Rayons perdus (1869)/Préface

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Alphonse Lemerre (p. 1-2).
I.

Quand, au bord de chemin, vient la biche craintive,
Elle hésite un instant avant de le passer ;
Elle voudrait cacher sa course fugitive,
Redoutant le chasseur qui la pourrait blesser.

Dans ses grands yeux scintille une larme captive,
Sur sa robe soyeuse un frisson vient glisser,
L’épouvante en son cœur comme un foyer s’active,
L’effroi de l’inconnu l’empêche d’avancer.

Mais de l’autre côté la forêt est plus verte,
Le gazon plus épais, le taillis plus fourré,
L’eau murmure plus fraîche en son lit plus serré.

Quelle arène splendide à son audace offerte !
Elle regarde encor, le courage la prend,
Et, relevant la tête, elle part en courant.


II.

Je suis comme la biche indécise & tremblante
Devant le taillis vert au gazon savoureux ;
Un désir insensé prend mon cœur douloureux
D’échapper à tout prix à ma vie accablante.

Sous le lourd poids du sort je me sens chancelante ;
Mes rêves, succombant comme de vaillants preux,
Gisent là, devant moi, couchés en rangs nombreux,
Et l’espérance fuit, à revenir si lente !

Oh ! je veux m’en aller à la gloire, là-bas !…
Mais pour l’atteindre, il faut aussi franchir la route
Où tous les préjugés font le guet l’arme au bras.

Je les sais sans pitié, j’ai peur, je les redoute,
Le trouble où je me vois accroît encore mon doute,
Le danger est certain… Si je n’arrivais pas !…