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Reine d’Arbieux/XIV

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Plon (p. 187-208).

XIV


Il était près de minuit, les cafés s’étaient peu à peu fermés, et la lune rongée qui montait au-des­sus de la rade, décrivant sa course solitaire sur le peuple inanimé des paquebots et des goélettes, répandait un faible rayonnement sur une immense place, encadrée par des allées d’arbres. Seule, malgré l’heure tardive, l’enseigne d’un hôtel res­tait éclairée, et la porte ouverte sur un vestibule encombré de malles.

Rien de vivant dans ce silence, sinon le ron­flement d’une motocyclette. Entrée dans Bordeaux par une longue rue, bordée de ces maisons basses que les Girondins appellent des échoppes, la machine arrivait à grande allure au centre de la ville et fit une courbe devant l’hôtel.

Quelques instants passèrent. Un domestique de garde, que le bruit avait réveillé, sortant du réduit où il sommeillait sur un divan, aperçut un couple singulier. Il l’observa un moment à la dérobée. L’homme, penché sur sa compagne, une jeune femme en manteau gris, semblait parler avec volu­bilité ; une ou deux fois, elle avait fait le geste de le repousser ; mais peu à peu elle s’était calmée, il l’avait pressée contre son épaule, et tous deux s’étaient enfoncés dans une des allées. Le garçon avait regardé leur silhouette se dissoudre dans la nef brumeuse.

— Encore deux qui ne sont pas d’accord, pensa-t-il en étouffant un bâillement.

Mais, depuis que le service de nuit lui était confié, il avait vu tant de choses bizarres qu’une scène de ce genre, même à cette heure insolite, ne l’étonnait guère. Après avoir jeté un regard sur la motocyclette abandonnée le long du trot­toir, il réintégra son réduit et se glissa sous la couverture.

La nuit était froide. Dans l’humidité exhalée des arbres, l’air avait une odeur de brouillard et d’automne qui pénétrait Reine. À deux ou trois reprises, un frisson l’avait parcourue. Mais, sous le voile qui couvrait sa tête, et dont elle chiffonnait d’une main le nœud sur sa gorge, pour la protéger, elle sentait ses joues brûlantes de fièvre.

Confusément, elle entendait la voix d’Adrien :

— Voyons, disait-il d’un ton persuasif, avez-vous vraiment pensé que je vous conduirais dans votre famille ?… Qu’iriez-vous faire ? Si vous aviez un père et une mère, je vous jure que j’aurais agi autrement…

Ils passaient dans la lueur d’un réverbère, éclairant l’allée où leurs deux corps rapprochés ne formaient qu’une ombre.

Reine répéta, non plus avec indignation, comme elle l’avait fait au premier moment, mais d’une voix blanche :

— Vous n’auriez pas dû. Et moi qui ne me suis aperçue de rien ! Il faisait noir… Je crois que je m’étais endormie…

Ainsi cherchait-elle à se justifier, plus attentive au réveil épouvanté de sa conscience qu’au sentiment de sa situation. N’avait-elle pas dit qu’elle voulait aller tout de suite à La Renardière ? Elle serra le bras d’Adrien et le supplia encore de l’y ramener : en deux heures, s’il le voulait bien, il pouvait réparer cette folie ; et elle imaginait le petit castel perdu au milieu des arbres, qui se refermerait sur sa détresse, sur ses remords, et où elle serait délivrée du mal.

— Non, protesta-t-il, en la pressant plus étroitement, tout ce qui arrive devait arriver. Ne m’avez-vous pas dit que si vous ne vous étiez pas sentie tellement isolée, presque étrangère au milieu des vôtres, vous n’auriez pas épousé Germain ? C’est donc que vous n’avez pas été libre. Il était riche. On vous a poussée. Croyez bien que si les Sourbets n’avaient pas cent hectares de pins et leurs moulins, tout ce que le vieux coquin de père a passé sa vie à arrondir, on aurait su ce qu’ils valaient.

Ah ! c’étaient des gens qui s’entendaient à faire le malheur des autres. Tous des rapaces ou des despotes ! Sans qu’il y prît garde, tant de haine animait ce réquisitoire que Reine fut saisie, entrevit une lueur fugitive de la vérité. Eut-il l’intuition de ce qui se passait en elle ? Il changea de ton, rappela sa jeunesse malheureuse ; comme elle, il n’avait pas connu le bonheur, mais leur vie commençait à peine. Tous deux pouvaient être heureux si elle le voulait, magnifiquement, dans un pays neuf, où il saurait bien effacer ce triste passé et la faire riche.

Son visage touchait presque la joue de Reine ; elle résistait, eut encore la force de s’écarter :

— De la folie… Tout cela est de la folie !

Mais combien le souffle brûlant qui l’enveloppait ranimait sa soif, ce désir profond d’une tendresse trouvée, partagée, qui avait dans sa solitude épuisé son cœur. Trop tard ! Il ne servait à rien de se leurrer. S’il était vrai pourtant qu’on l’avait poussée dans ce mariage comme dans un abîme ; qu’elle n’était pas libre !

Ils étaient arrivés au bout de l’allée, devant une rampe de pierre à balustres qui bordait l’immense esplanade, en face du port. Quelques feux dissé­minaient sur l’eau obscure des taches brillantes. Reine enveloppa d’un regard les paquebots amarrés au quai. Elle s’appuya à la banquette, comme fas­cinée, ne pouvant détacher ses yeux du fleuve parsemé de formes massives qui exerçaient sur sa volonté une attraction indéfinissable. Un batte­ment de cœur l’étouffait. Comme on s’accorde parfois une pensée défendue, pour soulager mo­mentanément une trop lourde peine, elle ima­ginait le bonheur de fuir sur un bateau peu à peu détaché du quai. L’impression qu’elle éprouva fut si forte que ses mains s’accrochèrent à la balus­trade.

Un quart d’heure après, comme ils avaient redescendu ensemble l’allée, et qu’Adrien l’entraî­nait vers l’hôtel, elle jeta encore un long regard vers les rues désertes : aucune voiture, tout conspi­rait à rendre impossible ce retour en arrière que quelque chose continuait d’exiger en elle. Le gar­çon ensommeillé parlementa un moment dans le bureau avec Adrien : des voyageurs sans bagages à une heure pareille, qu’est-ce que cela pouvait signifier ? Il parlait de réveiller la patronne. Mais, Adrien ayant tiré son portefeuille, il se radoucit, fourra hâtivement un billet bleu dans la poche de son pantalon et présenta les fiches à remplir.

— Alors, c’est deux chambres que Monsieur veut ?

Il les précéda dans l’escalier, monta trois étages, tourna dans un long couloir couvert d’un tapis qui étouffait le bruit des pas. La lumière électrique, brusquement jaillie, éclaira une rangée de portes ponctuées de chaussures. Reine passait, rasant le mur. Dans ces pièces closes, il y avait des gens inconnus qui demain peut-être poseraient sur elle des yeux soupçonneux.

Quand elle mit la clé dans la serrure, Adrien s’arrêta, attendit qu’elle eût ouvert la porte ; la chambre était petite, tapissée d’un papier à la mode, parsemé de grosses fleurs sur un fond violet, et à moitié remplie par un grand lit. Une ardeur profonde brûla sa poitrine. Il fut sur le point d’entrer tout à fait, de tirer le verrou. Néanmoins il ne pouvait s’y résoudre et de­meurait debout, le souffle coupé, attendant de tout son désir la réponse muette qui ne venait pas.

Il se retrouva dans le couloir, attendit encore, ouvrit enfin la porte voisine. La défaite qu’il subis­sait lui eût été insupportable si quelqu’un en avait été le témoin ; mais qui donc pourrait soupçonner ? Un moment il tendit l’oreille, exaspéré par le sen­timent de cette présence féminine, crut entendre derrière la cloison un gémissement, puis marcha à travers la chambre, exactement semblable à celle de Reine, qui sentait le meuble neuf et le vernis frais. Comme il était dans sa nature de dominer ses passions, même les plus secrètes, par des arguments logiques de l’esprit, il se représenta que son plan, tout compte fait, avait réussi ; peut-être même (mais quelle ironie dans ce recensement des faits matériels) au delà de ses prévisions.

Leur fuite étant une chose accomplie, est-ce que Reine peut désormais choisir ? Adrien imagine le scandale, les ponts coupés, la petite société où ils ont vécu soulevée de colère et d’indignation, les frappant tous deux d’une sentence définitive. Ah ! il peut souffrir ce soir dans son orgueil irrité et dans son désir ; le jour qui se lèvera dans quelques heures, le lendemain, tant d’autres qui vont suivre, combleront sans mesure la soif de revanche qui a pris brusquement la saveur grisante de l’amour. Que Reine, si elle le veut, gémisse, se plaigne, et même le maudisse en se déshabillant derrière la cloison, tout cela est aussi inutile que l’agitation misérable d’un oiseau en cage. Par la honte et par le mépris, ne sont-ils pas plus sûrement liés que Germain et elle ne l’ont été par le sacrement ? Cela aussi ne peut désormais être défait.

Est-ce parce qu’elle était tellement lasse ou étourdie par la violence des événements ? La vue claire de sa situation échappait encore à la jeune femme. Chancelante sous tant d’émotions, elle sentait seulement sa frayeur, la faim, la fatigue. Quelle heure était-il ? Comme elle cherchait sa montre dans son sac, ses forces défaillirent… La brume avait collé sur son front d’enfant ses cheveux en désordre, et la lampe électrique pendue au plafond éclairait durement son visage hagard.

Elle se coucha, tourna le commutateur. Combien de temps dura le lourd sommeil qui la terrassa ? L’obscurité était profonde quand elle se réveilla en sursaut, s’assit sur son lit. Où se trouvait-elle ? Tout à coup son cœur se mit à battre follement : elle se rappelait. C’était l’instant où reparaît la réalité, dans l’esprit d’abord ébranlé par le choc, et qui recouvre ses forces lucides. Jeune femme délicate, d’une honnêteté passionnée, elle aurait l’air de s’être enfuie avec son amant. Elle courba la tête jusqu’à ses genoux et sanglota avec désespoir.

— Je n’ai jamais voulu cela, répétait-elle dans ses larmes, se tordant les mains.

Non, elle n’aimait pas Adrien, elle le détestait… L’image lui vint du masque rigide qu’elle avait entrevu au-dessus d’elle, dans leur fulgurante course nocturne : ce front battu par le grand vent contenait la résolution de la perdre ; cette bouche, qui avait répandu les paroles amicales ou insidieuses, était serrée par une volonté impitoyable.

Elle croyait entendre la voix de Germain :

— Une femme comme vous, s’éprendre de ce fruit sec…

Stupéfaite, elle s’interrogeait, ne pouvant plus comprendre quelle fatalité — ou quel magnétisme — l’avait attirée cette nuit encore, dans l’ombre des arbres, vers l’homme dont se démasquait le vrai visage. Elle se rappela soudain la voix haineuse d’Adrien, quand il lui avait parlé de Sourbets, et, comme une lumière qui serait montée au centre du drame, l’idée émergeait (avec quelle peine !) que cette rancune cruelle avait tout mené — idée qui éclairait les événements de ces derniers jours, lui révélant que la conduite inexplicable d’Adrien n’avait été ni un entraînement, ni une folie, et qu’autour d’elle s’était resserrée la trame de ruses où, prisonnière, elle se débattait.

« Je ne laisserai pas Germain m’accuser, pensait-elle, étouffant de douleur, mais retrouvant pour la lutte son vibrant courage. Je lui dirai la vérité… Il comprendra que c’est par désespoir que je suis partie ! »

Un ardent mépris bouleversait le cœur de la jeune femme. Ainsi, pour satisfaire sa vengeance, Adrien n’avait pas hésité à ruiner sa vie. « Un tartufe… vous ne savez donc pas que c’est un vil tartufe » lui avait, la veille au soir, crié son mari. Elle ne l’avait pas cru. Commençant à découvrir ce qu’est la vie véritable, avec le travail souterrain des intérêts et des convoitises, Reine regardait au dedans d’elle, frappée de stupeur, s’éclairer la personnalité dangereuse et trouble de l’homme qu’elle avait paré de tant d’illusions.

« Ah ! songeait Reine, il avait cru m’intimider… Quelle femme serais-je, si j’avais eu la pensée de faire tant de mal ! »

À revoir, dans la lumière morte du réveil, l’étranger qu’avait enveloppé la grâce rêveuse de son amitié, elle confrontait avec une douleur infinie cet homme réel et l’idée qu’elle s’en était faite — cette image d’un être souffrant, moitié révolté, moitié victime, qu’elle avait construite à sa ressemblance.

Elle s’assoupit un moment encore, puis rouvrit les yeux. Une aube sale pâlissait derrière les rideaux un carré de ciel qu’encombraient les toits. Le silence régnait dans l’hôtel, à peine troublé par le craquement d’un sommier, une toux étouffée, décelant des vies anonymes.

Reine enfonçait dans l’oreiller sa figure brûlante. Ah ! si seulement on pouvait revenir au point d’où l’on est parti ! Aux cauchemars habituels où l’on sent une torpeur invincible lier vos membres quand on voudrait fuir, des images plus précises se substituaient : Germain lui apparaissait, menaçant, avec ce regard brûlant de colère qui la veille l’avait effrayée ; ses larmes, l’affirmation de son innocence ne pouvaient rien contre sa fureur, elle se sentait perdue sans recours.

La fièvre la consumait sous les couvertures. Elle les repoussa. L’idée lui vint qu’elle avait pris froid. Mais que lui importait d’être malade ? « Le plus simple serait de mourir… Cela finirait tout ! » Une douleur affreuse pesait dans sa nuque. Elle mit sa tête au creux de son bras et le replia, étouffant de toutes ses forces une plainte monotone, qui la soulageait un peu, la berçait, comme si elle avait été encore une enfant.

Adrien sortit vers neuf heures, traversa la longue place ensoleillée. L’air léger lui faisait du bien. Au réveil, brisé de fatigue, il avait pris une douche froide et but d’un trait deux tasses de café. Il se sentait mieux. Comme on remonte une machine, il avait remis en marche son corps surmené. Une fièvre terrible était dans son cœur et dans sa chair — une fièvre dangereuse parce qu’elle pouvait, tout à coup, monter au cerveau. Mais il s’appliquait à la réduire. Il se méfiait. Ce n’était pas en vain qu’une discipline rigoureuse, et aussi l’habitude de dissimuler, lui avaient appris à mater ses nerfs. Quand il y a des risques d’incendie, ce sont les imbéciles qui met­tent le feu.

Il chercha des yeux l’allée que Reine et lui, rapprochés, avaient parcourue. En adversaires d’abord ; puis en amis ! Un instant, elle s’était amollie. Il avait senti une détente. Mais, à l’hôtel, muette, presque hostile, elle s’était reprise. L’allée mystérieuse dans la brume nocturne n’était plus la même ; nette, débarrassée de toute vapeur, entre les files correctes des arbres, elle n’abritait plus que des bonnes et des enfants, clairsemés par petits groupes, qui faisaient des pâtés de sable.

Le ciel était sur la rade d’un bleu de turquoise pâle, un peu verdie. Les grues, déployant leur bras raide, enlevaient les barriques au-dessus des quais. Les fûts, scellés comme des lettres royales d’un cachet de cire, entraient aussi dans les aven­tures. À côté des cargos soufflant, crachant la fumée, leurs bataillons rangés en carrés, massifs, réguliers, exhalant les capiteux effluves des vignobles, attendaient leur ordre d’embarquement. Flammes dansantes, les pavillons bigarrés s’étiraient au vent. Le port sentait le vin et la mer.

Adrien entra au bureau de la Compagnie Tran­satlantique. Un quart d’heure après, il en sortait, rasséréné. Le Lotus partait le soir pour Casablanca et il avait retenu deux cabines. Les seules qui res­taient vacantes ! Il passa à la banque, retira l’ar­gent qu’il avait en compte ; cinquante mille francs, hérités d’un oncle, auxquels il n’avait jamais touché. Dans l’après-midi, il ferait quelques achats indispensables. Tout irait bien. Déjà, à pousser vivement ses préparatifs, il avait l’impression d’atteindre le but.

Il avait laissé un mot à l’hôtel, pour prévenir Reine qu’il rentrerait avant le déjeuner. La femme de chambre qu’il rencontra dans l’escalier lui apprit que la dame qui était arrivée avec lui, la veille, avait la migraine :

— Elle m’a demandé de monter seulement dans sa chambre une tasse de thé et quelques biscuits.

— Mais elle n’est pas malade ? interrogea-t-il.

Il fut sur le point de repartir, descendit même deux ou trois marches : si elle voulait se reposer, mieux valait la laisser tranquille ! Puis, brusque­ment, il se ravisa.

— Qui est là ? demanda une voix altérée, quand il eut frappé à la porte.

Il entra, et vit qu’elle était à moitié couchée dans un fauteuil.

— Ce n’est rien, dit-elle, sans ouvrir les yeux, j’ai mal à la tête.

Depuis son réveil, attendant cette visite d’Adrien, elle avait senti bouillonner le mépris, la douleur et l’indignation, tout ce que remuaient les découvertes de la nuit dernière.

— Ce n’est plus la peine de mentir, se proposait-elle de lui dire. Je sais qui vous êtes…

Mais, quel que fût le désordre de ses sentiments, sa nature répugnait à l’offense et aux insultes. Il y avait dans toute explication de ce genre une vulgarité dont la pensée soudain l’accabla.

— Laissez-moi, dit-elle, d’une voix tremblante, comme étranglée par l’émotion. Vous m’avez fait assez de mal !

Elle l’entendit qui la suppliait de s’apaiser, ne répondit rien. Deux longues larmes coulaient sur ses joues. « N’est-ce pas vous-même, répétait-il, qui m’avez dit combien vous étiez malheureuse ? » Mais il sentait que le charme entre eux était rompu et que ses paroles ne l’atteignaient pas. Jamais plus elle ne serait celle qui avait traversé un après-midi, inopinément, le pont du moulin, ou qui l’attendait dans le bois au bord du Ciron. Quelque chose de plus puissant qu’eux l’avait reprise. Par quel miracle, aujourd’hui qu’elle semblait à sa merci, lui échappait-elle plus complètement ?

Comme elle portait une robe ouverte, en laine moelleuse, qui découvrait un peu son épaule, il aperçut dans le creux de l’omoplate une marque brune ; et aussi, sous la manche courte, la trace des doigts qui l’avaient meurtrie.

— Ah ! s’écria-t-il, d’un ton de triomphe, il vous a frappée. Vous ne pouvez pas dire que ce n’est pas vrai. Les mauvais traitements, vous savez que c’est un cas de divorce !

— Taisez-vous, dit-elle avec horreur, lui arra­chant son bras qu’il avait saisi.

Il venait d’élever la voix, et elle reconnaissait son accent vindicatif, une âpreté qui confirmait ses pires soupçons.

— Qu’est-ce que cela me fait ? continua-t-elle, emportée par l’ardent désir de sincérité qui faisait le fond de sa nature.

Elle venait de sentir que les brutalités de Ger­main ne lui laissaient aucune haine et qu’à l’ins­tant même où il la frappait, s’acharnait sur elle, avec l’instinct profond de la possession, elle n’éprou­vait aucune autre honte que de paraître à ses yeux ce qu’elle n’était pas.

Elle avait relevé la tête et le regardait en face :

— Ah ! dit-elle, comme vous le détestez ! Avouez donc que si vous m’avez attirée dans ce piège, ce n’est ni par amour, ni par surprise. Il ne sert à rien de nier : vous avez voulu vous venger.

Il haussa les épaules.

— Ma pauvre amie, vous devenez folle !

Mais, sous le calme qu’il affectait, elle l’avait senti chanceler. Son regard aussi n’était plus le même, changeait de couleur, comme une eau se trouble quand une pierre vient de tomber au fond : « Un honnête homme, pensa-t-elle, se fût révolté. » Lui, au contraire, le coup reçu en pleine figure, paraissait figé.

— Vous allez bientôt me dire, persifla-t-il, que je vous ai enlevée pour votre fortune.

— Vous savez bien, répliqua-t-elle avec simplicité, que je ne suis pas riche. Mais Germain l’est… Peut-être, ne pouvant voler les biens de votre cousin, avez-vous préféré lui voler sa femme.

Elle ajouta, méprisante :

— C’était plus facile !

Une expression sardonique fixait sur le visage d’Adrien un affreux sourire. Elle recula. Il lui faisait peur. Mais son réflexe l’avait mis en garde, il se domina :

— Non, soupira-t-il, pas si facile !

Cette humilité sonnait faux. Elle le remarqua. Sa sensibilité rendue suraiguë par les émotions de la nuit enregistrait les moindres nuances. Soudain, un frisson la parcourut : une intonation venait de lui rappeler leur rencontre chez les Dutauzin. Au premier contact, Adrien ne lui avait pas été sympathique. Elle s’était demandé pour quelles raisons n’avait rien trouvé, sinon un peu d’affection, et ce regard fuyant qui lui déplaisait. N’était-ce pas plutôt — elle en prenait conscience à cette seconde — à cause de cette sonorité bizarre de la voix, où rien de sincère ne vibrait jamais, aucune chaleur d’âme, mais qui surprenait par de brusques sautes, comme si le registre en était changé. Où avait-elle entendu ce genre de débit ? Elle fit un effort : Ah ! au théâtre… lorsqu’il y avait de mauvais acteurs, qui mimaient l’amour sans rien éprouver.

— Je vous en prie, répliqua-t-elle durement, ne vous moquez pas. Vous avez cru que les choses avec moi iraient toutes seules… qu’il suffirait d’un peu de sentiment ! Il est vrai que je vous ai donné le droit de me croire sotte…

Il avait envie de l’écraser par un mot méchant. C’eût été si simple de lui dire qu’elle s’était « jetée à sa tête ». Ne l’avait-elle pas reçu en l’absence de son mari ; pis que cela, relancé dans le moulin même ! Et son amitié ? Et ses confidences ? Quand une jeune femme accepte des rendez-vous dans un bois désert, pour raconter ses désillusions, est-ce qu’un homme ne sait pas ce que cela veut dire ? Elle l’avait donc pris pour un idiot ! Mais, cette fois encore, il se ressaisit, se fit petit, à la manière des solliciteurs, même pleins de superbe, qui jugent politique de se composer pour une heure la plus triste mine.

— Allez-y, dit-il, soyez méchante… Que voulez-vous que je vous réponde ? C’est précisément cette vivacité qui vous fait si délicieuse. Je devrais être blessé et je vous admire. Vous m’éblouissez ! Ce ne sont pas des compliments. Je sais que vous êtes trop au-dessus de moi… Le fils d’un suicidé, n’est-ce pas, ne peut prétendre à rien ? Les belles choses de la vie sont interdites ; il doit les désirer de loin à travers les vitres, comme les mendiants collent leur bouche aux devantures. Mais à vous voir ainsi malheureuse, en larmes, j’ai perdu la tête. Cela serait arrivé à d’autres. Un pauvre diable en vérité… mais qui vous aime !

Reine avait rougi d’humiliation. C’est ainsi qu’il la traitait. Son instinct de femme démêlait dans ces flatteries grossières un mauvais relent d’intérêt et d’hypocrisie. Cette fois, cédant peut-être à un secret mépris pour l’adversaire, Adrien avait outré sa manière, donnant à ce couplet romantique un air de mélodrame, de guignol peut-être, dont la frappait l’odieux ridicule. « Comment, pensait-elle, après ce qu’il a fait, il ose me parler de cette façon… Il ne se donne même plus la peine de me respecter. » Quelle honte éveillait en elle ce ton patelin, qui ne décelait nulle tendresse, mais un mélange d’ironie dangereuse et de fourberie !

Elle fixait sur lui un regard brillant :

— Vous ne m’aimez pas. Cessez, je vous prie, cette comédie ! Ne m’avez-vous pas assez trompée ?

Il ricana :

— Vous aussi, Reine, vous m’avez étrangement trompé sur vos sentiments.

— Je ne vous connaissais pas, dit-elle, rapide et frémissante, vous savez bien que je n’avais aucune méfiance. J’avais foi en votre amitié. Comment aurais-je soupçonné des ruses, des sous-entendus équivoques ? Cette nuit seulement, j’ai vu, j’ai compris… ce que vous veniez de faire m’avait éclairée.

Il jeta le masque :

— Malheureusement pour vous, c’est trop tard !

L’idée lui venait que la manière forte seule pouvait réussir, et qu’il avait tort de manœuvrer, de lui laisser l’impression de la liberté, alors qu’elle ne pouvait plus faire machine en arrière.

Elle s’était accoudée au bras du fauteuil, sur la défensive. Il n’y avait plus trace de larmes sur sa figure ; tout en elle était résolu, lavé d’émotion.

— Trop tard ? interrogea-t-elle, que voulez-vous dire ?

Et comme il la transperçait, immobile, d’un regard méchant :

— Il n’y a pas de lien entre nous. Je ne suis, n’est-ce pas, ni votre femme, ni votre maîtresse.

Le sourire grimaça de nouveau sur le visage maigre, comme affamé, aux pommettes aiguës :

— Vous ne l’êtes pas… À qui le dites-vous ? Mais tout le monde croira que vous l’êtes. Ce que vous m’avez donné, ou bien que j’ai pris, c’est votre réputation, votre honneur ! Cela, vous ne pouvez pas me le reprendre. Tant pis si je n’avais pas le choix des moyens ! Que vous le vouliez ou non, vous resterez celle qui s’est enfuie pour me rejoindre.

Elle l’interrompit :

— Ce n’est pas vrai !

— Qu’importe ! Tout le monde le croira. Passion ? Coup de tête ? Que chacun épilogue à sa fantaisie : nos deux noms sont liés, accolés, mariés pour toujours. On dit que tout s’oublie. Quelle sottise ! Un scandale est ineffaçable. Songez donc : une pâture pareille à la curiosité, à l’orgueil, à la médisance. Les gens s’ennuient tant !

« Voilà, songeait Reine, sa vraie nature. » Ainsi brutal, elle le détestait, mais préférait son cynisme au ton doucereux.

— Tout le monde ? releva-t-elle. Personne ne sait ! Où est le scandale ? La nuit était noire. La moto n’a pas traversé le bourg.

Il y eut un silence.

— Vous ne voulez pas dire, je pense, que vous-même répandrez le bruit de cette fuite ?

Le trait portait. Il feignit de le mépriser. À son tour, précis, avec une hardiesse que décuplaient ses forces nerveuses, il brusqua l’attaque :

— Ce qu’on n’a pas vu, on le devine… ou bien on l’invente. Il suffit de rapprocher les faits. Songez donc : dans la même journée, mon cousin me jette à la porte, je pars mystérieusement, vous disparaissez… et entre tout cela, les gens ne verraient aucun rapport ?

Il réfléchit :

— D’ailleurs, on parlait déjà. Nos rendez-vous dans le bois étaient espionnés. Par qui ? Est-ce qu’on sait jamais ! Si je vous disais que Germain a reçu hier une lettre anonyme.

« Ah ! pensa-t-elle, il ne m’en avait pas parlé. » Comme une toile se lève, au théâtre, découvrant le fond de la scène où les événements se sont dérou lés, ces quelques mots expliquaient tout : la rentrée de Germain plein de fureur, les insultes soufflées par une voix perfide.

Elle demanda :

— Qui a fait cela ?

— Comment voulez-vous que je le sache ?

— Vous le savez.

Les faits se liaient dans son esprit :

— Qui me dit que ce n’est pas vous-même ? continua-t-elle haletante, les yeux étincelants. Ces rencontres, vous me les aviez proposées. Ah ! je sentais bien qu’il y avait dans tout cela quelque chose d’inquiétant et de dangereux. Mais personne n’a passé en cet endroit. Qui se fût douté ? Cette fois encore, vous m’avez trahie !

Il était assis en face d’elle, impassible, d’une pâleur livide :

— Continuez, dit-il, je vous écoute… C’est moi aussi qui vous ai inspiré de sauter la nuit par la fenêtre, qui vous attendais sous le hangar !

Elle ne faiblit pas :

— Sans cette lettre, rien ne serait arrivé ! Vous avez bien mené votre jeu. Comment savez-vous, d’ailleurs, que Germain l’a reçue ? Vous n’étiez pas, je pense, dans ses confidences. Une lettre anonyme, on la rejette, on la méprise ; on n’en parle pas !

Elle respira, le souffle court.

— Vous voyez bien que c’est vous qui l’avez écrite.

Il s’était levé :

— Je vous laisse, dit-il. Dans l’état où vous êtes, il est inutile de discuter davantage. Moi, je ne m’emporte pas contre une femme. Je ne suis pas violent, je ne suis pas brutal.

Sa voix était rauque, un peu grinçante.

— Permettez-moi seulement de vous mettre en garde : quelles que soient vos illusions, votre fuite est certainement, à l’heure actuelle, une chose publique. N’espérez pas trouver d’indulgence. Tout le monde sera contre vous. La société ne pardonne que ce qui réussit. Si vous commettez l’erreur de revenir dans votre milieu, vous serez la dernière des dernières : une femme perdue ! Avec moi, dans un pays neuf, vous serez une femme qui a fait table rase de son passé… qui a osé se libérer, vivre sa vie. Ne croyez pas que je vous en veuille de vos injures. Tout à l’heure, quand vous m’insultiez, je vous admirais, je vous trouvais belle. Votre courage, c’est cela que j’aime ; ce mordant qui fait un contraste si vif avec votre grâce. Vous m’avez pris, vous me tenez jusque dans les moelles. Je ne peux plus me passer de vous. Maintenant, décidez…

— Ah ! répliqua-t-elle, hautaine, vous avez cru m’intimider. Le mépris des autres, cela m’est tellement égal !

Il savait qu’elle disait vrai et que s’il lui avait crié : « Germain vous tuera ! » elle aurait seulement répondu : « Tant pis ! » Lui qui n’avait connu que des amours de hasard, il admirait ces passes vives, cette indignation d’une jeune femme soudain lucide, maîtresse d’elle-même, qui ne défendait plus que sa propre estime.

— Vous voyez, dit-il, vous êtes libre. Vous ferez ce que vous voudrez. Reconnaissez que je n’ai jamais employé avec vous la force. Car enfin, cette nuit, si j’avais voulu… Mais non — et il ramassait toute l’énergie de son désir — on ne prend pas une femme comme vous. Il faut qu’elle se donne. Réfléchissez. Je pars ce soir pour Casablanca. Le Lotus embarque ses passagers à huit heures. Votre cabine est retenue. Rendez-vous à bord.

Elle était debout.

— Vous me donnez votre parole de ne pas peser sur ma décision… de ne pas me poursuivre ?

Il hésita : mais il fallait jouer le tout pour le tout :

— Je vous la donne.

— C’est bien.

Au moment de sortir, il se retourna et planta dans ses yeux un regard brûlant :

— À ce soir, dit-il, je vous attends.