Rayons perdus (1869)/Vivere memento

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Alphonse Lemerre (p. 53-58).

VIVERE MEMENTO.


La vie est si souvent morne & décolorée,
À l’ennui l’heure lourde est tant de fois livrée
Que le corps s’engourdit,
Et que l’âme, fuyant les épreuves amères,
S’envole & vient saisir à travers les chimères
L’idéal interdit.

On trouve ainsi l’oubli des autres, de soi-même,
On n’est plus de la terre, on plane, on rêve, on aime,
Toute chose est à vous ;
La notion du vrai si bien est renversée
Que, dans vos doigts, les fils, dont la vie est tissée,
Semblent soyeux & doux.


Sondant imprudemment ce que Dieu vous dispense,
On veut que tout travail porte sa récompense
Et tout arbre son fruit.
On repousse un devoir humble, austère ou stérile,
Et cette paix factice à la fin vous exile
De ce monde de bruit.

On meurt en peu de temps lorsqu’on vit cette vie ;
Cette ivresse d’esprit du sommeil est suivie.
On s’éveille au tombeau.
Plus charmeresse encor que la mélancolie,
Comme un souffle léger cette douce folie
Éteint votre flambeau.

Si jamais âme humaine a goûté ce vertige,
Et, semblable à la fleur arrachée à sa tige
Que soulève le vent,
Si jamais un esprit a délaissé la terre,
Ce fut moi, dans les jours où j’aimais à me taire
Pour m’en aller rêvant.

Que de fois je mentis à ma propre souffrance,
Alors que s’élançait au loin mon espérance
Fraîche & riante encor !

Que de fois ce semblant de liberté bénie
A brillé dans ma nuit obscure, indéfinie,
Avec des rayons d’or !

Et pourtant, non ! malgré sa lueur scintillante,
Son prisme éblouissant, cette flamme brillante
N’était pas la clarté.
Ce leurre décevant, qui vient & se retire,
Décuple en vous trompant le sévère martyre
De la réalité.

Car la loi de la vie est sérieuse & grave ;
Comme le temps au front met la ride & la grave
Avec son dur couteau,
Ainsi profondément dans notre âme indécise,
Inscrivons ces deux mots de latin pour devise :
Vivere memento !

Oui, souviens-toi de vivre ; oui, malgré la tempête
Ne t’abandonne pas, ne courbe pas la tête,
Résiste, espère, crois !
Ne fuis pas, âme triste, aux sphères inconnues,
Mais, labarum sacré ! si tu sondes les nues,
Vois-y luire la croix !


Dieu t’a donné le corps pour prison sur la terre,
Il t’astreint à l’épreuve, à la souffrance austère,
À la misère, au deuil.
Le premier cri de l’être, arrivant en ce monde,
Est un cri de douleur, dont l’angoisse profonde
Ne finit qu’au cercueil.

La vie est un combat sans repos ni relâche.
Lutte donc vaillamment. Le désespoir est lâche :
Dieu hait la lâcheté !
Chaque jour il nous rend par un nouveau prodige
La force & la vertu, mais de nous il exige
La bonne volonté.

Il est dans sa bonté ton secours, ta ressource,
De toute chose il est la fin comme la source,
Le but & le moyen.
S’il t’a donné la vie avec devoir de vivre,
Quand le joug est trop lourd, lui-même te délivre
Et te sert de soutien.

Marche donc devant toi d’un cœur contant & brave,
Laisse aux faibles l’oubli qui restreint & déprave,
Vis & sache pourquoi !

Vis par le dévoûment, vis par le sacrifice,
Vis par la vérité, par la pure justice,
Vis aussi par la foi !

Vis par la liberté, par la joie & les larmes,
Vis par l’art créateur qui des maux fait des charmes,
Par le divin espoir ;
Vis par la charité, vis par la patience,
Par l’amour pur, vainqueur de l’âpre expérience
Et vis par le devoir !

Vis & marche en avant, forte de la pensée
Que la vie éternelle est pour nous commencée
Dès notre premier jour,
Et que Dieu qui te voit, Dieu, le Saint & le Juste,
Promet à ton travail la récompense auguste
De son immense amour !

— Hélas ! je t’entends bien, voix chrétienne & stoïque,
Tu me montres le but idéal, héroïque,
Que mon âme comprend.
Mais la force me manque & parfois le courage ;
L’étoile disparaît derrière le nuage.
Et le doute me prend.


Comme un cheval ardent couvre son mors d’écume,
En stériles efforts tristement je consume
Mon jeune sang qui bout.
Mes pieds se sont meurtris aux pierres de la route,
La bataille perdue est changée en déroute
Et je me sens à bout.

Je songe & je regarde, ô vanité bornée !
Que sont les jours de l’homme & qu’est sa destinée
Devant l’éternité ?
Ce qu’est l’herbe jetée au gouffre formidable,
Ce qu’est ce monde-ci perdu dans l’insondable
Et dans l’immensité !

Seigneur, qui restes seul immuable & paisible,
Que suis-je, atome vain de ce globe invisible
Pour m’adresser à toi ?
Hélas ! j’ai tant souffert, console-moi, mon Père ;
Viens secourir l’enfant qui ploie & désespère ;
Éternel, réponds-moi !


Octobre 18…