Recueillements poétiques/À M. de Genoude, sur son ordination

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Recueillements poétiques
Œuvres complètes de LamartineChez l’auteurtome 5 (p. 305-310).

 
Du sein expirant d’une femme
Qui te montra le ciel du geste de l’adieu,
Une nuit de douleur déracine ton âme,
Et du lit nuptial jette ta vie à Dieu.
Comme un vase où l’enfant distrait se désaltère,
Frappé d’un coup trop fort laisse fuir sa liqueur,
Ton âme laisse fuir les eaux de notre terre,
Et la mort a fêlé ton cœur !


Tu ne boiras plus de notre onde,
Tu ne tremperas plus tes lèvres ni tes mains
A ces courants troublés où les ruisseaux du monde
Versent tant d’amertume ou d’ivresse aux humains ;
L’âme du prêtre en vain à notre air exposée
Est la peau de brebis qu’étendait Gédéon :
On trouvait le matin sèche de la rosée
La miraculeuse toison !

 Dieu seul remplira ton calice
Des pleurs tombés d’en haut pour laver le péché,
De la sueur de sang, et du fiel du supplice,
Et de l’eau de i’égout par l’éponge séché.
Comme ces purs enfants qu’à l’autel on élève
Laissent tondre leurs fronts jusqu’au dernier cheveu,
Tu couperas du fer les rejets de ta sève
Pour jeter ta couronne à Dieu !

Tu détacheras de nos voies
Tes pieds nus qui suivront leurs sentiers à l’écart ;
Dans nos courtes douleurs, dans nos trompeuses joies.
De notre pain du jour tu laisseras ta part ;
Tu ne combattras plus sous l’aube et sous i’étole ;
C’est la paix du Seigneur que ta main doit tenir ;
Tu n’élèveras plus en glaive de parole
La voix qui ne doit que bénir !

Tu chercheras, le long du fleuve,
Les rencontres du Christ ou du Samaritain ;
L’infirme, le lépreux, l’orphelin et la veuve
Viendront sous ton figuier s’asseoir dès le matin ;

Ton cœur vide de soins se remplira des nôtres ;
Ton manteau, si j’ai froid, l’hiver sera le mien,
Et, pour prendre et porter tous les fardeaux des autres,
Ton bras déposera le tien !

Comme le jardinier mystique
Qui suivait d’Emmaüs, en rêvant, le chemin,
Et, relevant les fleurs au soleil symbolique,
Marchait en émondant les tiges de la main,
Tu prendras dans chaque âme et dans chaque pensée
Ce qui la fane aux bords ou la ronge au milieu,
Ce qui l’incline à terre ou la tient affaissée,
Et tu lèveras tout à Dieu !

Cependant trois enfants sans mère
Te suivront du regard et du pied aux autels,
Et se diront entre eux : « Ce saint fut notre père,
Quand il portait son nom d’homme chez les mortels.
Et les peuples émus penseront en eux-même,
Voyant leurs bras pendus à tes robes de lins,
De l’amour du Seigneur combien il faut qu’on aime,
Pour laisser ses fils orphelins !

C’est ainsi que Sion contemple
Le cèdre du Liban, taillé pour le saint lieu,
Oui soutient la charpente et parfume le temple,
Incorruptible appui de la maison de Dieu ;
Tandis que les rejets de ses propres racines
Reverdissent aux lieux qu’il ombrageait avant,
Et, se multipliant sur les rudes collines,
Souffrent le soleil et le vent.


Toi pourtant, qui dans ta poitrine
Oses prendre et porter l’aigle des vieilles lois,
Comme Paul à Tarsys prit l’œuf de la doctrine
Et le portait éclore au soleil d’autrefois,
Ses ailes d’aujourd’hui les as-tu regardées ?
Sais-tu si deux mille ans l’oiseau n’a pas grandi ?
Sais-tu quelle heure il est au cadran des idées ?
Et si l’aurore est le midi ?…

Si l’oiseau retourne à son aire ?
Si l’œuf des vérités qu’il ne peut contenir
N’est pas éclos plus loin et n’a pas changé l’ère
D’où son jour plus parfait datera l’avenir ?
Sais-tu quel vol nouveau son œil divin mesure ?
De quel nuage il veut s’abattre, et sur quels bords ?
Et jusqu’au soir des temps pour qu’il se transfigure,
Combien il lui faut de Thabors ?…

Quand le Fils de l’Homme au Calvaire,
Premier témoin de Dieu, sur sa croix expira,
Le rideau ténébreux du sombre sanctuaire
Dans le temple ébranlé du coup se déchira ;
Le jour entra tout pur dans l’ombre des symboles,
Les fantômes sacrés d’Oreb et de Sina
Polirent aux éclairs des nouvelles paroles.
Et le passé s’illumina !

O Christ, n’était-ce pas ton signe ?
N’était-ce pas pour dire à l’antique maison
Que de voiler le jour nulle arche n’était digne ;
Qu’une aube se levait sans ombre à l’horizon ;

Que Dieu ne resterait caché dans nul mystère ;
Que tout rideau jaloux se fendrait devant toi ;
Que ton Verbe brillait son voile, et que la terre
N’aurait que ton rayon pour foi ?

Nouveaux fils des saintes demeures,
Dieu parle : regardez le signe de sa main !
Des pas, encor des pas pour avancer ses heures !
Le siècle a fait vers vous la moitié du chemin.
Comprenez le prodige, imitez cet exemple ;
Déchirez ces lambeaux des voiles du saint lieu !
Laissez entrer le jour dans cette nuit du temple !
Plus il fait clair, mieux on voit Dieu !

Voyez se presser à la porte
Cette foule en rumeur d’adorateurs sans voix
Qui court après ses dieux que la raison emporte,
Comme autrefois Laban après ses dieux de bois !
Ne tirez plus les siens de l’arche des symboles,
Mais dites-lui qu’aux sens le temps les a repris,
Que tous ces dieux de chair n’étaient que des idoles,
Et d’aller au Dieu des esprits !

Hâtez cette heure fortunée,
Où tout ce qui languit de la soif d’adorer,
Sous l’arche du Très-Haut, d’astres illuminée.
Pour aimer et bénir viendra se rencontrer !
Que le mystère entier s’éclaire et se consomme !
Le Verbe où s’incarna l’antique vérité
Se transfigure encor ; le Verbe s’est fait homme,
Le Verbe est fait humanité !


La foi n’a-t-elle point d’aurore ?
Avant qu’à l’horizon l’astre des cieux ait lui,
Dans ces foyers des nuits qu’un jour lointain colore,
On croit le reconnaître à ces feux teints de lui ;
Mais lui-même, noyant les phares de ses plages
Dans des flots de splendeur et de sérénité,
Efface en avançant ses multiples images
Sous sa rayonnante unité !


Monceaux, décembre 1833.