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Recueil de contes populaires slaves (traduction Léger)/XX

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Traduction par Louis Léger.
Ernest Leroux (p. 173-178).

XX

LA BAVARDE

(CONTE DE LA PETITE RUSSIE)



Il y avait une fois un laboureur et sa femme. En labourant son champ, l’homme trouva un trésor ; il le rapporte à la maison et dit à sa femme :

— Regarde ! Dieu nous a envoyé la fortune : mais où cacher cette trouvaille[1] ?

— Faisons un trou sous le plancher, personne ne pourra nous voler.

Ce qui fut dit fut fait.

La femme sortit pour aller chercher de l’eau. Resté seul, le mari se prit à réfléchir : « Ma femme est terriblement bavarde ; demain tout le village saura notre secret. » Il ôta le trésor de sa cachette et alla l’enfouir dans sa grange, sous une meule de blé, puis il nivela bien le plancher de sa chaumière.

La femme, aussitôt arrivée à la fontaine, n’avait pas manqué de raconter à sa voisine la merveilleuse trouvaille.

— Surtout, avait-elle ajouté, gardez-moi bien le secret. Mais Dieu sait si la commère avait bonne langue.

Ce n’était pas tout d’avoir changé la cachette, il fallait dépister les curieux.

Quand la femme rentra, le mari lui dit fort sérieusement :

— Demain, nous irons dans la forêt chercher du poisson : on dit qu’il y en a beaucoup en ce moment.

— Comment ! du poisson dans la forêt ?

— Sans doute, tu verras bien.

— Soit ; mais je n’ai encore rien vu de pareil.

Le lendemain matin, le mari se leva avant le jour, et prit des poissons qu’il avait cachés dans un panier ; puis il alla faire chez l’épicier une grande provision de macarons, et se rendit dans la forêt. Chemin faisant, il rencontra un lièvre qui dormait, le tua et le prit. Après être resté quelque temps dans le bois, il rentra chez lui avant que sa femme fût réveillée.

Après avoir déjeuné, ils partirent pour la forêt. À peine y étaient-ils entrés que la femme trouva un brochet, puis une perche, puis un gardon. Jamais elle n’avait été à pareille fête. Elle remplit de ces poissons un panier.

En sortant de la forêt, ils rencontrèrent un grand poirier. À ses branches pendaient des macarons.

— Vois, s’écria la femme, des macarons sur un poirier !

— C’est tout naturel, dit l’homme ; il a plu des macarons, et il en sera resté sur le poirier. Les passants ont mangé les autres.

En continuant leur route vers le village, ils passèrent prés du ruisseau.

— Attends un peu, dit le mari : j’ai tendu mon filet ce matin ; je vais voir si je n’ai rien pris.

Il retire son filet : dans le filet était un lièvre.

— Quelle merveille ! Un lièvre dans l’eau ! s’écria la femme.

— Sotte, tu ne savais donc pas qu’il y a des lièvres d’eau comme des rats d’eau ?

— Non vraiment, je ne le savais pas.

Ils revinrent à la maison ; la femme se mit à préparer le souper et alla chercher de l’eau chez sa voisine. Elle resta longtemps absente. Évidemment elle racontait ce qu’elle avait vu dans la journée. Au bout de quelques jours, tout le village savait que le ménage avait trouvé un trésor. Le laboureur ne pouvait plus sortir sans qu’on lui en parlât. Il avait beau nier, rien n’y faisait.

Le lendemain, sa femme arrive tout essoufflée :

— Il se passe quelque chose dans le village : les paysans courent après un homme et le battent ; il pousse des cris épouvantables.

— Je sais ce que c’est : notre seigneur a volé des saucisses chez le charcutier ; on le traîne par le village et on le bat à grands coups de saucisses.

— Ma foi, c’est bien fait, dit la femme.

Vers la fin de l’autre semaine, on appelle le paysan au château. Le seigneur lui demande :

— Est-il vrai que tu as trouvé un trésor ?

L’homme ne veut pas avouer ; il nie, il proteste.

— Ne mens pas, reprend le seigneur, ta femme m’a tout raconté.

— Eh ! monseigneur, vous savez bien que ma femme est folle, elle ne sait pas ce qu’elle dit.

— Dis la vérité, sinon tu seras battue, crie le seigneur. Qu’on apporte les verges !

— C’est la vérité. Il a trouvé un trésor et l’a enterré sous le plancher de notre chaumière.

— Et quand cela ?

— La veille du jour où nous sommes allés dans la forêt chercher du poisson.

— Tu dis ?

— Oui, c’était le jour où il a plu des macarons ; nous en avons ramassé plein un panier, et, en revenant, mon mari a pêché un beau lièvre dans la rivière.

— Voyons, tu es folle ; réfléchis bien.

— Parfaitement, Monseigneur ; c’était une semaine avant le jour où les gens du village vous poursuivirent en vous battant avec des saucisses, parce que vous aviez volé le charcutier.

Cette fois le seigneur entra en fureur. Il voulut faire donner à la femme vingt coups de verges ; mais le mari intercéda en disant :

— Vous voyez bien, seigneur, que la pauvre femme est folle.

Le seigneur se calma ; cependant il fit fouiller sous le plancher. On ne trouva rien du tout, et le madré compère garda son trésor.

  1. Pourquoi le cacher ? Sans doute parce que le seigneur, qui joue un rôle fort ridicule dans ce conte, avait le droit de s’approprier tous les trésors que découvraient ses paysans.