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Reconnaissance de la région Andine, de la République Argentine/Introduction

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INTRODUCTION



Chargé par le gouvernement de ma patrie de diriger la Commission technique de délimitation avec la République du Chili, afin de mettre à exécution les dispositions du Traité signé en 1881 entre les deux nations, j’ai dû suspendre pour le moment les investigations que je ne cesse de faire comme particulier, et comme Directeur du Musée de La Plata, depuis environ vingt années dans la Cordillère des Andes, dans ses régions voisines et dans les terres de Patagonie presque inconnues jusqu’à présent. Mes nouvelles fonctions me permettront sans doute d’augmenter ces recherches, en me fournissant des moyens qui n’étaient pas à ma portée, et de les compléter sur des points que je n’ai pu connaître auparavant, pour présenter un tableau général et fidèle du territoire argentin dans les zones indiquées. Mais, jusqu’à ce que vienne le moment de coordonner un matériel aussi varié que celui qui est réuni, je juge convenable, avant de me consacrer aux travaux d’expertise, de faire connaître, ne fut-ce que d’une manière succinte, une partie au moins des travaux déjà réalisés par moi ou par l’excellent personnel qui m’a accompagné dans les reconnaissances faites sur le terrain pendant tant d’années. Le progrès du pays, tous les jours plus grand, réclame ces publications qui se rapportent à des régions à peine peuplées, peu connues, et généralement dénigrées, et qui, en étant pour la première fois exploitées par l’homme, ne le sont pas par ceux qui les feront le plus produire par l’effort du travail, au profit et à l’agrandissement de la nation.

Il est nécessaire que nous, argentins, réagissions, le plus tôt possible, contre notre abandon de l’exploitation du sol de la République et des richesses naturelles qu’il renferme. Qui pense à cet abandon en est peiné ; et si de temps en temps des initiatives isolées s’efforcent de produire une réaction bienfaisante, ces efforts ne sont pas protégés par la connaissance préalable du milieu où ils s’appliquent, et alors ou ils se brisent contre des obstacles qui les annulent, ou ils donnent des résultats, sinon contraires au but qu’on se propose, du moins insuffisants pour qu’ils produisent les bienfaits qu’on en attend. Il nous manque toujours une base sûre, c’est-à-dire, la complète connaissance de la géographie, de la géologie et de la météorologie, de la faune et de la flore, et nous qui travaillons à ce que cette connaissance s’acquière au plus tôt, et qui luttons contre l’indifférence publique, et les intérêts de quelques-uns auxquels l’ignorance du plus grand nombre procure des gains faciles, fût-ce aux dépens de la collectivité nationale, nous ne devons pas nous lasser dans cette tâche, puisque nous sommes convaincus que la République Argentine n’occupera pas le rang auquel elle a droit dans le concert de nations, tant que la richesse nationale ne sera pas fondée sur des bases plus solides que les actuelles.

Il est triste de dire la vérité sur ce qui se passe dans les régions que je décrirai à grands traits en racontant la reconnaissance que j’ai faite, cet été, accompagné des topographes et géologues du Musée de La Plata. La spéculation, surtout dans les territoires du sud, donne une valeur fictive aux terres, qui a en général pour base l’audace ou l’ignorance, mais elle ne donne pas un centime de revenu au trésor national ; et cette spéculation qui ne pourra pas exister avec l’exploitation de la terre par ceux qui la labourent, est entretenue par l’ignorance de cette région de la part de ceux qui ont le pouvoir de la mettre en valeur, et de la livrer à qui la puisse exploiter, connaissant d’avance les produits qu’elle peut donner.

L’indifférence nationale, en présence de la nécessité de connaître notre sol, pourrait expliquer plus d’un phénomène qui s’oppose à ce que nous soyons déjà la grande nation que nous devrions être, si l’on considère les très favorables conditions du milieu physique que nous avons hérité d’Espagne ; et pour les observateurs qui viennent ici ou qui étudient les conditions de notre territoire, la négligence que le gouvernement et le peuple apportent dans les investigations considérées, parmi les nations civilisées, comme de primordiale importance pour établir, sur des bases solides et inébranlables, les éléments de progrès du pays, est une cause d’étonnement constant.

Quand viennent des temps difficiles, on entend parmi nous des lamentations et des récriminations ; on lance des jugements téméraires, on tâtonne dans l’obscurité, et au lieu d’avancer d’un pas ferme, en se confiant en la décision que donne la pleine connaissance de l’origine et de la cause des difficultés qui ne sont jamais insurmontables, dans les limites du pouvoir de l’homme, nous nous contentons d’attendre commodément des jours meilleurs : espérance qui n’est que de la faiblesse et de l’apathie.

Nous oublions que si c’est une question d’honneur national que de défendre l’intégrité du sol natal, ce doit en être une aussi que de donner à ce sol toute sa valeur ; avec cela on évite le cas d’avoir à défendre son intégrité. Les États-Unis, sans armée permanente, sans flotte qui mérite ce nom en face de celles d’autres nations plus petites, sont en chemin d’être la première nation du monde par la connaissance qu’ont leurs fils du sol natal, et des ressources que leur procure le travail. C’est le secret du prodigieux développement de la nation que nous prétendons imiter. L’énergie, l’activité et la force nord-américaines ont leur origine dans la communion intime de l’homme avec la terre qui n’est pas ingrate s’il l’aime et l’arrose de sa sueur. Les États-Unis recueillirent l’héritage de l’Angleterre, et l’augmentèrent, au lieu de le gaspiller ; mais nous qui prétendons puérilement être leurs égaux dans le Sud, nous n’en pouvons pas dire autant. Nous avons été négligents, pour ne pas dire prodigues, avec notre héritage. Que de fois, nous qui nous sommes préoccupés de cet abandon aux moments où se discutaient nos frontières avec les voisins, le Paraguay, le Brésil, la Bolivie ou le Chili, avons-nous entendu des paroles comme celles-ci : « Pourquoi nous efforcer de défendre des territoires si lointains, si peu connus, si stériles (sans prendre la peine de savoir s’ils le sont en réalité), quand nous avons tant de terre encore si peu exploitée ? » Ce sont de mauvaises raisons tirées principalement de la mollesse égoïste ; elles priment le droit et la justice ; on ne s’arrête pas à examiner si c’est notre devoir ou non de défendre ces terres, parce qu’elles sont à nous, et ceux qui disent de pareilles non-sens, ne s’inquiètent pas de commettre ainsi le délit de lèse-patrie.

Il faut le répéter constamment : nous n’avons jamais prétendu, nous, les argentins, étendre les limites de la République au delà de ce que nous avions quand nous nous donnâmes le titre de nation indépendante ; au contraire, nous les avons diminuées parfois pour former d’autres nations, et dans d’autres cas, par des concessions qui peut-être n’ont pas été complètement justifiées, ou par des jugements arbitraux dont les raisons ne sont sans doute pas étrangères à la négligence déjà signalée. Mais ce que nous avons, nous devons le conserver. Quand même je ne crois pas qu’à l’avenir surgissent des difficultés avec les nations dont les frontières communes avec les nôtres ne sont pas encore nettement définies, ni que de ces difficultés puissent résulter d’injustes prétentions de notre part, comme les recherches qui motivent cet écrit se rapportent aux territoires voisins, ou comprennent des limites qui ne sont pas encore définies, j’ai considéré plus que jamais opportune cette publication en ce moment, puisque par elle le peuple argentin pourra mieux se rendre compte de l’opération de la démarcation qui se pratique en ce moment.

Avec la connaissance de la géographie physique des régions andines et des voisines, se corrigeront des erreurs générales, reçues pour la plupart comme de grandes vérités dans la conception des lignes frontières, et je ne doute pas qu’en dissipant de telles erreurs, en révélant la vérité des faits, ces publications faciliteront beaucoup la tâche de ceux qui doivent tracer ces limites, controlés comme ils le seront, par tous ceux qui s’intéressent à ce que les questions pendantes avec le Chili et la Bolivie, se terminent au plus tôt, par l’application de la vérité que révèle la science, et de la justice qui émane de la vérité.

Je ne crois pas, je le répète, qu’il surgisse de nouvelles difficultés internationales pour les questions de frontières ; mais, en tout cas, les difficultés s’évitent par la connaissance plus exacte du terrain où doivent être menées ces frontières, d’accord avec les traités en vigueur. Ces questions doivent se traiter en pleine lumière, et tous, nous devons désirer que la lumière se fasse le plus possible.

Les investigations dont je désire rendre compte aujourd’hui se rapportent à l’étude préliminaire du territoire argentin, à partir du 23e degré, à la Puna de Atacama, notre limite avec la Bolivie, d’accord avec le traite de 1893, jusqu’aux environs de la ville de San Juan, comprenant la région montagneuse de cette province, celle de La Rioja, celle de Catamarca et celle de Salta, et la région andine et zones voisines des Territoires du Neuquen, Rio Negro, Chubut, et une partie de Santa Cruz.

Je commence la publication de ces investigations par ces dernières qui présentent le plus d’intérêt, maintenant que la population s’étend vers les territoires du Sud, et doit être encouragée par la publication de sa géographie et des ressources naturelles qui s’offrent à l’activité des colons. Vingt ans se sont écoulés depuis le jour où, étudiant par moi-même le terrain j’ai commencé à insister sur la grande importance de ces territoires, et sur le brillant avenir qui leur est réservé comme siège de nouvelles et riches provinces, et il m’est agréable, je l’avoue, de rappeler aujourd’hui mon insistance d’alors pour que ces terres soient étudiées et soient exploitées au plus tôt. J’ai toujours pensé que la population de la Patagonie doublera notre valeur comme nation, en l’équilibrant dans ses facteurs de progrès, et en la rendant puissante dans un prochain avenir.

Francisco P. Moreno.
Octobre 1896.