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Recueil de contes populaires slaves (traduction Léger)/XV

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Traduction par Louis Léger.
Ernest Leroux (p. 129-137).

XV

LA MONTRE ENCHANTÉE

(CONTE BOHÊME)



Il y avait une fois un homme fort riche qui avait trois fils. Il envoya l’aîné courir le monde : le garçon resta trois ans parti. Puis il revint superbement vêtu, et son père, pour le récompenser de sa belle conduite, donna en son honneur un grand festin auquel tous les parents et amis furent conviés.

Après ce festin, le second frère pria le père de le laisser aller par le monde. Le père s’en réjouit, lui donna largement de quoi faire son voyage et lui dit : «  Si tu te conduis aussi bien que ton frère aîné, je te ferai honneur comme à lui. » Il promit à son père de faire tous ses efforts. Sa conduite pendant trois ans fut très convenable, puis il revint superbement vêtu ; et le père fut si content qu’il lui fit un festin encore plus splendide que le dernier.

Le troisième frère était le plus sot : on rappelait Jenik (Jeannot). Il ne faisait rien à la maison que de se salir aux cendres du poêle. Il demanda aussi à son père la permission d’aller courir le monde pendant trois ans. Le père lui dit : « Va, si tu veux, imbécile ! Que pourrais-tu gagner en route ? » Il ne fit point attention aux objections paternelles et obtint la permission de partir. Le père le laissa partir avec une très grande joie, heureux de s’en débarrasser : il lui donna même une belle somme pour le voyage.

Une fois en route, Jenik arriva dans une prairie où il vit des bergers en train de tuer un chien. Il les pria de ne pas le tuer, mais de le lui donner. Ils lui en firent cadeau. Il continua sa route et le chien le suivit. Un peu plus loin, il vit un chat qu’on allait tuer, il demanda sa grâce et le chat le suivit. Enfin, dans un autre endroit, il sauva de même un serpent dont on lui fit cadeau. Et les voilà partis tous quatre : le chien derrière Jenik, le chat derrière le chien, et le serpent derrière le chat.

Le serpent dit à Jenik : « Va partout où j’irai. »

À l’automne, à l’époque où les serpents se cachent dans leurs trous, le serpent alla trouver son roi, le roi des serpents.

Il dit à Jenik :

Mon roi va me faire des reproches de ce que je suis resté si longtemps dehors : tout le monde est déjà rentré chez nous et je suis en retard. Je raconterai que j’ai été en danger et que sans toi j’aurais perdu la vie. Le roi te demandera ce que tu veux pour récompense. Demande-lui la montre qui est pendue au mur. Elle a des vertus merveilleuses. Il te suffira de la frotter pour obtenir la chose à laquelle tu penseras.

Sitôt dit, sitôt fait. Jenik obtint la montre en question. À peine sorti du trou, il voulut éprouver la vertu du talisman. Il avait faim : il gratta la montre. Il pensait qu’il serait bien agréable de trouver sur la prairie un bon morceau de pain, un bon morceau de viande et un setier de vin. En un instant, tout cela fut devant lui. Vous jugez de sa joie.

Le soir vint. Jenik frotta sa montre et pensa qu’il serait bien agréable d’avoir une chambre, dans la chambre un lit et dans le lit de bons matelas, sans oublier une table avec un beau souper. En un instant, tout cela fut devant lui. Après souper, il se coucha et dormit jusqu’au matin, ainsi qu’il sied à un honnête homme. Puis il retourna chez son père, en se réjouissant fort à l’idée du festin qui l’attendait.

Mais, comme il revint dans les vêtements avec lesquels il était parti, son père ne fit rien pour lui : il était en colère. Jenik s’en alla près du poêle et se salit de cendres tout à son aise.

Le troisième jour, il commença à s’ennuyer, sortit et frotta la fameuse montre ; il pensa qu’il lui serait bien agréable de voir apparaître une maison à trois étages, dans cette maison des tables superbes, et sur ces tables, la vaisselle la plus magnifique. Vous pensez si la maison fut bien garnie. Jenik alla trouver son père et lui dit :

« Tu ne m’as pas offert de festin. Permets-moi de t’en offrir un, et viens voir un peu ma vaisselle. »

Le père fut bien étonné. Il voulut savoir d’où cette fortune était venue à son fils. Jenik ne lui répondit pas, mais il l’invita à convier les amis et les parents à un grand festin.

Le père invita tout le monde et tout le monde fut bien étonné de voir tant de luxe, tant de vaisselle et tant de beaux plats sur la table. Après le premier service, Jenik pria son père d’aller inviter le roi et la princesse, sa fille. Il frotta la montre et pensa qu’il lui faudrait un carrosse à six chevaux, le carrosse tout orné d’or et d’argent, les harnais tout flambants d’or et d’argent. Le père n’osa point s’asseoir dans le carrosse royal, mais il alla à pied inviter le roi et sa fille. Ils furent bien étonnés de la beauté du carrosse et y montèrent pour aller au festin de Jenik.

Jenik frotta la montre et souhaita que, sur un espace de six milles, la route fût pavée de marbre jusqu’à sa maison. Qui fut bien étonné ? Ce fut le roi ; il n’avait jamais voyagé sur une si belle route.

Jenik, en entendant arriver le roi, frotta la montre et souhaita d’avoir une maison plus belle encore, à quatre étages, avec des ornements d’or, d’argent, de damas, des tables merveilleuses et sur ces tables des mets qu’aucun roi n’avait encore goûtés. Le roi, la reine, la princesse furent bien étonnés. Jamais on n’avait vu si beau palais et jamais on ne vit si beau festin. Au dessert, le roi demanda au père de Jenik de lui donner son fils pour gendre. Sitôt dit, sitôt fait. La noce eut lieu aussitôt. Le roi partit pour son palais et laissa Jenik avec sa femme dans la maison enchantée.

Jenik ne brillait point par l’esprit : au bout de peu de temps, il déplut à sa femme. Elle lui demanda par quel pouvoir il pouvait bâtir des palais et se procurer tant de choses précieuses. Il lui raconta l’histoire de la montre. Elle ne rêva plus qu’à lui enlever le précieux talisman et y réussit. Une nuit, elle prit la montre, la frotta et souhaita d’avoir aussitôt un carrosse à quatre chevaux ; elle partit dans ce carrosse au palais de son père : elle y rassembla quelques suivantes, les mit en carrosse et gagna le bord de la mer. Là, elle frotta la montre et pensa qu’elle voulait jeter sur la mer un pont, et bâtir au milieu de la mer une maison magnifique. Sitôt dit, sitôt fait. La princesse entra dans la maison, frotta la montre et le pont disparut aussitôt.

Jenik, resté seul, fut bien penaud. Son père, sa mère, ses frères, tout le monde se moquait de lui. Il ne lui restait plus que le chien et le chat, auxquels il avait autrefois sauvé la vie. Il les prit avec lui et s’en alla loin… bien loin, car il ne voulait plus vivre avec sa famille.

Il arriva à de très grands déserts et vit des corbeaux qui volaient vers une montagne. Un autre corbeau survint et ses frères lui demandèrent pourquoi il s’était attardé si longtemps. Voici l’hiver qui arrive, disaient-ils, il est temps d’émigrer vers d’autres contrées. Il leur raconta qu’il avait vu sur la mer une maison merveilleuse et telle qu’il n’en avait jamais rencontrée. Jenik, en entendant ce récit, supposa que ce devait être la retraite de sa femme. Il se dirigea vers la mer avec son chien et son chat.

Arrivé au bord de la mer, il dit au chien :

— Tu sais bien nager, et toi, minet, tu es leste. Assieds-toi sur le dos du chien, il te portera jusqu’à cette maison. Là, il se cachera près de la porte ; toi, pénètre en cachette jusque dans la chambre et tâche de t’emparer de ma montre.

Sitôt dit, sitôt fait. Les deux animaux traversèrent la mer ; le chien se cacha près de la maison, le chat pénétra dans la chambre. La princesse le reconnut et devina pourquoi il venait ; elle emporta la montre à la cave et l’enferma dans un coffre. Le chat s’était faufilé dans la cave. La princesse partie, mon minet gratta, gratta le coffre si fort qu’il fit un trou. Puis il prit la montre entre ses dents et attendit tranquillement la venue de la princesse. À peine eut-elle ouvert la porte, crac ! voilà mon chat dehors et la montre aussi.

Le minet, une fois sorti de la maison, dit au chien :

— Nous allons traverser la mer. Fais bien attention de ne pas me parler durant la traversée.

Le chien tint bonne note de la recommandation et ne dit rien ; mais, en arrivant près du rivage, il ne put s’empêcher de demander :

— As-tu la montre ?

Le chat ne répondit rien : il avait peur de laisser tomber le talisman.

Arrivé au rivage, le chien répéta sa question :

— Oui, dit le chat.

Et la montre tomba dans la mer. Voilà nos deux animaux en train de s’accuser mutuellement ; ils regardent d’un œil mélancolique l’endroit où le trésor est tombé.

Tout à coup un poisson arrive près du rivage. Le chat le saisit : ils vont le dévorer :

— J’ai neuf petits enfants, dit le poisson. Laissez la vie à un père de famille.

— Soit. Mais va nous chercher la montre.

Le poisson fit la commission et ils rapportèrent le trésor à leur maître. Jenik frotta la montre et souhaita que la maison de la princesse s’engloutît dans la mer avec tous ses habitants. Sitôt dit, sitôt fait. Jenik s’en retourna chez ses parents, et lui, la montre, le chat et le chien vécurent heureux et inséparables jusqu’à leur dernier jour.