Rational (Durand de Mende)/Volume 1/Premier livre/Chapitre 04

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Traduction par Charles Barthélemy.
Louis Vivès (volume 1p. 66-73).


CHAPITRE IV.
DES CLOCHES.


I. Les cloches ou campanes (campanæ) sont des vases d’airain inventés d’abord à Nole, cité de la Campanie ; c’est pourquoi les plus grands de ces vases sont appelés campanæ, cloches ou campanes, du pays de la Campanie, et les plus petits, ou clochettes (nolæ), noles, de la cité de ce nom[1].

II. Or, on bénit et on sonne la cloche, afin que, par les sons retentissants qu’elle rend, les fidèles soient animés tous ensemble à rechercher les biens éternels et les récompenses célestes, et que le dévouement de la foi croisse en eux. On sonne donc la cloche, afm que les fruits de la terre, les âmes et les corps de ceux qui croient, soient conservés et sauvés ; que les armées des ennemis et toutes les ruses du démon soient découvertes, et qu’ils soient chassés au loin ; que le fracas des orages, la tempête et les ouragans, l’impétuosité des vents et de la foudre s’apaisent et se calment, et que le tonnerre dangereux et le souffle de l’aquilon soient suspendus et arrêtés ; que les esprits des orages et les puissances de l’air voient se briser leur empire ; et enfin, on sonne aussi la cloche pour que ceux qui entendent ce son se réfugient dans le sein de leur sainte mère l’Église, et se prosternent devant l’étendard de la sainte croix, au nom de laquelle tout genou fléchit au ciel, sur la terre el dans les enfers, etc.[2], toutes choses que l’on dit dans les bénédictions de la cloche.

III. Il faut savoir que les cloches, par le son fort et brillant desquelles le peuple s’assemble dans l’église pour écouter, et le clergé pour annoncer dès le matin la miséricorde du Seigneur et sa puissance pendant la nuit, représentent les trompettes d’argent par lesquelles, dans l’ancienne loi, le peuple était convoqué au sacrifice ; et il en est parlé dans la sixième partie, au chapitre de la Pentecôte. Or, de même que les sentinelles des camps sont tenues éveillées par les trompettes, ainsi les ministres des églises se défendent du sommeil par le son des cloches, afin de veiller toute la nuit contre les embûches du diable. Mais nos cloches, ou signaux (signa) d’airain, sont plus sonores que les trompettes de l’ancienne loi, parce qu’alors Dieu n’était connù que dans la Judée, tandis que maintenant son nom est répandu sur toute la terre. Nos cloches sont aussi plus dures et plus fortes, car elles signifient que la prédication du Nouveau-Testament sera plus durable que les trompettes et les sacrifices de l’ancienne loi, parce qu’elles dureront jusqu’à la fin du monde.

IV. Car les cloches signifient les prédicateurs, qui, à l’instar de la cloche, doivent appeler les fidèles à la foi ; ce qui fut figuré par le commandement que le Seigneur donna à Moïse de faire au grand-prêtre un vêtement garni de soixante-douze sonnettes, qui résonnaient lorsque le pontife entrait dans le 5aint des saints. Et ce vase désigne encore la bouche du prédicateur, selon cette parole de l’Apôtre : « Je suis devenu comme un airain retentissant et comme une cymbale au son clair et aigu. »

V. La dureté du métal désigne la force dans l’ame du prédicateur, ce qui fait dire au Seigneur : « Je t’ai donné un front plus dur que le leur. » Le battant ou le fer qui, frappant l’intérieur du vase de l’un et de l’autre côté, produit le son, figure la langue du docteur, qui est ornée de la science, et qui fait retentir l’un et l’autre Testament, l’ancien et le nouveau, par les enseignements que sa parole en tire.

VI. Donc le prélat, sans la science de la prédication, serait comme la cloche sans battant, selon cette parole de Grégoire : « Le prêtre, s’il est ignorant de la prédication, quel cri puissant poussera-t-il ; crieur public sans voix, il est aussi comme un chien muet qui ne peut aboyer. » Et le battement lui-même de la cloche marque que le prédicateur doit d’abord frapper en lui les vices qu’il a, en s’en corrigeant, et ensuite aller reprendre ceux des autres, de peur qu’opposé à la doctrine de l’Apôtre, après avoir prêché aux autres, il ne vienne lui-même à être réprouvé. Car Dieu dit au pécheur : « Pourquoi proclames-tu ma justice, et rends-tu témoignage de moi par ta bouche ? » Assurément, parce que, par l’exemple de ses actions, le prédicateur enflamme la plupart du temps, à la pratique du bien, ceux qu’il ne peut toucher et émouvoir par l’érudition de sa parole. La chaîne par laquelle le battant est attaché au vase de la cloche, c’est la modération qui tempère la langue du prédicateur et lui fait suivre en tout l’inspiration du cœur, par l’autorité de la sainte Écriture.

VII. Le bois auquel la cloche est suspendue signifie celui de la croix du Seigneur, et voilà pourquoi on suspend parfois les cloches dans la partie la plus élevée du clocher, parce que la croix a été annoncée par les plus anciens Pères. Les soutiens qui attachent ou clouent ensemble les parties de ce bois sont les oracles des prophètes. Et le lien de fer qui joint et unit la cloche au bois marque la charité, par laquelle le prédicateur se glorifie d’être cloué d’une manière indissoluble à la croix, en disant : « Loin de moi la pensée de me glorifier dans autre chose que la croix de N.-S. » La conduite ou demi-cercle, cloué au bois de la cloche et par le moyen duquel on met la cloche en branle, signifie l’ame droite et juste du prédicateur, qui, s’attachant aux divins commandements, les inculque aux oreilles des fidèles, en les leur rebattant souvent.

VIII. Et la corde qui pend de la cloche et qui sert à la sonner, c’est l’humilité, c’est-à-dire la vie du prédicateur ; la corde marque aussi la mesure et l’étendue de notre existence elle-même. Outre cela, comme la corde commence du bois auquel la cloche est suspendue, lequel bois représente la croix du Seigneur, elle désigne encore la sainte Écriture, qui descend en droite ligne du bois de la sainte croix. Or, de même que la corde elle-même est faite de trois autres petites cordes, ainsi, l’Écriture est renfermée dans les trois choses suivantes, à savoir : l’histoire, l’allégorie et le sens moral. Donc, la corde qui descend du bois dans la main du prêtre, c’est l’Écriture qui découle du mystère de la croix dans la bouche du prédicateur. Et voilà pourquoi encore la corde descend jusqu’aux mains de celui qui sonne la cloche, parce que l’Écriture doit passer jusque dans les œuvres du prédicateur, par la pratique des enseignements qu’elle renferme. L’élévation et l’abaissement de la corde, quand on sonne la cloche, marquent encore que la sainte Écriture parle parfois de choses élevées et parfois de choses basses, ou bien que le prédicateur dit quelquefois des choses élevées à cause de quelques-uns de ses auditeurs, et quelquefois, à cause des autres, descend bien bas, selon cette parole de l’Apôtre : « Ou nous nous élevons à cause de Dieu, ou nous descendons à cause de vous. » Outre cela, le prêtre tire la corde en bas lorsqu’il descend de la contemplation à la vie active ; mais il est lui-même tiré en haut, lorsque, par la doctrine de l’Écriture, il s’élève dans les régions de la contemplation. Il tire encore la corde en bas, lorsqu’il comprend l’Écriture à la lettre qui tue ; et il est enlevé en haut, quand il l’explique dans le sens spirituel. De nouveau, selon saint Grégoire, « le prêtre est tiré en bas et élevé en haut, quand il réfléchit en lui-même et mesure l’abaissement dans lequel il est tombé par le péché, et l’élévation à laquelle il parvient en faisant le bien. » Et lorsque, la corde étant tirée, la cloche résonne, le peuple s’assemble pour entendre l’explication de la sainte Écriture, le prédicateur est écouté et le peuple est uni dans l’unité de la foi et de la charité. C’est pourquoi le prêtre, qui se reconnaît débiteur de la prédication, ne se soustraira pas au devoir de mettre en branle les cloches, car les fils d’Aaron faisaient résonner les trompettes. Donc, il agite la corde, celui qui convoque par ce ministère ses frères ou le peuple. L’anneau attache au bout de la corde et par lequel, dans la plupart des pays, on tire la corde, c’est la couronne de la récompense et la persévérance finale dans le service de Dieu ; c’est enfin la divine Écriture elle-même. Le pape Savinien établit que les heures du jour seraient sonnées par les églises.

IX. Et, remarque que, pour les Divins Offices, on sonne ordinairement douze fois les cloches, pendant les douze heures du jour, c’est à savoir : à la première heure du jour une fois, et à la dernière aussi une fois, parce que tout vient d’un seul Dieu, et qu’il sera toujours le même, tout dans tous. A tierce, on sonne trois fois, pour la seconde, la troisième et la quatrième heures, qui sont comprises dans cette partie de l’office. De même à sexte, on sonne trois fois pour les trois heures suivantes, à savoir : la cinquième, sixième et septième. De même à none, on sonne aussi trois fois pour les mêmes raisons. Mais à vêpres, qui est la neuvième heure, on sonne non-seulement une fois, mais un grand nombre de fois, parce que, dans le temps de la grâce, la prédication des apôtres a été multipliée. De même dans la nuit, à matines, on sonne souvent, parce que le prédicateur doit toujours crier : « Réveille-toi, toi qui dors, et lève-toi d’entre les morts. »

X. En général, cependant, on sonne trois fois aux nocturnes ; d’abord avec la crécelle (squilla), qui représente Paul et sa prédication perçante. La seconde sonnerie figure Barnabé, qui lui fut associé dans l’apostolat. La troisième montre que les Juifs ayant repoussé le Verbe de Dieu et sa parole, les apôtres se tournèrent vers les Gentils, qu’ils instruisirent dans la foi de la Trinité par les enseignements des quatre Évangiles, ce qui fait que dans quelques églises on sonne encore quatre fois.

XI. Et remarque qu’il y a six genres de clochettes ou sonnettes (tintinnabulorum) avec lesquelles on sonne dans l’église, savoir : la crécelle[3] (squilla), la cymbale (cymbalum), la sonnette (nola), la petite sonnette (nolula), ou le double timbre (seu dupla campana). C’est avec la crécelle que l’on donne le signal du repas dans la salle à manger ou réfectoire. La cymbale résonne dans le cloître, la sonnette dans le chœur, la petite sonnette ou double timbre dans l’horloge ; la campane (campana) ou cloche retentit dans le campanille ou le haut du clocher, la grosse cloche (signum) ou bourdon dans la tour. Cependant, quel genre de signal que ce soit peut généralement être appelé du nom de cloche (tintinnabulum). Et on désigne les cloches par différents noms, parce que les prédicateurs qu’elles représentent sont obligés et tenus à beaucoup de devoirs.

XII. Or, pendant toute la durée des soixante-dix jours (Septuagesima) dans lesquels est comprise la sainte quarantaine du Carême, aux jours ouvrables on ne doit pas sonner les cloches à grande volée (compulsari), ni de haut en bas (depulsari), mais les tinter (simpulsari), c’est-à-dire les sonner simplement (simpliciter pulsari) aux heures du jour et à matines. Cependant, dans les églises bien réglées (bene ordinatis), on sonne deux fois à prime ; premièrement, pour appeler le peuple ; secondement, pour commencer l’office. A tierce trois fois, selon le nombre des heures que comprend cet office, comme on l’a dit auparavant : une fois pour appeler le peuple, l’autre pour l’assembler dans l’église, la troisième pour commencer. On fait de même à la sixième et à la neuvième heures ; et l’on tinte les cloches dans le même ordre à matines. Mais, à la messe et aux vêpres, on sonne avec deux cloches seulement ; et, dans les éghses plus petites ou moindres, on doit tinter seulement, selon ce qui a été dit plus haut ; et cela doit s’observer aussi dans les jours non chômés (feriis). Mais les dimanches et les jours solennels, on sonne à grande volée (compulsatur), comme dans les autres temps. Et c’est parce que les prédicateurs, figurés par les cloches, sont en plus grande abondance dans le temps de la grâce, et prêchent à temps et à contretemps, que, dans les fêtes (festis) qui appartiennent à la grâce, on sonne les cloches avec plus de fracas et qu’elles retentissent plus longtemps, afin de réveiller ceux qui dorment et ceux qui sont ivres (ebriosos), pour qu’ils ne dorment pas outre mesure. Et l’on dira dans la cinquième partie, au chapitre des Nocturnes, ce que signifie la sonnerie à grande volée, quand on chante : Te Deum laudamus… « Nous te louons, ô Dieu !… »

XIII. Quand quelqu’un meurt, on doit sonner les cloches afin que le peuple, entendant cela, prie pour lui[4]. Or, on sonne deux fois pour une femme, parce qu’elle a trouvé sur terre la douleur et le mépris. Car, premièrement, elle a rendu l’homme l’ennemi de Dieu, et en second lieu, parce qu’elle ne fut pas bénie dans sa postérité. Mais on sonne trois fois pour un homme, parce que la Trinité a été trouvée dans l’homme. Car, premièrement, Adam fut formé de terre, ensuite la femme d’Adam ; enfin l’homme fut créé de l’un et de l’autre ; et ainsi il y a là une trinité. Et, si c’est un clerc, on tinte autant de fois qu’il a eu d’ordres. Et en dernier lieu, on doit sonner à grande volée avec toutes les cloches, afin qu’ainsi le peuple sache pour qui il faut prier. La cloche doit être aussi sonnée à grande volée quand nous conduisons le corps à l’église, et quand on le porte de l’église à la sépulture.

XIV. Au reste, on sonne les cloches pendant les processions, afin que les démons, qui redoutent ce son, s’enfuient[5], comme on le dira dans la quatrième partie, au chapitre de l’Entrée du pontife à l’autel. Car ils sont saisis de crainte en entendant les trompettes de l’Église militante, c’est-à-dire les cloches, comme tout tyran tremble quand il entend dans son royaume les trompettes de quelque puissant roi, son ennemi particulier.

XV. Et c’est encore pour cela que l’Église, voyant s’élever l’orage, sonne les cloches, afin que les démons, entendant les trompettes du roi éternel, c’est-à-dire les cloches, s’enfuient effrayés et ne fassent pas éclater la tempête ; et c’est aussi pour qu’au son de la cloche les fidèles soient avertis et invités, à cause du danger qui les menace, à s’appliquer assidûment à la prière. Et les cloches sont silencieuses pendant trois jours avant Pâques, comme on le dira dans la sixième partie, en parlant de la cinquième férie ou Jeudi de la Cène. Encore, au temps de l’Interdit, les cloches se taisent, parce que souvent, à cause du péché de ceux dont ils ont la charge, la langue des prédicateurs se glace dans leur bouche, selon cette parole du prophète : « J’attacherai ta langue à ton palais, parce que la maison, c’est-à-dire le peuple, est hors de lui, c’est-à-dire désobéissant. » L’Église a aussi des orgues dont on parlera dans la quatrième partie, au chapitre du Sanctus.

  1. Note 13 page 343.
  2. Note 14 page 359.
  3. Note 15 page 362.
  4. Note 16 page 363.
  5. Note 17 page 366.