Rayons perdus (1869)/Anniversaire

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Alphonse Lemerre (p. 83-85).
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ANNIVERSAIRE.


Voici venir le jour où mourut mon grand-père.
Hélas ! c’est pour mon cœur encor tout éperdu
Un de ces souvenirs sur lesquels rien n’opère,
Et qui, toujours vivant, tantôt me désespère,
Tantôt brille à mes yeux comme un rayon perdu.

Dans la coupe secrète où mes larmes s’assemblent,
Toutes celles qu’alors m’arracha la douleur
Ruisselèrent. Et là, dans l’ombre, elles ressemblent
À ces frais diamants, à ces gouttes qui tremblent
Dans le mystérieux calice d’une fleur.

Car si j’ai très-souvent les paupières humides,
Je ne me laisse pas troubler par les sanglots.

Je suis fière, très-fière, & mes pleurs sont timides.
Ainsi je les recueille & les garde limpides
Dans le calme puissant & doux des vastes flots.

Puis, semblable à l’enfant qui se penche sur l’onde,
Lorsque mon front pensif s’incline sur ma main,
Mes regards abaissés plongent dans l’eau profonde
Du lac intérieur, dont la fraîcheur m’inonde
Et verse dans mon sang l’élément surhumain.

Toute âme porte en soi ce gouffre, cet abîme,
Puits sans fond, flot sans rive, espace illimité !
Dans cette sombre mer vient se laver le crime,
Et quand il a subi ce baptême sublime,
L’homme le plus souillé reprend sa pureté.

Comme du haut du ciel les étoiles tremblantes
Projettent sur les eaux leurs sillons fugitifs,
Ainsi mes pauvres morts aux ombres chancelantes,
Dans ce vaste océan fait de larmes brûlantes,
Transparaissent toujours à mes yeux attentifs.

Ce fidèle miroir aujourd’hui me retrace
Mon grand-père : c’est lui qui revient à pas lents,

C’est lui qui me sourit, & soudain je l’embrasse
Tel qu’il était jadis, plein d’humour & de grâce,
Le front auréolé de ses beaux cheveux blancs.

Nous avions l’un pour l’autre une extrême tendresse,
Naïve comme moi, sereine comme lui ;
Dans cette intimité suave & charmeresse,
Chacun de ses regards m’était une caresse,
Chaque mot de ma bouche écartait son ennui.

En vain depuis longtemps il a quitté la vie,
Pas un jour n’a passé pour moi sans un regret ;
Sa mémoire toujours m’a partout poursuivie,
J’ai cherché dans les cieux son image ravie
Et j’ai dit : Parle-moi ! croyant qu’il répondrait.

Ah ! quand je t’appelais de ta couche paisible,
Grand-père, j’ignorais que Dieu sait mieux que nous
Quand il faut que la mort, de sa main invincible,
Délivre de la terre une âme trop sensible
Et lui fasse goûter un repos sûr & doux.


Juillet 18…