Regnard, sa vie et ses œuvres

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Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 23, septembre-octobre (p. 167-183).
REGNARD
SA VIE ET SES OEUVRES [1]



En 1622 et en 1655, à trente-trois ans d’intervalle, deux enfans naissaient à Paris, au quartier des Halles, dans deux maisons presque voisines. Leur condition, sinon leur fortune, était égale : l’un fils d’un tapissier, l’autre d’un marchand de salines ; mais bientôt que de différences dans leur destinée ! L’un est riche, l’autre est pauvre ; tous deux voyagent de bonne heure : celui-ci, menant le train d’un grand seigneur, ne s’arrête que là où la terre lui manque ; celui-là, sous un nom d’emprunt, chef d’une troupe de comédiens ambulans, traîne pendant douze ans, à travers la France, l’existence nomade des héros de Scarron. Tous deux rentrent à Paris, l’un pour se ménager tour à tour les plaisirs de la ville et de la campagne voisine, l’autre pour continuer le dur métier qu’il aime. Fatigué des caprices de son cœur et de ses affections errantes, l’un arrête sa vie de jeunesse dans un imprudent mariage ; l’autre poursuit la sienne dans un joyeux célibat. Le travail d’esprit n’est à celui-ci que le délassement du plaisir ; à celui-là, ce n’est pas seulement le besoin de son génie, c’est aussi le fardeau généreusement porté pour les autres, en même temps que la consolation de ses propres misères. La vie n’est pour l’un qu’une fête perpétuelle, embellie par de faciles et rapides succès ; pour l’autre, c’est un combat de tous les jours, et un long effort d’adresse en même temps que de patience, de dignité en même temps que de courage, afin d’imposer à tous les hardiesses de son génie. L’un meurt à cinquante-quatre ans, en épicurien, dit-on, comme il avait vécu, des suites d’un excès de table ; l’autre, à cinquante-un ans, succombe à la tâche, sur son théâtre même, qu’il mettait son honneur à ne point quitter. On dispute à celui-ci la terre où doit reposer sa cendre, car il était comédien ; celui-là est inhumé avec les honneurs dus à son rang, dans une église, dans une chapelle de la Vierge, car il était trésorier de France et conseiller du roi. Est-il besoin que je nomme les deux premiers poètes comiques de leur siècle et de leur pays, Molière et Regnard ?

Si, par un rapprochement inévitable en un pareil sujet, j’ai mis en regard la vie de ces deux grands poètes, ce n’est pas, j’ai hâte de le dire, que je veuille établir entre eux une de ces comparaisons artificielles et à toute force, dont le moindre risque est d’ôter à la gloire de l’un sans ajouter à celle de l’autre. J’ai voulu plutôt faire entendre que deux hommes dont la destinée fut si différente ne pouvaient se ressembler dans leur œuvre, et renoncer ainsi tout d’abord, malgré les privilèges de l’éloge, à un parallèle qui ne saurait se soutenir. Sans doute Regnard est l’héritier le plus proche de Molière, et le plus avantagé ; mais il n’est pas son légataire universel. Molière est dans son art le premier des hommes de génie, et Regnard, sauf ses grandes qualités d’écrivain, n’est peut-être que le plus brillant et le plus vif des hommes de talent.

N’est-il pas étrange que la vie de Jean-François Regnard soit si peu connue ? Il semble que de ces esprits ouverts et tout en dehors, comme était le sien, rien ne doive demeurer obscur. Cependant ce qu’il reste sur son compte se réduit à quelques anecdotes recueillies dans des histoires de théâtre, et répétées depuis dans toutes les biographies, sans contrôle. Il est vrai qu’il a laissé dans la Provençale le récit d’une aventure personnelle ; mais la réalité y disparaît sous la fiction, et il en est de ce petit roman comme de ces tissus légers où la broderie ne permet plus de voir le fond. Quant à la relation de ses voyages, publiée vingt-deux ans après sa mort, on sait qu’il n’y a pas mis la dernière main. Toutefois cette relation, même inachevée et incomplète, donne ouverture, non-seulement sur son caractère, mais sur quelques événemens de sa jeunesse errante et agitée. On admet généralement qu’il n’entreprit ses longs voyages dans le nord de l’Europe que pour se distraire d’une passion profonde et malheureuse, et Regnard lui-même, ou plutôt Zelmis, le héros du roman, le voudrait bien faire croire ; mais j’avoue que, dans le premier voyage, celui de Hollande, pas plus que dans les autres, je n’ai trouvé trace d’une douleur si touchante. J’y cherche les langueurs d’un cœur blessé, et je n’y vois que la joyeuse et alerte disposition d’un homme de plaisir, d’un chasseur et d’un gourmet. Il vous dira volontiers qu’il fait bon s’arrêter à telle hôtellerie, qu’ici les femmes sont avenantes, que là le gibier abonde, en sorte que

Bon souper, bon gîte, et le reste,


tel est, il faut bien le dire, le résumé le plus complet et le plus clair de ses préoccupations.

D’ailleurs, pourquoi chercher si loin le secret de ses voyages, quand il a pris soin de nous le dire lui-même ? Dans sa première épître, il se plaint d’un démon dont il est la proie :

Ce démon, quel est-il ? C’est l’ardeur de courir.

Il y revient encore, avec plus de détails, dans une circonstance décisive de sa vie. Il avait fait ses deux voyages en Italie ; il avait été esclave à Alger, comme Cervantes ; à peine rendu à la liberté, il part pour la Hollande, et, sans dessein prémédité, de hasard en hasard, il a parcouru la Suède, et va s’engager en Laponie. Dans la traversée de la Baltique, son vaisseau est retenu à l’ancre par le mauvais état de la mer. En ce moment de repos forcé, le sentiment de l’isolement, le souvenir de la patrie lointaine et la fatigue d’une agitation si prolongée l’amènent à de sérieux retours sur lui-même. L’insouciant, le joyeux Regnard se surprend à rêver ; il fait le compte de sa vie passée, il s’interroge sur son avenir. Alors, sur ce froid journal de ses voyages, se détachent quelques pages pleines de charme, de sincérité, de mélancolie même, et de la prose la plus solide et la plus pleine : « J’allais tous les jours passer quelques heures sur des rochers escarpés, où la hauteur des précipices et la vue de la mer n’entretenaient pas mal mes rêveries. Ce fut dans ces conversations intérieures que je m’ouvris tout entier à moi-même, et que j’allai chercher dans les replis de mon cœur les sentimens les plus cachés et les déguisemens les plus secrets… Je jetai d’abord la vue sur les agitations de ma vie passée, les desseins sans exécution, les résolutions sans suite et les entreprises sans succès. Je considérai l’état de ma vie présente, les voyages vagabonds, les changemens de lieux, la diversité des objets, et les mouvemens continuels dont j’étais agité… Je conçus que tout cela était directement opposé à la société de la vie, qui consiste uniquement dans le repos, et que cette tranquillité si heureuse se trouve dans une douce profession qui nous arrête, comme l’ancre fait un vaisseau retenu au milieu de la tempête. »

J’ai cité ces lignes parce qu’elles prouvent, contrairement à l’opinion reçue, qu’il faut attribuer ses voyages, non pas à la constance de ses affections, mais à l’inconstance de ses désirs, et surtout parce qu’elles ont été écrites dans un moment de crise et que, sur la foi de Regnard lui-même, on en peut tirer l’histoire de sa vie, qui se diviserait ainsi en deux périodes à peu près égales d’agitation et de repos. Voyageur fatigué, il songe à prendre un parti et à s’arrêter enfin dans une douce profession ; mais quelle profession ? Ce ne sera pas celle des lettres : Regnard pensait que bien vivre vaut encore mieux que bien écrire, et, avant d’être un grand poète comique, il trouvera plus sûr d’être trésorier au bureau des finances de Paris, conseiller du roi, lieutenant des eaux et forêts, capitaine du château de Dourdan et grand-bailli de la province de Hurepoix. Trente ans plus tard, Voltaire devait prendre même soin de sa considération et de son indépendance, mais sans s’inquiéter autant de ses plaisirs. Il faut voir, dans sa sixième épître et dans la première scène du Mariage de la Folie, avec quel sens pratique Regnard gouverne sa vie à Paris et à Grillon, et de quel air satisfait il en parle. Horace eût mieux dit encore, mais n’eût pas mieux fait :

Pour être heureux, je l’avoûrai,
Je me suis fait une façon de vie
A qui les souverains pourraient porter envie,
Et, tant qu’il se pourra, je la continûrai.
Selon mes revenus je règle ma dépense,
Et je ne vivrais pas content,
Si, toujours en argent comptant,
Je n’en avais au moins deux ans d’avance.
Les dames, le jeu, ni le vin
Ne m’arrachent point à moi-même,
Et cependant je bois, je joue et j’aime !

Grand’chère, vin délicieux,
Belle maison, liberté tout entière,
Bals, concerts, enfin tout ce qui peut satisfaire
Le goût, les oreilles, les yeux.

Les hôtes même, en entrant au château,
Semblent du maître épouser le génie.
Toujours société choisie,
Et, ce qui me parait surprenant et nouveau,
Grand monde et bonne compagnie.

Grand monde, en effet, et société choisie, car Regnard pouvait compter au nombre de ses hôtes ou de ses convives non - seulement d’aimables poètes, comme Dufresny, Palaprat et Duché, mais le marquis d’Effiat, l’infatigable chasseur, le duc d’Enghien, petit-fils du grand Condé, le prince de Conti, enfin le roi de Pologne. Parfois même il recevait son voisin de Bâville, le président Lamoignon, l’ami de Boileau ; mais ces jours-là, il faut le croire, Mlles Loyson ne paraissaient pas.

Ainsi, par sa conduite comme par ses ouvrages, il appartient à cette génération de libres esprits qui a précédé celle de la régence, et dont la philosophie, si le mot n’est pas trop sérieux pour la chose, n’est autre qu’un épicurisme élégant encore, et qui se retient sur la pente de l’excès. A. cette vie de Regnard, hospitalière, libérale, bien ordonnée, honnête après tout, ce qui manque, c’est ce qui va manquer à son théâtre, la gravité.

La comédie est si bien son domaine propre, il y est si aisé, comme a dit avec justesse son ami Palaprat, que Regnard, ce semble, n’a jamais dû avoir d’autre ambition littéraire. Cependant, chose faite pour surprendre les uns et pour consoler les autres, ce génie si prompt, si net et si sûr de lui dès qu’il a rencontré sa voie, s’était longtemps mépris sur lui-même. Il avait essayé vainement de tous les genres, depuis la tragédie jusqu’à la chanson, se prenant plus particulièrement à l’épître et à la satire, aspirant même à détrôner Boileau, et n’arrivant qu’à se brouiller avec lui. En 1694, il avait déjà près de quarante ans, qu’il s’obstinait encore à rimer ainsi sans succès, au hasard, et avec quelle peine ! on n’y pourrait croire, s’il ne l’affirmait lui-même,

Pour faire quatre vers, il se mange trois doigts !

Parfois pourtant, afin de se délasser à ses momens perdus, à table par exemple, et le plus souvent avec son joyeux et fin convive Dufresny, il improvisait pour les comédiens italiens quelques-unes de ces légères et folles esquisses, qui alors ne tiraient pas plus à conséquence qu’aujourd’hui nos vaudevilles. Trois d’entre elles, la Sérénade, Attendez-moi sous l’orme et le Bal, étaient un peu plus travaillées que les autres, il les donne au Théâtre-Français ; puis tout à coup, et sans transition apparente, son génie comique fait explosion par un chef-d’œuvre, le Joueur. Ainsi Regnard est arrivé à la comédie comme il était arrivé au bout du monde, sans s’en apercevoir.

Les pièces de Regnard sont nombreuses, et sa fécondité n’est pas un de ses moindres titres. Ne pouvant m’engager dans le détail de chacune d’elles, je voudrais du moins donner une idée générale de son œuvre, en indiquant comment il a traité les principales parties de son art. Or quelles sont ces parties, ou quelles sont les qualités nécessaires au poète comique ? Les voici telles que je les conçois :

La connaissance de l’homme et des mœurs ;

Le talent de créer des personnages ou des caractères ;

L’art d’imaginer une intrigue où ces personnages se meuvent ;

Enfin le don du style ;

en sorte que, dans tout poète comique digne de ce nom, il y a un moraliste, un peintre de caractère, un dramatiste (qu’on me permette le mot, faute d’équivalent) et un écrivain.

Il semblerait que Regnard dût être un grand moraliste, car, dans ses nombreux voyages, il avait assez vu pour beaucoup retenir ; mais on ne retire des voyages que ce qu’on y apporte, et le profit qu’on y peut faire tient moins au nombre ou à la variété des objets qu’on y voit qu’à la force d’esprit qui les pénètre. Or, si la pénétration de Regnard est vive, elle n’est pas profonde, et, dans son œuvre comme dans ses voyages, son regard, rapide mais léger, s’est arrêté à l’extérieur des nommes et des choses. Peut-être aussi n’a-t-il pas estimé l’homme assez pour l’étudier à fond :

Chaque homme est fou (dit-il), tout m’oblige à le dire,
Et, si ce n’est assez, je veux encor l’écrire ;

Et il conclut :

Mais enfin, puisqu’ici tous les hommes sont fous,
Ce n’est pas un grand mal ; hurlons avec les loups.

Hurler avec les loups, se résigner gaiement à ce qu’on ne saurait empêcher, telle est en effet toute la philosophie de Regnard. Comment se mettrait-il en peine de corriger l’homme, qui lui paraît incorrigible ? Si la folie humaine est à ce point irrémédiable, il ne reste plus qu’à en rire : c’est le parti, sinon le plus charitable, du moins le plus commode ; or on a vu combien il tenait à ses aises. À vrai dire, l’immoralité souvent reprochée à Regnard s’appellerait à plus juste titre indifférence. S’il rit du mal assez volontiers, on n’aperçoit pas du moins qu’il s’y complaise, et souvent il n’a d’autre tort que de ne pas s’expliquer, par légèreté peut-être, ou plutôt par répugnance pour tout ce qui n’est pas action, et comme s’il était trop pétulant et trop pressé pour s’arrêter un moment à raisonner. À quoi tient-il par exemple que le Légataire universel ne donne sur les inconvéniens du célibat la leçon la plus salutaire et la plus grave ? Il n’y fallait qu’un autre titre et cinq ou six vers de conclusion.

Il faut en convenir d’ailleurs, la comédie est moins une école qu’une peinture. Comme à Sparte, on y montre l’esclave ivre, et la leçon est dans le spectacle même. Le poète comique n’est pas tenu à donner des conclusions en forme, ou, s’il les donne, il n’y faut pas le ton du réquisitoire, ni la sévérité que ne saurait comporter cette chose charmante qu’on appelle une comédie, chose sérieuse au fond par le travail et la combinaison qu’elle demande, mais où le comble de l’art est de couvrir tout par l’agrément extérieur. On l’a vu de reste au XVIIIe siècle : quand la comédie s’embarrasse d’arrière-pensées démonstratives et moralisantes, elle est bien près d’ennuyer ; or pense-t-on que l’ennui soit si bon moraliste ?

Sans doute, s’il était au pouvoir de la comédie de corriger les hommes et de les rendre meilleurs, l’indifférence du poète au bien qu’il pourrait produire ne saurait être trop sévèrement blâmée ; mais ce n’est pas au théâtre qu’est réservée pareille tâche, et l’action de la comédie ne va ni si haut ni si loin. Elle a bien quelque prise sur les ridicules ; encore n’en vient-elle pas à bout, car ils ne font que changer d’apparence et de nom, et la même somme en reste autrement répartie. Quant au vice, parce qu’il est éternel ici-bas au même titre que le mal dont il procède, la comédie, même la plus véhémente et la plus indignée, n’y peut rien, et son excuse serait au besoin dans son impuissance. Où trouver une pièce plus sévèrement morale que le Tartufe ? Certes on ne dira pas que là le vice soit peint sous de complaisantes couleurs qui le rendent encore plus intéressant que coupable, et le tableau est si terrible que nous en savons plus d’un qui n’y peut regarder encore sans se trouver à la gêne. Cependant Tartufe est-il mort ? Qui donc alors, essayant sur Molière une odieuse revanche, parlait hier de jeter à bas sa statue ?

Mais si la comédie ne corrige pas, du moins elle fait justice, et cet effet moral, le seul possible au théâtre, peut être produit de deux manières : ou bien tel personnage de la pièce, chargé moins d’agir que de juger les actions des autres, prononce les arrêts du poète, et c’est l’emploi des Ariste et des Philinte ; ou bien le poète, comme l’historien, expose sans conclure ; il ne démontre pas, il montre, laissant la morale se dégager elle-même de la peinture et du choc des passions, qui, sur la scène comme dans la vie, se punissent toujours l’une par l’autre. C’est cette dernière méthode que Regnard emploie de préférence ; or n’est-elle pas la plus naturelle, et souvent la plus efficace ? Avant tout, le spectateur veut se divertir au théâtre, par cela même peut-être qu’il vient de réfléchir avec les moralistes ; il veut qu’on l’amuse, non pas qu’on le prêche, et, plus vous lui donnez de leçons par une morale trop directe, moins il en accepte. Le dernier des spectateurs est aussi fier que Louis XIV : il veut bien prendre sa part du sermon, mais il n’entend pas qu’on la lui fasse.

Le théâtre de Regnard est moral, après tout, comme la vie même et comme le train de ce monde. Dans cette vie et dans ce monde, dans ce livre toujours ouvert et dans cette comédie qui toujours recommence, n’y a-t-il pas aussi bien des choses qui sont immorales par le fait, et qu’on n’y voudrait pas voir ? Qui oserait dire pourtant qu’il n’y faut pas regarder, ou qu’il faut rompre avec les hommes ? Et n’est-ce pas pour l’avoir dit qu’Alceste est devenu lui-même un personnage de comédie ?

Tel moraliste, tel peintre de caractères. Regnard a subordonné la morale au divertissement du spectateur ; aussi, sauf dans le Joueur, ne s’est-il guère élevé au-dessus des types ordinaires de la comédie d’intrigue, qu’il choisit de préférence, parce qu’ils lui paraissent les plus amusans de tous, gens de hasard, de fantaisie et d’aventure : gascons aigrefins, marquis suspects, chevaliers de rencontre, pupilles récalcitrantes, belles qui courent les grands chemins, personnages aux métiers équivoques ou trop clairs, comme Mme La Ressource ou M. Toutabas. Au lieu de me conduire au foyer, à la famille, il me mène aux auberges, aux tripots, et la scène qu’il préfère, c’est l’hôtel garni, comme dans le Joueur ou le Distrait. De là une certaine monotonie dans son répertoire, à cause du retour trop fréquent de mêmes visages amenant mêmes situations. Cependant, comme Regnard avait le premier don du peintre, celui d’exprimer vivement la physionomie et le geste de ses personnages, personne n’a mieux produit sur la scène ce monde picaresque dont Lesage nous a laissé l’épopée dans Gil Blas, monde qui n’est pas encore celui de la régence, mais qui le prépare et l’annonce. En effet c’est le propre des vrais poètes comiques d’être en avance sur les mœurs ; leur observation, toujours en éveil et comme aux aguets, saisit non-seulement ce qui est, mais ce qui bientôt doit être. Il est trop clair d’ailleurs qu’une pareille société échappait, par sa légèreté même et son inconsistance, à de fortes et générales peintures. Et de ces figures prises non pas sur l’humanité, mais sur des mœurs accidentelles, il en est comme de ces portraits dont les originaux ont disparu : on y peut admirer encore la touche aisée et brillante du peintre, mais la ressemblance ne peut être que présumée.

Quand le poète s’en tient, comme Regnard, à l’étude des caractères de son temps, quand il ne montre que ce qu’il voit, on est en droit d’exiger qu’il montre du moins tout ce qu’il a pu voir ; or, en ce qui touche les caractères, il y a bien des lacunes dans son répertoire, et pour signaler la plus étrange de toutes, je ne dirai pas trop peut-être en faisant remarquer que, dans le tableau de la société humaine, il a supprimé à peu près la moitié du genre humain. Au théâtre aussi bien que dans la vie réelle, le rôle des femmes est immense et salutaire. Là comme dans la vie, elles apportent avec elles la grâce, le bon goût, la passion, l’imprévu, et en quelque sorte le mystère. Dans ces âmes plus complexes et plus subtiles, il y a plus de nuances, d’élans et de retours soudains que dans les nôtres, et, par cela même que leurs mouvemens sont plus spontanés et moins soutenus, elles sont particulièrement propres aux effets du théâtre, où leur mobilité se prête aux situations les plus diverses et les plus inattendues. Je songe à cette galerie de portraits de femmes, si complète et si variée, laissée par les deux plus grands inventeurs dramatiques, Shakspeare et Molière, et je me demande où est la galerie de Regnard. Otez-lui les soubrettes de tradition et quelques rôles déjà surannés de son temps ou d’un ordre inférieur, comme ceux de Mme Argante, Mme La Ressource ou Mme Bertrand : il n’y a guère dans toutes ses pièces qu’une seule femme, qui s’appelle tour à tour Clarice, Angélique ou Léonore. J’excepte volontiers l’Isabelle du Distrait, qui prononce si bien le verbe amo, et surtout la malicieuse et folle Agathe, qui, ne remettant à personne le soin de sa destinée, pas même à la soubrette ou au valet, prend en main ses propres affaires, prépare tout, conduit tout, et s’affranchit si lestement de tutelle ; mais, à part l’exception, où trouver chez lui la grande dame, la bourgeoise, la mère, l’épouse, la jeune fille ? Où sont ces figures rendues par le peintre avec un art si délié et si fin, qu’elles semblent échapper à la définition ? Où est Elmire, cette honnête femme, qui pourtant joue si volontiers avec les situations au moins délicates, sinon périlleuses ? Où est cette Éliante, à la fois si candide et si hardie, qui non-seulement ne dissimule pas sa tendresse, mais en fait en quelque sorte l’aveu public, et trouve dans sa sincérité même le moyen de rester pudique en offrant son cœur, et de rester digne en le voyant refuser ? Où est Agnès et son effrayante simplicité d’égoïsme dans l’amour, qui lui fait déchirer le cœur d’Arnolphe avec une indifférence qui soulèverait la pitié du spectateur, si l’art consommé du grand poète n’eût fait ce personnage encore plus ridicule que malheureux ? Où est Elvire, cette création si profonde, cette femme qui, après avoir tout abandonné pour don Juan, est abandonnée à son tour, se réfugie dans un cloître, et là, par un amour qui s’épure en se transformant, pense à celui qu’elle avait aimé, qu’elle aime encore, et, pour dernière démarche dans ce monde, veut sauver l’homme qui l’a perdue ? Où sont tous ces visages doux, aimables et brillans, qui répandent sur une œuvre un immortel éclat ? En supprimant ou en réduisant ainsi les rôles de femmes, Regnard a supprimé ou réduit dans son théâtre la grâce et la passion, et, sauf quelques vers qui sont comme de frais retours de jeunesse, l’amour n’a guère plus de place dans son livre que dans sa vie. Il lui a manqué cette tendresse de cœur que Molière n’a pas trop payée au prix de son repos, puisqu’elle ajoute à sa gloire. Je plains moins les souffrances de ce grand homme, si, pour bien exprimer la tendresse, il faut en avoir souffert. Du moins ses douleurs ont été fécondes, car grâce à elles il a rendu l’amour sous ses formes les plus touchantes et les plus diverses, et, comme si dans son art il fût destiné à devancer tout ce qui devait être comme à résumer tout ce qui avait été, il n’y a pas jusqu’à l’amour à la Marivaux dont il n’ait donné le premier crayon dans la Princesse d’Elide.

Je m’étais promis de ne pas comparer Regnard à Molière ; mais lorsqu’il s’agit de comédie, comment éviter Molière ? On le voit toujours à travers les œuvres des autres, et c’est quand on se rappelle tout ce qu’il a qu’on aperçoit mieux tout ce qui leur manque. Heureusement, dans ce qu’il me reste à dire de Regnard, je n’ai plus de réserves à faire, car, pour la composition et le style, il peut soutenir les plus redoutables comparaisons.

Sans faire tort au Légataire universel, qui est un modèle de verve et de hardiesse comiques, on peut dire que la plus forte composition de Regnard, c’est le Joueur. Lorsqu’au mois de décembre 1696 parut cette pièce, on sait le bruit qui se fit autour d’elle ; il n’appartient qu’aux chefs-d’œuvre de produire pareils éclats. Entre Leclerc et son ami Coras, c’était, nous dit Racine, à qui n’aurait point fait l’Iphigénie ; mais entre Regnard et Dufresny, c’était à qui aurait fait le Joueur, et chacun d’eux avait son camp. Selon toute apparence, le procès entre les deux amis ne sera jamais vidé, car rien dans leur vie ne fournit de présomption contre la bonne foi de l’un ou de l’autre. Le mieux est de croire à quelqu’une de ces regrettables méprises, où les adversaires s’échauffent et s’obstinent d’autant plus que chacun peut croire sincèrement que le bon droit est de son côté. En tout cas, fût-il avéré que l’idée et les principales situations du Joueur appartiennent à Dufresny, rien ne serait plus propre à montrer ce que vaut, en matière d’art, la mise en œuvre, puisque, grâce à une exécution supérieure, Regnard a pu donner à une pièce froide et morte la chaleur et le mouvement.

On sait les fureurs du jeu pendant le cours et surtout à la fin du règne de Louis XIV. Le luxe des camps et de Versailles avait ruiné la noblesse en même temps que l’état, et l’on ne joue jamais plus que lorsqu’on a peu à perdre ou beaucoup à regagner. Le mal s’augmentait peut-être des loisirs forcés de la noblesse depuis que Louis XIV avait tout fait plier sous lui. Ne pouvant plus jouer à la fronde, on jouait au lansquenet, et la contagion avait gagné toutes les classes. Il est remarquable en tout cas que le jeu (et il y a des jeux de toute sorte) n’exerce jamais plus de ravages que sous les gouvernemens absolus. Quoi qu’il en soit, il y avait une grande difficulté à faire de la passion du jeu un sujet de comédie, car, au fond, rien n’est plus tragique que cette passion ; je n’en voudrais, au besoin, pour preuve que les terribles effets qu’on en a tirés depuis Regnard jusqu’à nos jours. Lorsque Molière fit le sombre portrait de l’hypocrite, il imagina avec beaucoup de bonheur, quoi qu’en puisse dire La Bruyère, de lui prêter un langage béat et mystique qui fît contraste avec la noirceur de ses actions. C’est avec un art aussi élevé que Regnard a évité l’écueil de son sujet. Le caractère du joueur risquait de rebuter, parce qu’un joueur est moins ridicule qu’il n’est triste ; aussi Regnard l’a-t-il égayé, par reflet pour ainsi dire, en le montrant sans cesse aux prises avec le caractère si franchement comique du valet Hector. Par une autre combinaison non moins adroite, il met l’amour en lutte avec le jeu ; il nous fait voir son héros allant de l’un à l’autre, selon les faveurs ou les retours de la fortune, et de ces deux passions alternatives, et toujours en raison inverse l’une de l’autre, il a fait sortir l’effet le plus original de sa comédie. Dans cette pièce comme dans toutes les autres, le rire domine, et cependant les situations les plus sérieuses n’y sont pas évitées. Quand le père du joueur entre en scène comme celui du menteur, et dit à son fils :

Doucement, j’ai deux mots à vous dire, Valère,


nous convenons avec le valet qu’il n’est pas temps de rire, et, quand le père ajoute :

… Comme le voilà fait !
Débraillé, mal peigné, l’œil hagard !…


pour la première, pour la seule fois dans Regnard, nous touchons au pathétique. De même, il n’a rien omis, rien atténué des vices du joueur. Valère n’a pas l’âme vile, mais sa passion l’entraîne fatalement aux actions les plus basses, et, par le fait, il n’a pas un seul bon sentiment. Il est, ou plutôt, par l’inexorable logique du vice, il devient mauvais fils, menteur et faux ; à vrai dire, il n’aime pas Angélique, car, il le dit assez crûment, qu’elle vienne à lui manquer,

En ce cas, il pourrait rabattre sur la veuve ;


il ne lui reste que la bravoure, comme à don Juan. Regnard ne lui a pas même donné cette générosité accidentelle qu’on attribue au joueur heureux : quand il a de l’argent, il le garde ; il ne veut ni racheter le portrait de sa maîtresse, ni payer ses créanciers ou son serviteur ; il réserve tout pour sa seule passion, sa maîtresse véritable, le jeu ; et lorsque enfin il est abandonné de tous, même de son père, même de l’honnête et trop crédule Angélique, il ne regrette rien, ne s’excuse de rien, et finit par un mot qui est un dernier trait de son incurable caractère :

Le jeu l’acquittera des pertes de l’amour !

Certes, il y a là une conception profonde, car non-seulement cette pièce est fondée sur une passion générale, de tous les temps et de tous les pays, mais toutes les situations y sont produites par les caractères avant de l’être par l’intrigue, et, comme dernier signe d’une composition de premier ordre, la moralité du dénoûment s’ajoute à l’intérêt saisissant de l’action. Et voyez comme les esprits les plus libres et les moins asservis à la règle se prennent à la gravité même des sujets qu’ils traitent, et comme tout dans leur œuvre s’élève naturellement à mesure que leur idée s’élève ! Dans le Joueur, il ne reste presque plus rien des faiblesses de la comédie d’intrigue, et, sauf quelques traits encore un peu grossis dans les rôles du faux marquis et de la comtesse, tous les personnages sont comiques ; il n’y en a plus de trop burlesques ou de trop convenus. Cette fois, c’est le cœur humain, c’est la réalité, c’est la vie.

Ce qu’on pouvait attendre de Regnard dans la haute comédie, le Joueur le montre, et n’eût-il laissé que cette pièce, il aurait fait autant que Lesage avec Turcaret, et plus que Piron avec la Métromanie ou Gresset avec le Méchant ; mais on n’atteint à des œuvres de cet ordre qu’à la dure condition de se dominer au lieu d’être à la suite de son esprit et de son humeur. Or Regnard n’était pas homme à longtemps se contraindre, et il devait finir, comme il avait commencé, par la comédie d’intrigue. Il est vrai que le Joueur fut immédiatement suivi du Distrait et de Démocrite, et que ces deux pièces semblent viser encore à la comédie de caractère. Mais le Distrait, pas plus que l’Etourdi, ne saurait fournir un caractère, et ne peut donner lieu qu’à une de ces compositions compliquées et à surprises dont Regnard a laissé les plus vifs et les plus heureux modèles dans les Mènechmes, les Folies amoureuses et le Légataire universel. Dans le Distrait, la situation la plus originale est étrangère au sujet même, et simplement épisodique ; je veux parler de la lutte si plaisante entre le chevalier et sa sœur Clarice, celle-ci voulant se marier, et celui-là l’exhortant à renoncer au monde, afin d’hériter de sa dot. Dans cette seule idée il y avait toute une pièce ; mais Regnard est comme ces prodigues qui jettent l’or avec la monnaie. Démocrite pouvait être un sujet de haute comédie au même titre que le Misanthrope ; Démocrite, c’est la misanthropie telle que la pouvait concevoir Regnard, la misanthropie rieuse. Malheureusement cette comédie, sauf deux scènes justement célèbres, est la plus faible de son répertoire. En tout cas, le rieur n’y fait nullement rire, et le vrai railleur de la pièce, ce n’est pas Démocrite, c’est le valet Strabon.

C’est ici le lieu de remarquer avec quel soin Regnard a composé ses caractères de valets, du moins dans ses grandes pièces, et de noter sa part d’invention dans l’emploi de ces personnages traditionnels. Dans presque toutes les comédies du temps, ils sont destinés surtout à l’action, et particulièrement chargés de nouer et dénouer l’intrigue. Ils se jettent à plaisir et jettent leurs maîtres avec eux dans les entreprises les plus hasardeuses, souvent les moins avouables, mais avec des arrière-pensées différentes : ceux-ci par pur amour de l’art, si l’on peut dire, ceux-là avec des vues plus personnelles et plus intéressées. Chez les uns, la fourberie est d’instinct ou simple affaire d’obligeance ; chez les autres, c’est un calcul, et leurs maîtres sont leurs premières dupes. Voyez les deux valets de Lesage : l’un travaille à épouser la fiancée de son maître, l’autre annonce hardiment que le règne de M. Turcaret est fini et que le sien commence. Ne dirait-on pas déjà Figaro, ce dernier venu des valets, cet homme dont les ambitions sont si hautes et les revendications si amères ? En attendant, à partir de Destouches, ils prennent un autre tour de caractère ; ils sont sensibles (le mot et la chose devenaient à la mode) ; ils ont même de la grandeur d’âme. Pasquin, dans le Dissipateur, apporte ses épargnes à son maître ruiné, et veut partager sa mauvaise fortune. Ceux de Regnard, outre qu’ils n’ont point d’épargnes, n’ont ni ces hautes visées ni ces beaux sentimens ; ils sont évidemment de même famille que Panurge et Sancho Pança, gourmands, ivrognes, raisonneurs, d’un sens positif et narquois, ne haïssant pas les bons tours, mais naïfs au fond et bonnes gens au demeurant, sans prétention à l’être. Mettez qu’ils aient bien dîné et donnez-leur une légère pointe de vin, ils n’ont pas seulement un bon sens impitoyable, ils ont jusqu’à du désintéressement et de l’honnêteté, mais sans aller jamais jusqu’à l’héroïsme. De plus, Regnard leur a réservé dans ses grandes pièces un emploi assez nouveau ; ils y représentent une morale relative, dans la mesure de leur caractère, et si l’on cherche en vain dans son théâtre les Ariste et les Philinte, c’est peut-être qu’ils s’y trouvent remplacés par les Strabon et les Hector. Sans doute, il ne faut pas leur demander de principes bien sévères, et leur morale est toute en accommodemens ; mais comme elle est pratique et concluante ! Que de bonnes leçons le joueur reçoit de son valet Hector, ainsi nommé du valet de carreau ! Valère ne fait pas une démarche qui ne soit immédiatement jugée par Hector, pas une faute qu’Hector n’ait cherché à prévenir ou dont il ne lui fasse reproche, et si Valère voulait l’écouter, il aurait en lui un conseiller plus comique et en même temps tout aussi sûr qu’Ariste pourrait l’être. À cet égard, les valets de Regnard me paraissent en général plus fortement conçus que ceux de Molière lui-même, car je ne vois que le Sganarelle du Don Juan qui leur puisse être comparé.

C’est grâce à ces inventions et à leur habile agencement que la conduite des comédies de Regnard est admirée à juste titre. Il faut reconnaître qu’il n’y a guère plus de variété dans l’intrigue de ses pièces que dans la physionomie de ses personnages, et que son goût pour le comique extérieur le ramène trop souvent à l’emploi des surprises, des arrivées subites, des travestissemens et des substitutions de personnes ; mais quelle agilité et quelle présence d’esprit au milieu de ces imbroglios qu’il aime et de ces difficultés qu’il se crée comme à plaisir ! Quelle heureuse témérité dans les situations, qu’il ne craint jamais de pousser à l’extrême ! Dans le Légataire universel par exemple, lorsqu’après la scène du testament il s’agit de savoir qui l’a fait, et que Crispin ose dire à Géronte ressuscité : C’était vous ou moi ! imagine-t-on qu’on puisse se tirer avec plus d’audace et de bonheur d’une complication plus difficile ? Dans Regnard, l’action est animée, fougueuse, turbulente ; les incidens s’y succèdent, naissant l’un de l’autre, s’échauffant l’un par l’autre, et les personnages, toujours en haleine, s’y développent avec une aisance et une logique naturelles qui produisent la progression continue de l’intérêt. Les dénoûmens sont bien amenés et tirés du sujet même ; les expositions sont claires, rapides ; presque toujours, au lieu d’annoncer le caractère de ses personnages, il le fait voir, et parfois un vers, un trait, un mot lui suffisent. Que lui faut-il pour caractériser Mme Grognac ? Quatre monosyllabes, oui et non deux fois alternés. Il excelle surtout dans l’art si délicat et si difficile des préparations. Dans le Légataire, la léthargie qui donnera lieu à une scène si plaisante ; dans le Distrait, le testament qui doit faire conclure deux mariages ; dans Démocrite, la fameuse reconnaissance entre Strabon et sa femme Cléanthis, sont préparés dès les premiers vers, et le même art se retrouve dans ses pièces les plus légères et les moins travaillées ; mais le mouvement et l’intérêt même de son action empêchent d’apercevoir, à moins d’y regarder de près, le soin qu’il met aux détails. Remarque-t-on par exemple le parti qu’il a tiré de l’incident du portrait dans le Joueur ? C’est pourtant ce portrait qui, annoncé au premier acte, donné et mis en gage au deuxième, rappelé au troisième, ramené au cinquième, et circulant ainsi à travers toute la pièce, fait ressortir tour à tour la tendresse d’Angélique, l’égoïsme de Valère, la prévoyance d’Hector, amène Mme La Ressource, enfin prépare et consomme le dénoûment. Je ne voudrais pas faire plus de cas qu’il ne faut de ces moyens accessoires, dont on a tant abusé au théâtre ; mais n’est-il pas à propos de remarquer que Regnard a devancé sur ce point les plus ingénieuses et les plus fines combinaisons de l’art dramatique moderne ?

Mais, si ingénieuses et si fines qu’elles soient, ces combinaisons vieillissent bientôt et s’usent ; ce qui ne vieillit point, ce qui ne s’use point, c’est le style ; or Regnard est sans contestation possible un grand écrivain dramatique. Son style est dans la mesure exacte de son génie comique, d’où résulte entre la pensée de l’œuvre et l’exécution cette proportion qui est la première loi de tous les arts. Il a retenu du XVIIe siècle deux grandes parties de l’art d’écrire, la justesse et l’abondance ; il y ajoute la vivacité du XVIIIe. Il n’a plus ni la vigueur, ni l’accent de Molière, mais il a déjà la souplesse et l’entrain de Voltaire, avec plus de couleur et d’éclat. Ce qui m’étonne et ce que j’admire surtout dans le style de Regnard, c’est qu’il paraisse encore jeune. Le grand Frédéric, qui pourtant savait bien le français, n’avait rien compris au Méchant, donné en 1745, cinquante ans après le Joueur ; imaginez que de nos jours une comédie puisse être écrite avec le style de Regnard, elle n’aurait rien de suranné. Dans sa manière d’écrire comme dans sa manière de composer, ce qui domine, c’est le mouvement. Chez lui, le tour est décidé, le mot de franche venue, et le trait part sans jamais hésiter, en sorte que l’idée, une fois conçue, s’empare immédiatement de l’expression et l’emporte avec elle. Rien ne lui coûte pour s’exprimer plus vite, et il coupe son vers, déplace l’hémistiche ou enjambe sur le vers suivant avec une fantaisie toute moderne. Mais son style n’est pas seulement vif et hardi ; il a souvent la saillie et le relief qui n’appartiennent qu’aux maîtres. Ces traits, rencontrés plutôt que cherchés, qui se gravent du premier coup dans la mémoire, abondent dans Regnard, et de là vient que si aucun des personnages de son théâtre n’est resté comme type, nombre de ses vers sont restés comme proverbes. Sa prose est nette, serrée, nerveuse, on dirait volontiers savante, si le naturel n’y était encore plus apparent que l’art. Le Retour imprévu par exemple est un chef-d’œuvre de prose comique, et peut se lire avec profit, même après l’Avare. Quant à ses vers, ils semblent s’échapper d’eux-mêmes ; l’un poussant l’autre, ils se pressent, se heurtent, et il en jaillit comme des étincelles. Jamais rien qui arrête, qui traîne ou qui pèse ; il court la bride sur le cou, comme disait Mme de Sévigné, saisissant le comique à la volée, sur le mot comme sur la chose, se prenant à tout, même au nez du marguillier, aventureux décidé à tout oser, et osant presque toujours avec bonheur. Que parlez-vous de convenance, de délicatesse et de choix ? Il faut, il le dit lui-même,

Il faut, comme un torrent, que sa veine ait son cours !


On devine aisément quelle pouvait être la langue de Regnard ; c’est celle qu’a recommandée Malherbe sans jamais s’en servir, que nos esprits les plus francs ont parlée sans vergogne, populaire, risquée, et volontiers égrillarde. Pour Regnard, il n’y a qu’un mot qui serve, et il l’emploie toujours ; il n’était pas né pour rien sous les piliers des Halles.

Il ne manque à son style, comme à ses personnages ; que l’accent de la passion et de la tendresse, et cela tient au caractère de sa gaieté. Regnard a cette bonne humeur inaltérable, qui est à l’esprit ce que la santé est au corps, et s’il est vrai que la gaieté, vice ou vertu, soit essentiellement française, aucun écrivain n’est plus français que lui. Son rire ne ressemble à nul autre ; ce n’est pas le rire médité de Molière, le rire indécis de Destouches, le rire précieux de Marivaux, le rire mordant de Voltaire : c’est le rire franc et spontané d’un homme qui s’amuse évidemment le premier de ses folles inventions. On chercherait en vain le mot triste dans son théâtre ; pour Regnard, tout prête à rire, même les testamens, les notaires, et la mort ; la gaieté, coûte que coûte, est son trait propre et distinctif, on pourrait dire le démon de son esprit, car il la possède moins qu’il n’en est possédé. Elle allait toujours croissant, et ses dernières pièces sont les plus joyeuses et les plus folles. Il y jette à pleines mains le sel le plus gros, les propos les plus verts, les équivoques les plus transparentes, les mots à double entente et trop facilement entendus. À cet égard il remonte au-delà de Molière et retourne presque jusqu’à Rabelais, Verville et Brantôme. Ses apothicaires aux noms trop bien appropriés, et dont celui de Clistorel n’est pas le plus significatif, certain madrigal heureusement perdu dans un coin de ses pièces italiennes, certain sonnet dont la chute ne se pourrait honnêtement citer, dépassent assurément la bonne humeur permise, et touchent à la débauche d’esprit. On est étonné des libertés de la comédie à cette époque ; plus les temps devenaient tristes et les désastres s’accumulaient, plus la comédie se donnait carrière et s’évertuait en gaietés étourdissantes. « Il faut bien que l’on rie quelque part, » disait mélancoliquement Louis XIV.

Mais, sans trop parler de ce qu’elle coûte parfois au bon goût et à la décence, cette gaieté de Regnard, violente et intarissable, que rien ne trouble et n’arrête, finit par être amère et presque triste. Il est bon que l’auteur comique se prenne, au fond, de quelque pitié pour ceux-là mêmes dont il rit et nous fait rire. Cette compassion secrète de l’écrivain pour ses personnages, même les plus sacrifiés au ridicule, produit une sorte de pathétique intime, qui n’est pas celui de la tragédie, mais qui passe à travers la haute comédie, pour reposer le spectateur de la fatigue même que donne le rire trop prolongé. C’est ainsi que, sans jamais cesser d’être comique, Molière nous attache, je ne dis pas à Alceste, mais à Arnolphe, et qu’il nous émeut, parce qu’il s’émeut lui-même, pour la souffrance et le malheur qui sont au fond, non-seulement de toute difformité morale, mais du plus simple et du plus innocent travers. N’attendez pas de Regnard cette noble tristesse ni cette pitié supérieure ; jamais son cœur n’arrête son esprit : il est inexorable pour ses personnages comme pour ses spectateurs, et avec lui, c’est sans répit ni trêve, c’est à outrance qu’il faut rire.

C’est pourtant à cause de cette gaieté, même excessive, qu’il porte légèrement le poids du temps et que son œuvre résiste, lorsque tant de comédies contemporaines ont péri. Quand on veut résumer son jugement sur Regnard, on a beau se dire, pour se rendre sévère, qu’il n’a pas eu une assez haute idée de son art, et qu’il en a trop négligé la partie morale ; que sa vue ne porte pas assez loin, et que souvent elle descend trop bas ; que son théâtre donne trop à l’esprit, et pas assez au cœur ou à l’âme ; que ses révélations sur l’homme et sur le monde sont en vérité trop sommaires, et que, pour toutes ces causes, son livre ne saurait être le livre de chevet, le livre trois et quatre fois relu dont parle Horace ; on a beau même avec lui se tenir en garde contre son plaisir ou s’en défendre, Regnard, quoi qu’on fasse et malgré toutes ces réclamations intérieures, vous entraîne de vive force, comme son chevalier Mme Grognac. À une représentation du Légataire, mettez le censeur le plus morose et le plus prévenu, Rousseau, par exemple, après sa Lettre à d’Alembert : il pourra froncer le sourcil, s’agiter sur son siège et lutter un moment contre ce torrent de verve et de bonne humeur, mais il faudra bien qu’il y cède à la fin comme les autres, et qu’il dise avec tout le parterre, comme l’oncle du Métromane :

J’ai ri ; me voilà désarmé.


D.-L. GILBERT.

  1. Cette étude a obtenu le prix d'éloquence par l'Académie Française dans sa séance publique annuelle du 25 octobre 1859.