Remarques sur « Mandeville » et sur M. Godwin

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Traduction par Albert Savine.
P.-V. Stock, éditeur (Bibliothèque cosmopolite, n° 7) (p. 299-306).

I

REMARQUES SUR « MANDEVILLE » ET SUR M. GODWIN[1]


L’auteur de Mandeville est un des plus illustres exemples du pouvoir intellectuel du siècle présent. Il a fait preuve de cette variété, de cette universalité de talents qui distingue l’homme destiné à hériter d’un renom durable, d’avec ceux qui possèdent une célébrité passagère. Quand ses droits ne devraient être mesurés qu’à l’exactitude de ses recherches dans la science morale et politique, il serait encore facile de lui assigner un rival parmi les contemporains. Faisons abstraction de tout ce qui, dans son système de morale, peut être sujet à discussion, et considérons seulement les parties qu’il suffit de mentionner pour les établir, et qui rentrent dans cette classe importante de vérités que leur exposition semble appeler plutôt qu’enseigner à l’espèce humaine.

La Justice politique est le premier système de morale qui soit expressément fondé sur la doctrine que les droits sont, par essence, négatifs, et les devoirs, positifs, — instinct obscur de ce qui a été la base de toute liberté politique et de la vertu individuelle qu’il y eut au monde. Mais il est aussi l’auteur de Caleb Williams et si nous ne possédions aucun mémoire sur l’intelligence de Falkland, que nous n’eussions qu’un simple fragment indiquant comment est conçu son caractère, sans nul doute nous dirions : « Voilà une intelligence hors ligne, incontestablement capable des hardiesses les plus sublimes de la pensée ».

Saint-Léon et Fleetwood sont modelés d’une manière un peu moins précise, et de même caractérisés par la réunion de la délicatesse et de la force. L’Essai sur les Tombeaux a toute la solennité et la profondeur de passion qu’on doit trouyer chez un esprit qui sympathise, comme un homme s’intéressant avec son ami au destin des siècles futurs, avec les pensées des générations humaines disparues.

On peut dire avec vérité que Godwin a été traité injustement par ceux de ses compatriotes dont la faveur dispense les distinctions temporelles. S’il avait consacré ses hautes facultés à flatter l’égoïsme des riches, s’il avait soutenu ces doctrines auxquelles les puissants doivent leur puissance, ils l’auraient sans doute récompensé de leur protection, et il eût pu avoir à ce soleil une place plus grande que ne l’ont eue M. Malthus ou le Docteur Paley. Mais la différence eût été aussi grande que celle qui existe éternellement entre la notoriété et la renommée. Godwin a été pour la philosophie morale, dans le siècle présent, ce qu’est Wordsworth en poésie. L’intérêt personnel de ce dernier eût probablement souffert de sa recherche des vrais principes du goût en poésie, autant que tout ce qui est passager dans la réputation de Godwin a souffert de sa hardiesse à faire connaître les vraies bases de l’esprit, si la servilité, la dépendance et la superstition n’avaient été trop aisément conciliables avec sa manière de s’écarter des opinions des grands et de la majorité. Il est singulier que les autres nations de l’Europe aient, sur ce point, anticipé le jugement de la postérité, et que le nom de Godwin, celui de son illustre et admirable épouse, soient prononcés avec respect et admiration, par ceux même qui n’ont qu’une faible connaissance de la littérature anglaise, et que les écrits de Mary Wolstonecraft aient été traduits et universellement lus en France et en Allemagne, longtemps après que le fanatisme de parti les eut étouffés dans notre pays même.

Mandeville est la dernière production de Godwin. L’intérêt en est peut-être inférieur à Caleb Williams. On n’y trouve pas un caractère comme celui de Falkland, que l’auteur, avec cette sublime casuistique qui engendre la tolérance et la patience, nous fait aimer personnellement, alors même que ses actes doivent être pour nous un éternel sujet d’étonnement et d’horreur. Mandeville éveille notre compassion et rien de plus. Les fautes ont leur source dans l’immuable nécessité de la nature intime, dans une disposition constitutionnellement antipathique et soupçonneuse, qui ne tarde pas à se manifester sous la forme de haine, de dédain, de sèche misanthropie, et de caractère n’étant pas fondé sur le génie ou la vertu, ne produit aucun fruit d’une nature opposée à celle au sol où il s’est formé. Celles de Falkland venaient d’une conception haute, bien que faussée, de la nature humaine, d’une puissante sympathie pour son espèce, d’une organisation qui se portait à croire que la véritable réputation de supériorité pouvait circuler parmi les hommes sans être soupçonnée, ni attaquée. Sous ce rapport, c’était une erreur, que de subordonner l’intérêt du récit à quelque chose d’inférieur à Falkland ; c’est aussi le défaut de Mandeville. Mais les variétés du caractère humain, la profondeur et la complexité des mobiles de l’homme, — ces deux sources qui, en se réunissant, en font la force et la faiblesse, ces puissantes sources d’arguments en faveur de la bonté envers tous et de la tolérance, sont d’excellents sujets à mettre en lumière et à développer dans une œuvre de fiction, et comme tel, Mandeville ne le cède en intérêt et en importance à aucune des productions de l’auteur. Les événements du récit coulent comme le fleuve du destin, d’un cours régulier et irrésistible, devenant à la fois plus sombres et plus rapides dans leur marche : il n’y a rien qui surprenne, qui secoue ; nous nous attendons au pire dès le début de la scène, tout en nous demandant avec étonnement où l’auteur a trouvé les ombres qui rendent l’obscurité morale plus terrible de moment en moment, et finissent par la faire si effrayante et si complète. L’intérêt est saisi d’une manière terriblement profonde et rapide. Lui résister est aussi vain que si un fil de la vierge tentait de barrer la route à l’orage. À ce point de vue, il y a plus de puissance que dans Caleb Willams ; l’intérêt dans Caleb Williams était aussi rapide, mais moins profond que dans Mandeville ; c’est un vent qui remue les eaux les plus profondes dans l’Océan de l’esprit.

Le langage est plus riche et plus varié, et les expressions plus éloquentes dans leur douceur, sans perdre de cette énergie et de cette clarté qui caractérisent La Justice politique et Caleb Willams. Les considérations morales ont une force, un enchaînement, une hardiesse auxquels l’auteur tendait moins fortement dans ses autres ouvrages d’imagination. Le plaidoyer qu’Henrietta adresse à Mandeville, après qu’il a recouvré la raison, en faveur de la vertu et de l’énergie dans la bienfaisance, forme à tous les points de vue, un des morceaux de style les plus parfaits et les plus beaux des temps modernes. C’est la véritable doctrine de la Justice politique qui passe comme un fleuve limpide et émouvant, et qui revêt une mélodie de langage si enchanteresse qu’elle semble, tout autant que les écrits de Platon, donner de la réalité à ces vers de Milton :


Combien charmante est la divine philosophie,
Elle n’est point rude et âpre,
Mais musicale comme sur la lyre d’Apollon.


La causerie de Clifford sur la richesse présente aussi un mélange agréable, et facile à débrouiller, de vérité et d’erreur. Clifford est un personnage qui sans avoir les traits qui, d’ordinaire, constituent le sublime, est sublime par le seul excès de charme et d’innocence. La première rencontre d’Henrietta et de Mandeville est un incident tout illuminé de l’aurore de la vie. Il rappelle à la mémoire mainte vision, et peut-être une seule — que l’atmosphère trompeuse des espérances encore vierges entourée d’une auréole d’un rose brillant comme celui du matin, une lueur qui, une fois éteinte, ne se rallumera jamais. Henrietta paraît dès l’abord posséder tout ce qu’un cœur sensible trouve dans l’objet de sa première passion. Nous pouvons à peine la voir, tant elle est belle. Il y a tout autour d’elle un halo d’enchantement éblouissant, qui dérobe aux yeux tout ce qu’il y a de mortel dans ses charmes transcendants. Mais le voile est tiré peu à peu et elle « se confond dans la lumière ordinaire du jour. » Ses actions, et même ses sentiments ne correspondent pas à l’élévation de ses opinions spéculatives, à la sincérité intrépide qui devrait accompagner la vérité et la vertu. Mais elle a une affection partagée, et elle n’est fidèle que là où l’infidélité aurait été de l’abnégation. L’immaculée Henrietta eût-elle pu subordonner son amour pour Clifford à la vaine et humiliante circonstance de la richesse et de la réputation, aux bavardages d’une misérable vieille femme, et cependant se préparer résolument à sa fête nuptiale, aussitôt après avoir entendu les supplications que lui adresse Mandeville dans sa folie si passionnée et si touchante ? L’auteur eût bien fait de nous montrer l’espérance humaine bouleversée jusque dans ses fondations, car sans cela sa peinture eût encore pu être éclairée d’un rayon de lumière. Il a eu l’habileté de confirmer l’adage qui dit : « Toute chose est vanité » et aussi « La maison du deuil est préférable à la maison en fête. » Nous en sommes redevables à ceux qui nous font sentir l’instabilité de notre nature, si nous pouvons donner quelque profondeur à la science (qui en est la base) et quelque force aux affections (qui en sont le ciment). Mais on peut regretter qu’Henrietta, elle qui planait si haut sur ses contemporains par ses opinions, si belle que parmi les hommes elle paraissait un esprit, n’agisse pas autrement que les créatures les moins élevées de son sexe ; — et plus encore, que l’auteur, après s’être montré capable de concevoir une créature aussi admirable, aussi charmante, ait été empêché par la nature qu’il avait donnée à son roman, de la représenter dans tout son développement. On serait tout porté à croire qu’il y avait dans la conception première du caractère d’Henrietta, quelque chose de trop vaste et de trop rare pour devenir une réalité, et cette sensation pèse sur l’esprit comme un désappointement. Mais ces objections sont tout extérieures, au point de vue de la conclusion du récit.

L’esprit du lecteur est poussé en avant par une impulsion haletante qui se précipite à mesure qu’il approche du dénouement. Le mot de Smorfla se présente enfin à la pensée, et touche une fibre nerveuse qui ébranle douloureusement l’âme jusqu’en ses profondeurs, et irrite en quelque sorte le sang dans son cours, et nous avons de la peine à croire que ce rictus qui doit suivre Mandeville jusque dans la tombe, ne soit pas imprimé sur notre propre visage.

  1. Tiré des Shelley's Papers, 1833.