Recueil des lettres missives de Henri IV/1583/7 décembre ― À mon cousin monsieur de Matignon

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1583. — 7 décembre.

Orig. — B. R. Fonds Béthune, Ms. 8824, fol. 85 recto.


À MON COUSIN MONSR DE MATIGNON,

MARESCHAL DE FRANCE.

Mon Cousin, Ayant entendu par monsr de Bellievre ce que vous avez conferé ensemble à Podenssac[1], j’ay trouvé fort estrange que, au lieu d’avoir composé ce qui avoit esté innové et alteré à Bazas contre l’edict de pacification et les promesses et conventions par vous signés, vous ayez à l’instant et contre ce que le dict sieur de Bellievre m’a dict vous avoir prié de faire, mandé les compaignies qui estoient à Agen pour les introduire au dict Bazas. Dont je ne puis avoir contentement, parce qu’il me semble que c’est beaucoup entreprendre de vostre mouvement, oultre vostre foy et parole, en ce gouvernement, et attendu la confiance et asseurance que j’avoy de vostre amityé, sincerité et moderation. Si ce a esté soubz ombre de ce que je suis rentré en ma maison du Mont de Marsan, vous sçavez, mon Cousin, que dés y a six sepmaines vous avez commencé, lorsque ce subject n’estoit encores né, à mettre gens dedans la maison episcopale, qui doibt servir d’habitation et non de fortification et citadelle. Et encore ne puis-je croyre que, de gayeté de cœur, vous me voulez prendre à partie. Je desire doncq estre esclaircy de vostre intention, ainsi que j’ay prié le dict sieur de Bellievre de vous dire plus particulierement, lequel s’en retourne à Bordeaux[2]. N’estant la presente à autre fin, je prierav Dieu vous tenir,

Mon Cousin, en sa saincte, digne garde et protection. Du Mont de Marsan, ce vije jour de decembre 1583.

Vostre plus affectionné cousin et asseuré amy,


HENRY.


Mon Cousin, encores que vous ayez promis par acte signé de vous qu’il ne seroit faict aucune poursuite contre ceux de la Religion estans dans la ville de Bazas, contre et au prejudice de l’edict de pacification et conferances et du reiglement par nous faict, et nommeement contre ceulx qui estoient recherchez de la mort du feu capitaine Bazas, ce neanmoins, depuis deux jours, le viseneschal a esté envoyé en la dicte ville contre les dictz de la Religion. Et ce pendant, entre les compaignies qui ont esté envoyées en garnison dans la dicte ville, il s’en trouvera trente ou quarante de condamnez par la justice d’estre penduz ou rouez.


  1. Podensac, bourg de la Guienne, aujourd’hui chef-lieu de canton du département de la Gironde.
  2. Mornay ne voulut pas que Bellièvre revînt à Bordeaux sans que lui-même eût fait connaître à Montaigne, maire de cette ville, les derniers événements auxquels l’habile président avait pris part. Voici la lettre de Mornay, écrite le surlendemain de celle-ci :

    À MONSIEUR DE MONTAGNE.

    « Monsieur, si mes lettres vous plaisent, les vostres me profitent ; et vous sçavés de combien le profit passe le plaisir. M. de Bellievre confera avec M. le mareschal à Potenzac. Soudain après, renfort de garnison, forme de citadelle, poursuite par un viseneschal contre ceux de la Religion de Bazas ; qui plus est, garnison à Saint-Sever, Dax, Marmande, Condom, etc. Ce prince a jugé qu’on le vouloit mener à ce qu’on prétend, par force, et que ces deux, bien que par diverses voyes, tendoient à mesme but. Vous sçavés la profession qu’il fait de courage : flectatur forte facile, at frangantur nunquam. Ainsi il a prié M. de Bellievre de surseoir la proposition de sa principale charge jusques à ce que ces rumeurs d’armes fussent accoisées. Cela fait, il aura les oreilles plus disposées, et peut-estre, par les oreilles, le cœur. Un festin préparé, si le feu prend à la cheminée, on le laisse pour courir à l’eau. Nous estions preparés à la reception ; le feu se prend en un coin de ce roïaume : mesmes sous nostre foi, nos amis sont en danger ; qui trouvera estrange qu’on desire qu’il y soit pourveu avant que passer outre ? Adjoustés que ce prince veut avoir le gré tout entier de ce qu’il veut faire, sans qu’il en soit rien imputé à autre consideration quelconque. On m’a lasché un mot : que les autheurs de ce conseil se pourroient repentir. Le maistre a assés d’esprit pour le prendre de soi-mesme ; et M. de Bellievre seroit marri que tous les conseils de France lui fussent imputés. Les persuasions peuvent beaucoup sur ma simplicité, les menaces fort peu sur la resolution que j’ai prise : et vous sçaurés bien juger pour vos amis en quelle opinion on en parlera. Je ne vous dirai plus qu’un mot. L’affaire pour lequel il estoit venu merite sa gravité et experience ; mais il se tient tant sur la reputation du Roi, qu’il semble avoir peu de soin de la nostre. Et qui vient pour satisfaire une injure, non tant pretenduë que recognuë, bien qu’il ait affaire avec l’inferieur, ne doit tant païer d’autorité quede raison. Quo acriora ingeras, eo contumacior evadat humor, qui miligandus est : quo sane, nisi mitigato, vulnus convalescere nullu ratione potest. Viderint ipsi ; tu etiam atque etiam vale. Du Mont de Marsan, ce 9 decembre 1583. » (Mém. de mess. Ph. de Mornay, etc. édit. déjà citée, t. I, p. 288.)