions, mais léger d’esprit et changeant : il embrasse tout avec chaleur, puis il se relâche. Dès qu’il s’est vu pape, il a voulu tout réformer à Rome, faire la paix en la chrétienté, attaquer le Turc, bâtir des églises, corriger tout l’ordre ecclésiastique, jeûner, prier, faire aumônes : tout cela est bon, mais c’est trop à la fois, car il n’a point de santé. Il a été paillé deux fois de la pierre, et le pauvre homme ne se mesure pas selon ses forces ; enfin, un sien confident lui a dit : « Père saint, voulez-vous durer longtemps ? laissez le monde comme il est. »

Là dessus, le pape s’est résolu de n’entreprendre pas tant de besogne. Pour l’entremise de la paix, il n’en parle plus.

Le cardinal Mazarin le méprise tant qu’il peut, et quand la paix devroit se faire, ce ne sera pas par son moyen.

Il est passé par ici, depuis trois semaines, un moine jacobin qui a eu conférence avec le cardinal touchant la paix. C’est un père dominicain espagnol.

Pour l’accommodement de M. le prince, il est très assuré qu’il se traite quelque chose ; mais il n’y a rien encore de bien avancé, et je n’en ai pas bonne espérance.

Assurez-vous sur moi que vous serez bien averti de toutes ces choses.

L’autorité, la faveur et le crédit du Cardinal sont au plus haut point : je ne vois rien qui le puisse choquer que le Protecteur ; c’est pourquoi il est très certain que, ou tôt ou tard, le Protecteur lui jouera quelque mauvais tour33.

Nous avons assiégé la Capelle, et faisons en Flandre des progrès, car la terreur et la lâcheté a saisi le cœur des Espagnols. En Italie, nous attaquerons Pavie ou Crémone.

4 août. — Le roi est parti à la tête de trente mille hommes, et est entré en Flandres, et a dit à la reine34 qu’elle n’auroit de ses nouvelles de quinze jours.

On parle diversement de son dessein : les uns croient qu’il veut prendre Condé35 et le fortifier, et ruiner Maubeuge.

Les autres, qu’il entrera dans Valenciennes, où il y a un parti formé pour le recevoir36.

Les autres, pour entrer bien avant dans le pays et obliger les villes à son obéissance.

En peu de jours on saura son dessein.

Je vous ai prié de me mander si vous croyez que je puisse être utile ici : sinon, j’irai en ma maison de campagne jusques au retour du roi à Paris. Mais si l’on veut que je demeure ici, faites-le-moi savoir.



1. Ce rapport, des plus intéressants par le détail qu’il donne sur l’état de la France et sur sa politique pendant l’une des années qui suivirent la Fronde, se trouve au State-paper office. Il a déjà été publié, dans les Archives des Missions (année 1850, p. 470–477), par M. Dareste, mais sans aucun des éclaircissements indispensables ; c’est ce qui nous engage à le reproduire ici. Nous croyons d’ailleurs qu’il sera mieux à sa place et moins perdu dans notre recueil que dans l’autre, où ceux qui le connoissent vont surtout chercher des documents archéologiques. — Nous ignorons quel est l’auteur de ce rapport, ou pour mieux dire de cette gazette politique. Ce devoit être un homme d’importance, ainsi que l’indiquent ses relations presque intimes et ses attaches directes avec la cour. Il avoit eu part aux conférences de Munster pour le traité de Westphalie, comme il le dira lui-même, et son zèle pour les intérêts de l’Angleterre, son ardeur à vanter Cromwell, donnent à penser qu’il étoit du parti protestant, dans lequel l’Angleterre se recruta d’espions jusqu’à la révocation de l’édit de Nantes.

2. On peut lire, sur la misère des populations pendant et après la Fronde, de 1650 à 1655, les relations des Missionnaires de M. Vincent (saint Vincent de Paul), envoyés pour examiner la situation des provinces, relations qu’une société semblable à celle qu’on appelle aujourd’hui de Saint-Vincent-de-Paul publioit chaque mois, et dont le recueil, formant une brochure de 120 pages environ, se trouve à la Bibliothèque Impériale, L, nº 747, in-4º. Il faut lire aussi, à ce sujet, le seul numéro du Magasin charitable que possède la Bibliothèque Impériale, L, 759, in-4º. Ce numéro, d’une publication destinée, comme l’autre, à décrire les misères et à mentionner les secours apportés, est celui du mois de janvier 1653. Enfin, pour se renseigner complétement sur l’état des populations, surtout celles de la campagne, à cette époque, il ne faut pas oublier l’État sommaire des misères de la campagne et besoin des pauvres des environs de Paris, adressé par l’abbé Féret à l’archevêque de Paris, dont il étoit le vicaire général. Cette pièce se trouve à la Bibliothèque Impériale, au t. 57e, 3e série, de la Collection Choisy. Un document conservé à l’Arsenal, Recueil de Pièces, nº 1675 bis, relatif à la misère de l’année 1662, sera encore fort bon à consulter.

3. Les Relations des missionnaires citées tout à l’heure font foi de cette misère de la noblesse. On lit par exemple dans celle où est décrite la misère en Picardie et en Champagne, pendant l’hiver de 1651 : « La petite noblesse a aussi besoin de secours, n’ayant pas moins souffert que les autres, et se voyant sans pain, sans argent, sans couverture, et réduite sur la paille, elle souffre encore la honte de n’oser mendier de porte en porte ; et d’ailleurs à qui pourroit-elle demander, puisque la guerre a mis égalité partout : l’égalité de la misère ! »

4. C’est au mois d’avril de cette même année que Louis XIV, en habit de chasse, avoit fait au Parlement cette visite qui le rappela si brusquement au devoir. V. sur cet épisode, presque toujours mal raconté et fort exagéré, l’Administration monarchique en France, par M. Cheruel, t. II, p. 32–34.

5. Le jubilé avoit été différé à cause de l’absence du cardinal de Retz, archevêque de Paris, réfugié à Rome après sa fuite de la prison de Nantes. Les contestations survenues au sujet du gouvernement du diocèse avoient aussi été une des causes de ce délai ; mais enfin la nomination du curé de Saint-Leu, M. Du Saussay, comme grand vicaire, ayant donné à ce gouvernement la régularité qui lui manquoit, on crut pouvoir s’occuper du jubilé sans avoir besoin des ordres du cardinal-archevêque. Ce fut d’autant plus facile, que M. Du Saussay, dont la nomination avoit été arrachée par surprise au cardinal de Retz, étoit dans les intérêts de Mazarin, et tout disposé, pour lui plaire, à soustraire le gouvernement du diocèse à l’autorité de l’archevêque exilé. Mémoires de Joly, 1718, in-12, t. II, p. 167–169.

6. Il avoit épousé, à la fin de l’hiver de 1653, Anne de Nompar de Caumont, fille du maréchal duc de La Force.

7. C’est pour servir l’intérêt de sa famille qu’il maria son neveu, le duc de Bouillon, avec une des nièces de Mazarin. St-Simon, Mémoires, édit. Hachette, in-12, t. III, p. 361.

8. C’est-à-dire qu’il s’y livroit à la culture de ses jardins, dont cette année même son médecin, Abel Brunyer, publioit, pour la seconde fois, la description, sous le titre d’Hortus regius Blesensis. V. pour la vie de Gaston à Blois à cette époque, les Mémoires de Mlle de Montpensier, édit. Petitot, t. III, p. 39, 233–234, et l’Histoire du château de Blois, par M. de La Saussaye, 1840, in-12, p. 416 et suiv.

9. Condé, qui commandoit alors dans l’armée espagnole, eut le bonheur de ne pas gagner, contre son roi, cette bataille, qui eût si fort avancé ses affaires de rebelle.

10. Il n’en prit pas en effet. Depuis sa sortie de la prison, où il étoit resté un an avec les princes de Condé et de Conti, il ne se mêla pas activement aux affaires.

11. Il avoit alors dix-sept ans passés.

12. Marie Mancini, mariée en 1661 au connétable du royaume de Naples, Laurent Colonna, et morte au mois de mai 1715. La date donnée ici aux commencements des amours de Louis XIV avec cette nièce du cardinal confirme celle qui se trouve dans les Agréments de la jeunesse de Louis XIV, pièce ajoutée à l’Histoire amoureuse des Gaules (édit. elzév., t. II, p. 3), et dément l’opinion de M. Ch. Livet, qui prétend que cette passion commença deux ans plus tard, en 1657 (ibid.).

13. « Il choisit Mlle Mancini, laide, grosse, petite, ayant l’air d’une cabaretière, mais de l’esprit comme un ange, ce qui faisoit qu’en l’entendant, on oublioit qu’elle étoit laide, et l’on s’y plaisoit volontiers. » Le Palais-Royal dans l’Histoire amoureuse des Gaules, t. II, p. 31. Le portrait que fait d’elle Mme de Motteville n’est pas, sans être plus flatteur, tout à fait d’accord avec celui-ci : Loin d’être petite, Marie étoit grande pour son âge, mais mal faite ; loin d’être grosse, elle étoit maigre à faire peur et décharnée. Mémoires (coll. Petitot, 1re série, t. 39, p. 400–401). Quant à son esprit, personne, ni Somaize dans son Dict. des Prétieuses (édit. elzév., I, p. 163), ni Mme de Motteville, ne le mettent en doute. Celle-ci seulement le trouve « rude, emporté… mal tourné ».

14. Elle ne se fit pas, et, contrairement à ce qu’on pouvoit penser, c’est Mazarin lui-même qui l’empêcha. Il éloigna sa nièce, et négocia le mariage du roi avec l’infante d’Espagne. Les courriers royaux portèrent pendant plusieurs mois à Brouage, exil de Marie, les billets du prince amoureux. Mazarin le sut, et les lettres qu’il écrivit alors au roi pour lui reprocher avec énergie de compromettre ainsi le résultat des conférences commencées, prouvent, à sa gloire, que l’honneur royal lui étoit plus cher que l’intérêt de sa famille. « Jamais, dit M. Bazin au sujet de ces lettres, dont les originaux existent, jamais homme réputé vertueux dans l’histoire n’a laissé un plus beau document à l’appui de sa renommée. » Hist. de Mazarin, t. IV, p. 424.

15. Ce qui ne fut pas longtemps à craindre, grâce à l’alliance conclue bientôt après entre Mazarin et Cromwell. Ém. de Bonnechose, Hist. d’Angleterre, t. III, p. 349. — Si Mazarin avoit pu vaincre les répugnances de Charles et lui faire épouser sa nièce Hortense Mancini, les affaires eussent pris une autre tournure ; mais les cinq millions qu’il offroit en dot ne parvinrent pas à dorer suffisamment la mésalliance. Charles refusa, et fut abandonné.

16. Fabio Chigi, élu pape, le 7 avril précédent, sous le nom d’Alexandre VII.

17. Non-seulement on n’avoit pas eu part à cette élection, mais on y avoit nui autant qu’on avoit pu : « L’opposition de la France à Chigi, dit Retz dans ses Mémoires (1719, in-12, t. III, p. 377), étoit encore plus publique et plus déclarée que celle des autres puissances. M. de Lionne, neveu de Servien, en parloit, à qui le vouloit entendre, comme d’un pédant, et il ne présumoit pas qu’on le pût seulement mettre sur les rangs. » Chigi ne laissa pas de l’emporter, et cela grâce surtout au parti dont le cardinal de Retz étoit l’âme, ce qui ne dut certainement pas contribuer à rendre Mazarin plus favorable au nouveau pape.

18. « Le prince de Galles, depuis Charles II, durant son séjour en France, écoutoit bien moins les avis de ses plus sages conseillers Clarendon et Osmond, ou même les leçons de mathématiques, et sans doute de despotisme, que lui donnoit le philosophe Hobbes, que son caractère insouciant et son penchant pour les plaisirs. Ses dettes, ses folies, ses amours, se trouvent dans tous les documents de cette époque, depuis Tallemant, qui raconte ses aventures avec les bourgeoises de Paris, jusqu’à Mlle de Montpensier, qui, dans ses Mémoires, ne cherche pas à dissimuler le plaisir que lui causoit ce royal hommage. » Rathery, Des relations sociales et intellectuelles entre la France et l’Angleterre, 3e partie. (Revue contemporaine, 15 oct. 1855, p. 168.)

19. « Le duc d’York, qui revint plus tard en France sous le nom de Jacques et avec le titre de roi, mais de roi détrôné, ennoblissoit au moins son premier exil en faisant sous Turenne l’apprentissage de la guerre, comme il devoit ennoblir le second par son courage et sa résignation. » Ibid. — Le duc d’York, avec son parent, le célèbre prince Rupert, qui avoit grade de maréchal de camp dans les armées du roi, commandoit les troupes irlandoises, au nombre de 1372 hommes, formant 38 compagnies, qui avoient été incorporés dans l’armée de Turenne. Memoirs of prince Rupert, 1849, in-8º, p. 321.

20. Marie d’Orléans, demoiselle de Longueville, née le 25 mars 1625. Elle épousa, en 1657, Henri de Savoie, duc de Nemours. Elle a écrit sur la Fronde des Mémoires qui ne vont pas, malheureusement, jusqu’à cette année 1655. Il eût été curieux de savoir si elle avoit aimé réellement le duc d’York.

21. Le duc de Glocester, né en 1640, et le dernier des fils de Charles Ier, dont, n’ayant que huit ans, il reçut les adieux suprêmes. Ce fut des trois frères le plus intelligent, le plus instruit et le plus sérieux. Il mourut le 3 sept. 1660.

22. « Parmi les plus connus en France des royalistes anglois qui se groupoient autour des princes exilés, il faut citer Montaigu, dont le nom se trouve mêlé à toutes les intrigues du temps, l’ami de Holland et de Buckingham, le chevalier passionné de Mme de Chevreuse, non moins dévoué à la reine de France qu’à celle d’Angleterre, qui devint dévot en vieillissant, et entra dans l’Église sous le nom d’abbé de Montaigu. » Rathery, loc. cit., p. 169. V. à la page suivante.

23. Le couvent de la Visitation, qu’elle avoit fondé trois ans auparavant, et où elle revint mourir en 1669, étoit le séjour préféré de la veuve de Charles Ier. Elle n’étoit pas là beaucoup plus riche que pendant l’hiver de 1649, alors que le cardinal de Retz avoit été obligé de lui envoyer du bois (Mémoires, collect. Petitot, 2e série, t. 44, p. 320). Quand vint le jubilé dont nous avons parlé, elle ne put y assister d’une façon digne d’elle. « Mme de Launay disoit une fois, écrit Tallemant, que la reine d’Angleterre, faute d’une chaise honnête, n’avoit pas fait le jubilé en chaise. "Je pensay, ajouta-t-elle, lui en faire faire une." » Histor., édit. in-12, t. X, p. 131.

24. Louis-Charles Gaston, marquis de la Valette, duc de Candale, mort en 1658. V. sur lui une note de notre édition du Roman bourgeois, p. 73. — Il fut pour beaucoup dans la conclusion du mariage du prince de Conti avec une des nièces de Mazarin ; mais quand il dut lui-même faire un mariage semblable, l’affaire échoua.

25. C’est son fils qui épousa Hortense Mancini et devint duc de Mazarin.

26. Cette ville fut prise, en effet, trois jours après, c’est-à-dire le 14 juillet 1655, par M. de Turenne.

27. Cette paix du cardinal et du prince ne se fit pourtant qu’avec celle des Pyrénées, en 1659, après bien des difficuttés de la part de Mazarin.

28. Antoine, qui fut d’abord maréchal de Guiche, puis maréchal de Grammont.

29. Nous ne connoissions pas cette singulière particularité, qui n’est pas toutefois invraisemblable, quand on se rappelle que Mazarin ne fut, à ce qu’on croit, jamais ordonné prêtre, et qu’il avoit commencé par être capitaine dans les troupes pontificales. Il n’auroit fait que revenir à son premier métier, en supprimant bien des grades intermédiaires, car il y a loin de capitaine à connétable. Il revint un peu plus tard à une ambition un peu plus raisonnable, quoique plus haute : « C’est, lisons-nous dans un des Manuscrits Fontanieu, une anecdote sçue de très peu de personnes, et qu’on ne trouve écrite nulle part, que le cardinal Mazarin, dans les derniers moments de sa vie, étoit sur le point d’être élu pape. La France, l’Espagne et l’État de Florence luy avoient donné leurs voix ; et son élection, par ce moyen, estoit sûre. M. de Croissy, qui pour lors estoit ambassadeur à Rome, l’a dit à plusieurs de ses amis, et particulièrement à M. le cardinal Fleury, qui me l’a redit à moy-mesme. Il adjoutoit que la raison que D. Louis de Haro donnoit du consentement de l’Espagne étoit que le cardinal ayant été seul capable du projet et de l’exécution de la Jurix-Universelle, il étoit seul capable de la soutenir. »

30. Le correspondant est fort bien renseigné. Quelque temps après parut l’édit qui établit le papier timbré.

31. Le roi d’Ecosse est Charles II. Ce commerce de lettres entre le cardinal et Charles étoit sans doute relatif au mariage rêvé par l’un pour marier l’autre à sa nièce Hortense, non encore pourvue. Cette dernière tentative échoua, et, le 2 novembre de la même année, Bordeaux concluoit avec Cromwell, au nom de la France, un traité dont l’une des conditions étoit l’abandon complet des intérêts de Charles II.

32. Fabio Chigi, avant d’être pape, avoit en effet, comme nonce en Allemagne, pris part aux conférences de Munster.

33. C’est bien ce que craignoit Mazarin ; aussi fit-il le traité du 2 novembre, dont nous avons parlé tout à l’heure. Mazarin craignoit surtout une alliance de Cromwell avec les protestants de France, vers lesquels, en mai 1654, le Protecteur avoit envoyé le suisse Stoupe, ou bien encore une entente complète et efficace entre lui et Condé. C’est ce que celui-ci s’efforçoit de conclure depuis 1651, comme on le voit par les Mémoires de Lenet, mais sans obtenir du Protecteur autre chose que des promesses illusoires. Barrière et Lenet, puis après celui-ci M. de Saint-Thomas, étoient les agents de Condé en Angleterre, et travailloient en même temps pour les habitants de Bordeaux, restés rebelles à Mazarin, et qui espéroient le rétablissement des relations commerciales entre leur ville et l’Angleterre. Cromwell promit tout et n’accorda rien. De cette manière, il ne s’engageoit pas, mais toutefois tenoit en haleine l’inquiétude de Mazarin, qui, lui aussi, avoit ses affidés à Londres, et fut peu à peu, de crainte en crainte, amené à conclure le traité de novembre. Un de ses articles secrets qui fut exécuté tout des premiers, étoit que les agents de Condé et les délégués de Borderux seroient expulsés d’Angleterre. On peut lire sur toute cette affaire un article rempli de renseignements inédits dans la Revue nouvelle, 1er juillet 1846, p. 379–405. Cet article, signé P. G., doit être de M. Pierre Grimblot, qui avoit publié dans la même Revue (15 nov. 1846) un curieux travail : Mazarin et Cromwell.

34. À la reine-mère.

35. Le 18 du même mois cette place fut en effet emportée, et le 25 Saint-Guillain fut pris en présence du roi.

36. Ce fut un faux espoir. Valenciennes fut en effet assiégé l’année suivante ; mais Turenne dut abandonner l’entreprise à la suite d’un échec que Condé fit essuyer au maréchal de la Ferté, qui resta son prisonnier.