Ravensnest/Chapitre 20

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Ravensnest ou les Peaux-Rouges
Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Perrotin, Pagnerre (Œuvres, tome 27p. 228-240).

CHAPITRE XX.


Deux cents ans ! Deux cents ans ! Combien de pouvoir humain, combien d’orgueil, combien de glorieuses espérances, combien de sombres craintes se sont perdus dans leurs flots silencieux.
Pierpont.


Une heure avant le coucher du soleil, nous sortîmes tous des nouveaux quartiers de nos frères rouges, pour aller visiter là hutte. À mesure que le moment approchait, il était aisé de voir chez les Indiens des symptômes d’un profond intérêt, et même d’une certaine crainte respectueuse. Plusieurs des chefs avaient profité du moment d’attente pour retoucher les peintures fantastiques qui ornaient leurs joues, et donnaient à quelques-uns un aspect vraiment épouvantable. Cœur-de-Pierre, en particulier, se faisait remarquer par ses terribles embellissements Feu-de-la-Prairie seul n’avait eu recours à aucun artifice de toilette.

Comme le cours de mon récit va m’obliger maintenant de rappeler des conversations qui eurent lieu dans des dialectes que je en connais pas, il est bon de dire une fois pour toutes, que Mille-Langues me traduisait sur l’heure tout ce qui se disait et que je le transcrivais sur place ou immédiatement en rentrant. Cette explication était nécessaire pour empêcher les lecteurs de ce manuscrit de croire que j’invente quelque chose.

La voiture de ma mère, chargée de son brillant bagage, partit quelques minutes avant que nous nous missions en marche, ce qui ne se fit pas sans certaine cérémonie et un certain ordre : les Indiens marchant ordinairement en file, chaque homme suivant exactement les pas de celui qui est devant lui. Feu-de-la-Prairie se mit en tête, comme le chef le plus ancien et le plus sage au conseil. Cœur-de-Pierre était le second et les autres suivaient certaines règles de préséance connues d’eux seuls. Aussitôt que la ligne fut formée, ils se mirent en mouvement, mon oncle, l’interprète, et moi marchant à côté de Feu-de-la-Prairie, tandis que Miller, suivi d’une demi-douzaine de curieux de la ferme et de la maison, formait l’arrière-garde.

Ôn se rappelle que John avait été envoyé à la hutte pour annoncer la visite des Indiens. Il était resté plus longtemps que nous ne le pensions ; mais lorsque la procession fut à moitié route, nous le rencontrâmes qui revenait. Le digne serviteur fit volte-face, se plaça près de moi, et me communiqua tout en marchant le résultat de ses observations.

— Pour dire la vérité, monsieur Hughes, le vieillard fut très-ému d’entendre que près de cinquante Indiens étaient venus à une si grande distance.

— Dix-sept, John, dix-sept vous auriez dû dire, c’est le nombre exact.

— Vraiment, Monsieur, eh bien, je déclare que je les croyais au nombre de cinquante ; un instant j’ai pensé dire quarante, mais il m’a semblé que ce n’était pas assez. Pendant ce temps, John regardait derrière lui pour compter les guerriers qui nous suivaient, et convaincu de son erreur, et reconnaissant son exagération, défaut des plus communs parmi les hommes de sa classe, il reprit son discours. Eh bien, Monsieur, je crois que vous avez raison, et que j’ai été un peu loin. Mais le vieux Sus fut excessivement ému lorsque je lui annonçai la visite de ses frères, et je restai avec lui pour l’aider à s’habiller et à se peindre ; car le nègre, Yop, n’est bon à rien maintenant, vous savez. Ce devait être un triste temps, Monsieur, lorsque les habitants de New-York n’avaient que des nègres pour les servir.

— Cela allait pourtant assez bien, John, répondit mon oncle, qui avait un grand attachement pour cette vieille race nègre qui autrefois remplissait généralement toutes les fonctions domestiques dans notre pays. Jaaf, cependant, n’a jamais été exactement ce qu’on appelle un valet de chambre, quoiqu’il fût l’homme de confiance de mon père.

— Eh bien, Monsieur, s’il n’y avait eu que Yop, Sus n’eût jamais été décemment peint et habillé pour cette occasion. Tel qu’il est maintenant, j’espère que vous serez satisfait, Monsieur, car il a tout à fait bon air ; à la mode indienne, bien entendu.

— L’Onondago vous a-t-il fait quelques questions ?

— Ma foi, monsieur Hughes, vous savez ce qu’il en est avec lui. Susquesus est un homme très-silencieux, surtout lorsqu’il a quelqu’un pour soutenir la conversation. Je parlai presque tout le temps moi-même, ainsi qu’il arrive habituellement quand je lui fais une visite. Les Indiens sont, je pense, Monsieur, remarquablement portés au silence.

— Et qui a eu l’idée de la peinture et de la toilette, est-ce vous ou l’Onondago ?

— Ma foi, Monsieur, je suppose que dans l’origine l’idée vint de l’Indien, quoique ce fût à ma suggestion. Oui, Monsieur, je suggérai l’idée ; quoique je ne puisse pas assurer que Sus n’en eût pas l’intention, même avant que je donnasse mon opinion.

— Est-ce vous qui avez pensé à la peinture ? dit mon oncle Ro. Je ne me souviens pas d’avoir, depuis trente ans, vu Sans-Traces se peindre. Une fois je lui demandai de se peindre et de s’habiller, et je me rappelle sa réponse comme si je l’avais entendue hier. Quand l’arbre, dit-il, cesse de porter des fruits, les fleurs ne font que rappeler son inutilité.

— J’ai entendu dire que Susquesus était renommé pour son éloquence.

— Je me rappelle, en effet, qu’il avait cette réputation, quoique je ne puisse en garantir la justice. De temps à autre j’ai entendu chez lui des expressions fortes et poétiques, dans son Anglais incorrect et brisé ; mais en général il est simple et taciturne. Je me rappelle avoir entendu dire par mon père que lorsqu’il fit la connaissance de Susquesus, il y a de cela soixante ans, le vieillard avait une grande crainte d’être réduit à l’humiliante nécessité de faire des paniers et des balais ; mais une fois ses terreurs à cet égard écartées, il avait toujours depuis paru satisfait et sans souci.

— Le sans-souci est l’apanage de ceux qui possèdent le moins, je pense, Monsieur. Ce ne serait pas chose facile pour le gouvernement de New-York de trouver le moyen de dépouiller Sus de ses fermes, soit en élevant des chicanes sur le titre, soit en employant un des ingénieux expédients imaginés par les politiques d’Albany. Mais nous voici arrivés.

Nous touchions effectivement à la hutte. La soirée était délicieuse. Susquesus s’était assis sur un tabouret, au centre de la verte pelouse qui s’étendait devant l’entrée de son habitation. Un arbre touffu le couvrait de son ombre et le protégeait contre les rayons du soleil couchant. Jaaf était placé à côté de lui, dans une attitude qu’il jugeait assortie à sa couleur et à son caractère. Voilà encore un trait de la nature humaine ; c’est que tandis que le nègre affecte un grand mépris pour l’homme rouge, l’Indien a la conscience de sa supériorité sur un esclave domestique. Je n’avais jamais vu Susquesus en si grand costume que dans cette soirée. Habituellement il portait les vêtements Indiens ordinaires, mais je ne l’avais pas vu avec ses ornements et sa peinture. Les premiers consistaient en deux médailles, à l’effigie de George III et de son grand-père, de deux autres que lui avaient données les agents de la république ; d’anneaux à ses oreilles, si grands qu’ils tombaient presque sur l’épaule, et de bracelets formés avec les dents de quelque animal, que j’avais pris d’abord pour des dents d’hommes. À sa ceinture étaient un tomahawk brillant et un couteau dans sa gaine, tandis que le fusil bien éprouvé était debout contre un arbre ; toutes ces armes semblaient produites comme autant d’emblèmes du passé, le vieillard ne pouvant guère à cette heure s’en servir utilement. Susquesus avait employé la peinture avec un goût peu ordinaire chez un Indien, ayant simplement donné à ses joues une teinte légère, qui servait à rehausser l’éclat de ses yeux autrefois si brillants, maintenant obscurcis par l’âge. Sous les autres rapports, rien n’était changé dans la simplicité ordinaire qui régnait au dehors et au dedans de la cabane, quoique Jaaf eût produit au soleil un vieil habit de livrée qu’il avait autrefois porté et un tricorne qu’il avait l’habitude de mettre les dimanches et jours de fête, le tout pour montrer la supériorité d’un nègre sur un Indien.

Trois ou quatre bancs grossiers, appartenant à l’établissement, avaient été placés en demi-cercle, à quelque distance devant Susquesus, pour la réception de ses hôtes. Ce fut donc vers ces bancs que Feu-de-la-Prairie se dirigea, suivi des autres chefs. Quoiqu’ils se fussent rangés promptement en cercle, ils restèrent plus d’une minute sans s’asseoir. Tous contemplaient avec attention, mais avec respect le vénérable vieillard, qui soutenait leurs regards avec une attention et une gravité égales. Enfin à un signe de Feu-de-la-Prairie, chacun prit son siège. Ce changement de position toutefois n’interrompit point le silence ; pendant dix minutes ils restèrent ainsi, regardant l’Intègre-Onondago, qui de son côté tenait ses yeux fixés sur ses frères. Ce fut pendant cet intervalle du silence qu’arriva la voiture de ma grand’mère, qui s’arrêta juste en dehors du cercle des Indiens graves et attentifs ; pas un d’eux ne tourna la tête pour savoir d’où venait cette interruption. Personne ne disait un mot : ma chère grand’mère contemplait avec une profonde attention cette scène intéressante, tandis que toutes les faces brillantes qui étaient autour d’elle formaient autant d’éloquentes images de curiosité féminine mêlée de sentiments d’une nature plus exquise.

Enfin Susquesus se leva avec une grande dignité de manières et sans aucun effort visible, et prit la parole. Sa voix me semblait un peu tremblante, plutôt par l’émotion que par l’âge mais il se montrait calme, et ses idées étaient extraordinairement nettes. Mille-Langues eut soin de m’interpréter le tout.

— Frères, dit Susquesus, vous êtes les bienvenus. Vous avez parcouru un sentier long, tortueux et plein d’épines pour rencontrer un vieux chef dont la tribu, depuis quatre-vingt-dix ans, a pu le considérer comme parmi les morts. Je suis fâché qu’une vue plus belle ne frappe pas vos yeux à la fin d’un si long voyage. Je rendrais plus large et plus droit le sentier qui reconduit vers le soleil couchant, si je le pouvais. Mais je ne sais pas comment ; je suis vieux. Le pin dans la forêt n’est guère plus âgé ; les villages des faces pâles que vous avez traversés en si grand nombre ne sont pas à moitié si vieux. Je suis né quand les hommes de la race blanche étaient comme l’orignal sur les montagnes, un ici, un autre là ; maintenant, ils sont nombreux comme les pigeons après qu’ils ont couvé leurs petits. Quand j’étais enfant, mes jeunes jambes ne pouvaient me conduire hors des forêts dans une plaine, aujourd’hui mes vieilles jambes ne peuvent me porter jusqu’aux bois, tant ils sont éloignés. Tout est changé sur notre terre, excepté le cœur de l’homme rouge. Cela est comme le rocher, qui ne s’altère jamais. Mes enfants, vous êtes les bienvenus.

Ce discours, prononcé dans le diapason rauque et profond de la vieillesse, mais avec un feu qui était couvert plutôt qu’éteint, produisit une vive émotion. Un murmure d’admiration éclata parmi les chefs, quoique aucun ne se levât pour répondre, jusqu’à ce qu’il se passât un temps nécessaire pour que la sagesse du discours fit son impression sur les auditeurs. Quand cette pause fut jugée suffisamment longue pour produire cet effet, Feu-de-la-Prairie, aussi renommé dans le conseil que sur le champ de bataille, se leva. Voici la substance de son discours :

— Père, vos paroles sont toujours sages, elles sont toujours vraies. Le sentier entre votre wigwam et nos villages est effectivement long, il est tortueux, et nous y avons rencontré bien des épines et bien des pierres. Mais toutes difficultés peuvent être surmontées. Il y a deux lunes, nous étions à un bout ; aujourd’hui nous sommes à l’autre bout. Nous sommes venus avec deux entailles sur nos bâtons. L’une nous disait d’aller au grand conseil des faces pâles, pour voir notre Grand Père blanc ; l’autre nous disait de venir ici pour voir notre Grand Père rouge. Nous sommes allés à la maison du conseil des faces pâles ; nous avons vu l’oncle Sam. Son bras est long ; il atteint depuis le lac salé, dont nous avons essayé de boire les eaux, mais elles sont trop salées, jusqu’à nos lacs, près du soleil couchant, dont les eaux sont douces. Nous n’avions jamais goûté auparavant des eaux salées, et nous ne les trouvons pas agréables. Nous ne les goûterons plus jamais ; ce n’est pas la peine de venir si loin pour boire de l’eau qui est salée.

— L’oncle Sam est un chef sage. Il a beaucoup de conseillers. Son conseil auprès du feu du conseil doit être un grand conseil ; il s’y dit beaucoup de choses. Ses mots doivent avoir en eux beaucoup de bon, ils sont si nombreux. En les écoutant nous pensâmes à notre Père Rouge, et nous résolûmes de venir ici. Nous y sommes venus. Nous sommes heureux de trouver notre Père Rouge vivant encore et bien portant. Le Grand-Esprit aime un Indien juste et prend soin de lui. Cent hivers, à ses yeux, sont comme un hiver. Nous le remercions de nous avoir conduits par le sentier long et tortueux, au bout duquel nous avons trouvé Sans-Trace, l’Intègre des Onondagoes. J’ai dit.

Un rayon de bonheur glissa sur les traits sombres de Susquesus, lorsqu’il entendit, dans sa propre langue, un titre bien mérité qui n’avait pas réjoui ses oreilles pendant un temps aussi long que la vie ordinaire d’un homme. C’était un titre, un surnom, qui racontait l’histoire de ses rapports avec sa tribu ; et ni les années, ni la distance, ni les nouvelles scènes, ni les nouveaux liens, ni les guerres, ne lui avaient fait oublier les plus petits incidents du passé. Je contemplais le vieillard presque avec terreur, pendant que sa contenance l’illuminait par un torrent de souvenirs, et le regard expressif que jeta vers moi mon oncle, disait combien aussi il se sentait ému.

Lorsque Feu-de-la-Prairie reprit son siège, il se fit encore un profond silence, pendant lequel on n’entendit d’autre son que le grognement mécontent et les sourdes exclamations de Jaaf, qui ne pouvait souffrir aucun Indien que son compagnon. Il était évident pour nous que le nègre était vivement contrarié de cette visite extraordinaire, mais aucun des hommes rouges n’y prit garde. Sus, qui était près de lui, devait entendre ses murmures ; cela ne lui fit pas détourner un seul instant ses regards de dessus ses hôtes. D’un autre côté, les chefs paraissaient ne pas s’apercevoir de la présence du nègre, quoiqu’il en fût tout autrement, ainsi que nous le vîmes depuis. En un mot, l’Intègre Onondago était le centre d’attraction, toute autre chose étant mise en oubli.

Enfin, il se fit un léger mouvement parmi les faces rouges, et un autre orateur se leva. Cet homme était certainement le moins bien tourné de la troupe. Sa stature était au-dessous de celle des autres chefs, ses formes maigres et sans grâce ; et son extérieur manquait de cette noblesse qui était si remarquable parmi tous ses compagnons. Comme je l’appris depuis, le nom de cet Indien était Vol-d’Aigle, à cause du caractère élevé de son éloquence. Un tel homme ne pouvait se lever pour parler, sans causer une certaine sensation parmi ses impatients auditeurs. Quelque soin que prennent les hommes rouges de ne pas trahir leurs émotions, nous pouvions découvrir quelques mouvements à peine réprimés, lorsque Vol-d’Aigle se tenait debout, prêt à parler. L’orateur commença sur un ton grave et solennel, changeant ensuite ses inflexions qui passaient alternativement de la douceur à l’éclat, du grave au pathétique. Il me semblait en écoutant que jamais la voix humaine ne posséda autant de pouvoir de persuasion.

— Le Grand Esprit, dit-il, forme les hommes différemment. Quelques-uns sont comme les roseaux, qui plient devant la brise, et sont emportés par l’orage. Quelques-uns sont des pins, avec un tronc frêle, des branches clair-semées et un bois tendre. De temps en temps il y a parmi eux un chêne qui étend ses branches à une grande distance, et donne une ombre agréable. Son bois est dur et il résiste longtemps. Pourquoi le Grand Esprit fait-il cette différence dans les arbres ? Pourquoi le Grand Esprit fait-il cette différence parmi les hommes ? Il la fait, quoique nous ne le sachions pas. Ce qu’il fait est bien.

— J’ai entendu des orateurs devant la face du conseil se plaindre que les choses soient comme elles sont. Ils disent que la terre, les rivières et les terres de chasse appartiennent à l’homme rouge seulement, et qu’aucune autre couleur ne devrait s’y rencontrer. Le Grand Esprit a pense autrement, et ce qu’il pense arrive. Les hommes sont de plusieurs couleurs. Quelques-uns sont rouges, ce qui est la couleur de mon père. Quelques-uns sont pâles, ce qui est la couleur de nos amis. Quelques-uns sont noirs, ce qui est la couleur de l’ami de mon père. Il est noir, quoique l’âge change sa peau. Tout cela est bien ; cela vient du Grand Esprit, et il ne faut pas nous plaindre.

— Mon père dit qu’il est très-vieux, que le pin dans la forêt n’est guère plus vieux. Nous le savons. C’est une raison pour laquelle nous sommes venus si loin le voir, quoiqu’il y ait une autre raison. Mon père sait quelle est cette autre raison, et nous aussi, nous le savons. Depuis cent hivers et autant d’étés, cette raison n’est pas sortie de nos esprits. Les vieillards l’ont racontée aux jeunes gens, et les jeunes gens, quand ils sont devenus plus vieux, l’ont racontée à leurs fils. C’est ainsi qu’elle a atteint nos oreilles. Pendant tout ce temps, combien de mauvais Indiens ont vécu, sont morts et sont oubliés ! C’est le bon Indien qui vit le plus longtemps dans nos mémoires. Nous voulons oublier que les méchants aient jamais été dans nos tribus. Nous n’oublions jamais les bons.

— J’ai vu bien des changements, et je ne suis qu’un enfant en comparaison de mon père ; mais je sens dans mes os le froid de soixante hivers. Pendant tout ce temps, les hommes rouges se sont de plus en plus avancés vers le soleil couchant. Je pense quelquefois que je vivrai assez longtemps pour l’atteindre. Ce doit être très-loin, mais l’homme qui ne s’arrête pas, va loin. Allons là, les faces pâles nous y suivront. Pourquoi en est-il ainsi ? Je ne le sais. Mon père est plus sage que son fils, et il peut nous le dire. Je m’assois pour écouter sa réponse.

Quoique Vol-d’Aigle eût parlé avec calme et conclu d’une manière si différente à celle que j’attendais, il y avait un profond intérêt dans tout ce qui se passait. La raison particulière qui avait appelé de si loin ces hommes rouges vers Susquesus, n’était pas encore révélée, contre notre attente ; mais le profond respect que ces étrangers, venus des déserts de l’ouest, témoignaient à leur vénérable ami, nous assurait que lorsque nous la connaîtrions, elle serait digne de nous intéresser. Selon l’habitude, il se fit une pause, après laquelle Susquesus se leva encore et répondit :

— Mes enfants, je suis très-vieux, il y a cinquante automnes, lorsque tombèrent les feuilles, je croyais qu’il était temps pour moi de passer sur les heureuses terres de chasse de mon peuple et de redevenir un peau-rouge. Mais mon nom n’a pas été appelé. J’ai été laissé seul ici au milieu des faces pâles, au milieu de leurs champs, de leurs maisons, de leurs villages, sans aucun être de ma couleur et de ma race auquel je pusse adresser la parole. Ma tête était presque blanche. Cependant, à mesure que les années descendaient sur ma tête, l’esprit se tourna davantage sur ma jeunesse. Je commençai à oublier les batailles, les chasses et les voyages de mon âge mûr, et à penser aux choses qui se passaient quand j’étais un jeune chef chez les Onondagoes. Mes jours sont maintenant des songes, dans lesquels je rêve du passé. Pourquoi l’œil de Susquesus voit-il si loin, après cent hivers et plus ? Quelqu’un peut-il le dire ? Je ne le crois pas. Nous ne comprenons pas le Grand Esprit, et nous ne comprenons pas ses actes. Me voici ici, où j’ai passé la moitié de mes jours. Ce grand wigwam est le wigwam de mes meilleurs amis. Quoique leurs faces soient pâles et la mienne rouge, nos cœurs sont de la même couleur. Je n’oublierai jamais ceux-là, non, pas un d’entre eux. Je les vois tous, depuis le plus vieux jusqu’au plus jeune. Ils semblent être de mon sang. Cela vient de leur bonté et de plusieurs preuves d’affection. Ceux-ci sont toutes les faces pâles que je vois. Les hommes rouges sont devant mes yeux, partout et en tous lieux. Mon cœur est avec eux.

— Mes enfants, vous êtes jeunes. Soixante-dix hivers sont beaucoup pour chacun de vous. Il n’en est pas ainsi de moi. Pourquoi ai-je été laissé seul ici, debout près des terres de chasse de nos pères ? Je ne saurais le dire. Il en est ainsi, et ce doit être bien. Un sapin desséché se voit quelquefois isolé dans les champs des faces pâles. Je suis un arbre semblable. On ne l’abat pas, parce que le bois ne vaut rien, et que les squaws n’en veulent pas pour leur cuisine. Quand les vents soufflent, ils semblent souffler autour de l’arbre. Il est fatigué de rester là seul, mais il ne peut pas tomber. Cet arbre appelle la hache, mais aucun homme ne porte la hache à sa racine. Son temps n’est pas venu. Ainsi en est-il de moi ; mon temps n’est pas venu.

— Enfants, mes jours maintenant sont des rêves de ma tribu. Je vois le wigwam de mon père. C’était le meilleur du village. Il était un chef, et la venaison n’était jamais rare dans sa demeure. Je le vois venir sur le sentier de guerre avec beaucoup de chevelures pendues à son croc. Il avait beaucoup de wampum, et portait beaucoup de médailles. Les chevelures à son croc venaient quelquefois des hommes rouges, quelquefois des faces pâles. Il les avait toutes gagnées lui-même. Je vois ma mère aussi. Elle m’aimait comme l’ourse aime ses petits. J’avais des frères et des sœurs, et je les vois aussi. Ils vivent, et jouent, et paraissent heureux. Voilà la source où nous recueillions de l’eau dans nos gourdes, et voici les montagnes où nous attendions les guerriers qui revenaient du sentier de la guerre et de la chasse. Tout se représente à moi avec charme. Ceci était un village des Onondagoes, mon peuple, et je les aimais il y a cent vingt hivers. Je les aime maintenant, comme si le temps écoulé n’était qu’un hiver et un été. Le cœur ne sent pas le temps. Pendant cinquante saisons, j’ai peu pensé à mon peuple. Mes pensées étaient avec la chasse, et le sentier de la guerre, et les querelles des faces pâles avec qui je vivais. Maintenant, je le répète, je pense davantage au passé et à mes jours de jeunesse. C’est un grand mystère ; pourquoi voyons-nous si clairement des choses si éloignées, et ne pouvons-nous pas voir celles qui sont près de nous ? Cependant, il en est ainsi. Enfants, vous demandez pourquoi l’homme rouge s’avance toujours vers le soleil couchant, et pourquoi les faces pâles suivent. Vous demandez si l’endroit où se couche le soleil peut jamais être atteint, et si les hommes pâles iront y labourer, y bâtir et y couper des arbres. Celui qui a vu ce qui est arrivé, devrait savoir ce qui arrivera. Je suis très-vieux, mais je ne vois rien de nouveau. Un jour ressemble à l’autre. Les mêmes fruits viennent chaque été, et les hivers sont tous les mêmes. L’oiseau fait son nid plusieurs fois dans le même arbre.

— Mes enfants, j’ai vécu longtemps parmi les faces pâles. Cependant, mon cœur a la même couleur que mon visage. Je n’ai jamais oublié que je suis un homme rouge, jamais oublié les Onondagoes. Quand j’étais jeune, de belles forêts couvraient ces plaines. Près et loin, le chevreuil et l’orignal bondissaient parmi les arbres. Rien ne les arrêtait que le chasseur. Tout est changé ! La charrue a effrayé les cerfs. L’orignal ne veut pas rester près du son de la cloche des églises. Il ne sait pas ce que cela veut dire. Le cerf part le premier. L’homme rouge suit sa piste, et les faces pâles ne sont jamais bien loin derrière. Ainsi en a-t-il été depuis que les grands canots de l’étranger sont entrés dans nos eaux ; ainsi en sera-t-il jusqu’à ce qu’on arrive à un autre lac salé au-dessous du soleil couchant. Alors l’homme rouge devra s’arrêter et mourir dans les plaines ouvertes, où le rhum, le tabac et le pain sont en abondance, ou bien il devra marcher dans le grand lac salé de l’ouest, et être noyé. Pourquoi cela, je ne puis le dire. Il en a été ainsi, je le sais, il en sera ainsi, je le crois. Il y a une raison pour cela ; mais personne ne peut la dire, si ce n’est le Grand Esprit.

Susquesus avait parlé avec calme et d’une voix ferme, et Mille-Langues traduisait phrase par phrase. L’attention des sauvages auditeurs était si profonde, que j’entendais les mouvements de leur respiration comprimée. Nous autres, hommes blancs, nous sommes tellement occupés de nous-mêmes et de nos intérêts passagers, nous regardons les autres races comme tellement inférieures à nous, qu’il est rare que nous ayons le temps ou la volonté de réfléchir sur les conséquences de nos propres actes. Combien cependant est-il de créatures inférieures que nous écrasons négligemment sur notre route, comme la roue qui parcourt rapidement le grand chemin. C’est ainsi qu’il en a été pour l’homme rouge, et, comme le disait Sans-Traces, c’est ainsi qu’il en sera encore. Il sera chassé jusqu’au lac salé de l’extrême occident, où il faut qu’il se plonge pour s’y noyer, s’il n’aime mieux s’arrêter au milieu des blancs et mourir dans l’abondance.

Mon oncle Ro connaissait les Indiens et leurs habitudes, mieux qu’aucun de nous, si ce n’est ma grand’mère. Celle-ci, en effet, avait été beaucoup avec eux dans ses premières années, et lorsque toute jeune elle demeurait avec son oncle le porteur de chaînes, elle avait vécu dans les bois, près de la tribu même de Susquesus, et avait souvent entendu parler avec estime de l’Indien, quoiqu’il fût alors déjà exilé de son pays. Quand notre vieil ami eut repris son siège, elle fit signe à son fils et à moi de nous approcher de sa voiture, et nous parla de ce qui venait de se passer, la traduction de Mille-Langues ayant été faite assez haut pour que tout le monde l’entendît.

— Ceci n’est pas une visite d’affaires, dit-elle, mais seulement de cérémonie. Demain, probablement, le véritable objet du voyage des étrangers nous sera révélé. Tout ce qui s’est passé n’a été qu’une affaire de compliments mêlée au désir d’entendre les paroles du sage. L’homme rouge ne se presse jamais, l’impatience étant à ses yeux un défaut qui n’appartient qu’à nous autres femmes. Eh bien, quoique nous ne soyons que des femmes, nous pouvons attendre. En même temps, quelques-unes de nous peuvent pleurer, comme vous voyez que cela arrive à Mary Warren.

C’était assez vrai ; les beaux yeux des quatre demoiselles étaient brillants de larmes, tandis que les joues de celle qu’on venait de signaler étaient littéralement baignées de pleurs. Mais quand elle entendit cette allusion à sa profonde sensibilité, elle essuya ses yeux, et de si vives couleurs animèrent ses joues, que je crus convenable de détourner les yeux. Pendant cette espèce d’aparté, Feu-de-la-Prairie s’était encore levé, et il fit la clôture de la cérémonie par un autre petit discours.

— Père, dit-il, nous vous remercions. Ce que nous avons entendu ne sera pas oublié. Tous les hommes rouges ont peur du grand lac salé, qui est sous le soleil couchant, et dans lequel on dit qu’il se plonge tous les soirs. Ce que vous nous en avez dit nous y fera penser davantage. Nous venons de loin et nous sommes fatigués. Nous irons maintenant à notre wigwam pour y manger et dormir. Demain, quand le soleil sera ici (indiquant l’endroit du ciel où l’astre devait être vers neuf heures) nous viendrons encore et nous ouvrirons nos oreilles. Le Grand Esprit qui vous a si longtemps épargnés vous épargnera jusque-là, et nous n’oublierons pas de venir. Il nous est trop agréable près de vous que nous puissions oublier. Adieu.

Les Indiens se levèrent alors en corps et restèrent debout et immobiles pendant plus d’une minute à regarder Susquesus dans un profond silence, puis s’éloignèrent d’un pas rapide, et suivirent leurs conducteurs vers leurs quartiers. Pendant que la troupe s’éteignait ainsi sans bruit, un léger nuage passa sur le front de Sans-Traces, et il ne sourit plus de la journée.

Mais le nègre, contemporain de l’Indien, continuait toujours à exprimer son mécontentement de voir devant lui tant de Peaux-Rouges.

— Que faire de tant d’Indiens ? disait-il à son ami qui ne l’écoutait pas ou n’y faisait pas attention. Aucun bien ne vient de cette espèce. Combien souvent ils ont fait embûches dans les bois quand vous et moi tout près, Sus. Vous devenir bien vieux, Peau-Rouge, et bien oublieux. Personne ne peut tant vivre que l’homme de couleur. Bon Dieu ! Je crois quelquefois, moi, vivre pour toujours. Étonnant d’y penser combien de temps moi rester sur cette terre.

Des exclamations de cette nature étaient si fréquentes chez le vieux Jaaf, que personne n’y faisait attention. Il ne semblait pas lui-même attendre une réponse, et aucun de nous ne songeait à lui en faire. Quant à Sans-Traces, il se leva d’un air triste, et rentra dans sa cabane comme un homme qui désirait être seul avec ses pensées. Ma grand’mère se remit en route avec sa voiture, et nous reprîmes à pied le chemin de la maison.