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Recueil des lettres missives de Henri IV/1581/Vers la fin de juin ― Au roy, mon souverain seigneur

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[1581. — vers la fin de juin.]

Orig. — B. R. Fonds Saint-Germain-Harlay, Ms. 329-5 nouveau, 1175 ancien, fol. 250.


[AU ROY, MON SOUVERAIN SEIGNEUR.]

Monseigneur, Vous avez entendu l’obeissance que ceulx de la Religion de Daulphiné ont rendu à Vostre Majesté en remettant les villes et places qu’ilz tenoient, soubs la promesse que monsr le duc du Mayne leur a faicte de vostre part, de les faire joyr du benefice de vostre edict de pacification. En quoy je m’asseure que Vostre Majesté aura receu le contentement qu’elle desiroit, comme j’ay eu de ma part, voyant qu’ilz avoient en cela suivy mes advis. J’espere aussy que la depesche que j’ay faicte pour faire cesser les courses et ravaiges de ceulx du Mur de Barres[1], fera fruict par le bon debvoir et bonne affection de ceulx que j’y ay employés. De quoy je seray aussy ayse que Vostre Majesté le sçauroit estre, pour le desir que j’ay de vous veoir content et satisfaict en tout ce qui depend de moy. Mais, Monseigneur, vous prendrez, s’il vous plaist, en bonne part si je vous represente les plaintes qui m’ont esté faictes de la part de ceulx de la dicte Religion, de ce qu’ayant obey et creu mes advis, le dit sr duc du Mayne ayt faict abattre et demolir les murailles des villes et places qu’ils ont mis entre ses mains, n’y ayant à present à Livron[2], Lauriol[3], Piemore[4], Chasteauneuf[5] et aultres villes, apparence quelconque des dictes murailles. Ce qui est contraire à vostre dict edict et à la promesse mesme que le dict sr du Mayne leur avoit faicte, par laquelle il n’y avoit que la citadelle de Gap qui deust estre demolie. Si ne vous allegué-je poinct la demolition des dictes villes, pour aulcune confiance que j’eusse prins auparavant en icelles (car je ne leur eusse voulu conseiller ce que j’ay faict), mais pour la mauvaise consequence que les signes et marques demeurent à la posterité d’une rebellion et desobeissance : qui est contre ce que tant de fois a esté declairé par vos edicts. Ils se plaignent aussy qu’aprés avoir tiré d’eulx entiere obeissance et satisfaction en toutes choses, ils ayent encores sur le pays l’armée du dict sr duc, qui les ruine du tout ; dailleurs ceulx de Languedoc sont en allarme, voyant si pres d’eulx la dicte armée, qui n’a plus rien à faire au dict pays de Daulphiné. Il n’y a chose qui les puisse tant asseurer de la bonne affection que vous avez à l’execution de vostre dict edict, qu’en leur ostant les occasions de meffiance. Aussy par vos lettres precedentes vous m'aviez promis que vous feriez rompre et retirer la dicte armée, aussi tost que vous seriez adverty de l’obeissance rendue par ceulx du dict Daulphiné. Ce que je vous supplie tres humblement, Monseigneur, de vouloir faire au plus tost pour le bien de vostre service, et affin que vos subjects puissent joyr du bien et du repos qui leur a esté promis, apres avoir satisfaict à tout ce leur a esté commandé ; et par le bon tesmoingnage que vous rendrez à ceulx-là de vostre faveur et bienveillance, vous donniez occasion à tous aultres d’en esperer aultant, et s’assurer sur la verité de vos promesses ; les effects desquelles vous ne sçauriez assez tost faire paroistre, pour les maulx que le retardement apporte, tant en ce pays-là qu’en cestui-cy. Car voyant les malfaicteurs l’impunité de leurs faultes, ils prennent toujours hardiesse de continuer leurs mauvaises actions et deportemens, et commettre plusieurs attemptatz qui sont aprés irreparables.

C’est pourquoy, Monseigneur, je vous ay supplié tres humblement par mes dernieres, de faire haster les srs de Matignon et de Bellievre, pour s’en venir en ce pays, comme je vous en supplie encores dereschef ; car la longueur du temps qu’on met à faire reparer l’attemptat de Perigueux est cause qu’il s’est fait et se continue tousjours de faire plusieurs desseings pour entreprendre contre les villes habitées par ceulx de la Religion, comme Vostre Majesté aura entendu de Payrac[6], Bergerac, Puylaurens[7] et aultres, sans qu’ils osent en prendre la revenge, pour les advis que je leur donne du contraire. Et encores qu’il y ait une chambre de l’edict establie à Bourdeaux, touttefois elle a si peu d’authorité et de jurisdiction, pour les empeschemens et entreprinses que font sur ycelle les autres chambres de la court de parlement au dict Bourdaulx, que ceulx de la Religion ne peuvent avoir ni esperer aucune raison et justice de leurs affaires et proces. Sur quoy est necessaire le reiglement de la justice (qui a esté promis et arresté par les courts de parlemens) des chambres de l’edict. Il se faict aussy des impositions et levées de deniers en ce pays pour affaires de guerre, garnisons et fortifications, et mesme soubs le nom et à la poursuicte de monsr le mareschal de Biron, nonobstant toutes deffenses par vous sur ce faictes. À quoy il est besoing de donner ordre promptement pour le bien de vostre service, repoz et soulaigement de vos subjects.

J’ay aussy eu plaintes de ceulx de la Religion de Picardie, de ce qu’ils n’ont encores peu obtenir de Vostre Majesté main levée des deffenses à eulx faites pour l’exercice de la dicte religion. J’estime, à present que la cause pour laquelle les dictes deffenses avoient esté faictes cesse, comme aussy celle pour laquelle vous m’avez escript, qu’il falloit tenir debout pour quelque temps la dicte armée au dit pays. Il vous plaira, Monseigneur, de pourvoir à l’ung et à l’autre poinct, comme estant des plus importans et necessaires.

On m’a aussy faict entendre qu’il vous fut naguieres presente plusieurs requestes pour avoir l’exercice de la dicte religion aux baillages, dont en y eut deux respondues, l’une pour Lyon, l’autre pour Rouen. Mais les lieux qu’on leur a assignés leur sont inutiles, d’aultant qu’ils sont à douze grandes lieues dans des forestz, et où il n’y a aulcun de la Religion, l’exercice de laquelle est refuzé au baillage de Chaumont en Vexin, soubs pretexte que ce n’est point baillage, encores que du temps du roy Henry ils en ayent tousjours faict acte et exercice, et iceluy tousjours continué ; dont appert que ce qu’ils en font maintenant n’est qu’en haine de la Religion. Et pour le regard des sieurs hauts justiciers, on leur donne tant de traverses, soubs couleur de justice, qu’ils ne peuvent joyr du benefice de vostre dict edict, comme au sr de la Riviere Bourdet[8], pres Rouen, qui n’a peu avoir main levée, depuis trois ans en çà, des defenses que la court de parlement de Rouen luy a faictes, ains est encores le procés pendant au grand conseil, comme aussy à la dame de Renouard[9] et douairiere du baron de Norroy. Et pour le regard des cimetyeres, encores qu’ils facent paroistre du refuz qu’en font les officiers des lieux, on ne leur baille aultre provision qu’une simple lettre, de laquelle on ne tient compte, au lieu de les punir, suivant ce qui est porté par vostre dit eedict, comme à ceulx de Dieppe, d’Engien[10] et de Vitry en Pertois[11]. Et encores que par la coustume les peres ou meres demeurans en viduité ayent la garde-noble de leurs enfans, neanmoings ils leur sont ostés, comme au sr de Remot et à la dame d’Arennes, pour les faire nourir à la religion catholique. Si ceulx de la Religion en mourant laissent quelques deniers aux pauvres qui font profession de la dicte Religion, les magistrats catholiques empeschent que les dicts deniers ne leur soyent distribués, encores qu’ils ne veuillent permettre que les pauvres de la dicte religion soient receus aux hospitaulx et subvenus des aulmosnes communes, comme à Lyon, à Chalons en Bourgogne. Et d’aultant que de sont de grandes et notables contraventions à vostre dict eedict, les Eglises de ce pays-là m’ont escript afin de vous supplier, comme je fais tres humblement, Monseigneur, de vouloir ordonner et commander qu’il y soit pourveu selon la bonne volonté et affection que vous avez à l’observation et entretenement du dict eedict, à la poursuicte qu’en fera de ma part le sr de Chassincourt, afin qu’à faulte de ce on ne preigne poinct occasion, d’un costé ne d’aultre, de continuer à faire de mal en pis, au préjudice de vostre service et du bien et repos que desirez estre estably entre voz subjects. J’ay obmis de vous advertir du refuz que les gens de finances de Bourdeaulx font au payement des garnisons des villes des seuretez et mesmes à celles de Figeac, à laquelle est deub quatre mois, disans qu’ils n’ont encore receu la depesche qu’ils attendent de Vostre Majesté, suivant ce que m’en avez escript. Il vous plaira donc, Monseigneur, commander qu’elle leur soit cnvoyée, et sur ce, aprés vous avoir baisé tres humblement les mains, je prieray Dieu vous donner, Monseigneur, en parfaicte santé, tres heureuse et tres longue vie. Escript à Nerac, le            jour de            [12].


Vostre tres humble et tres obeissant subject et serviteur,


HENRY.


  1. Ou Mur-de-Barrez, en Rouergue, aujourd’hui chef-lieu de canton du département de l’Aveyron.
  2. En Dauphiné, aujourd’hui dans le département de la Drôme.
  3. Ou Loriol, en Dauphiné, aujourd’hui chef-lieu de canton du département de la Drôme.
  4. Ou plutôt Puymore, château dominant Gap et où Lesdiguières, qui l’avait fait construire, résidait souvent.
  5. Ce nom est trop répandu, et particulièrement dans le Dauphiné, pour pouvoir déterminer le lieu dont il s’agit ici. Cependant, comme après avoir cité plusieurs villes des bords du Rhône et de la Drôme, le roi, en nommant Puymore, se rapproche de Gap, il est fort probable qu’il s’agit ici soit de Châteauneuf-d’Oze, soit de Châteauneuf-de-Chabre, situés tous deux dans le departement des Hautes-Alpes.
  6. Ou Peyrac, en Quercy, aujourd’hui chef-lieu de canton du département du Lot.
  7. En Lauraguais, aujourd’hui chef-lieu de canton du département du Tarn.
  8. Ce fief était alors possédé par l’un des membres de l’ancienne famille du Bosc, le seigneur de Radepont, baron de Bondeville.
  9. Françoise de Bailleul, dame de Renouard et de Messey, fille et héritière de Jean de Bailleul et de Jeanne d’Aché, mariée, par contrat du 9 mai 1582, à Gilles de Souvré, marquis de Courtenvaux, chevalier des ordres du Roi, maréchal de France.
  10. Angiens, petite ville de Normandie, près de Saint-Valery-en-Caux, aujourd’hui du département de la Seine-Inférieure.
  11. Ou Vitry-le-Brûlé, aujourd’hui chef-lieu de canton du département de la Marne.
  12. La date est ainsi restée en blanc sur l’original. Cette lacune et de nombreuses ratures feraient croire que la lettre fut recommencée. Nous avons pu en marquer la place avec assurance d’après la lettre suivante, qui en est le meilleur commentaire.