Remarques sur la langue française, utiles à ceux qui veulent bien parler et bien écrire

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REMARQUES SUR LA LANGUE FRANÇAISE, UTILES À CEUX QUI VEULENT BIEN PARLER ET BIEN ÉCRIRE


PRÉFACE[modifier]

I. Le dessein de l'auteur dans cet ouvrage, et pourquoi il l'intitule Remarques.

Ce ne sont pas ici des Lois que je fais pour notre langue de mon autorité privée; je serais bien téméraire, pour ne pas dire insensé; car à quel titre et de quel front prétendre un pouvoir qui n'appartient qu'à l' Usage, que chacun reconnaît pour le Maître et le Souverain des langues vivantes? Il faut pourtant que je m'en justifie d'abord, de peur que ceux qui condamnent les personnes sans les ouïr, ne m'en accusent, comme ils ont fait cette illustre et célèbre Compagnie, qui est aujourd'hui l'un des ornements de Paris et de l'Éloquence française. Mon dessein n'est pas de réformer notre langue, ni d'abolir des mots, ni d'en faire, mais seulement de montrer le bon usage de ceux qui sont faits, et s'il est douteux ou inconnu, de l'éclaircir, et de le faire connaître. Et tant s'en faut que j'entreprenne de me constituer juge des différends de la langue, que je ne prétends passer que pour un simple témoin, qui dépose ce qu'il a vu et ouï, ou pour un homme qui aurait fait un Recueil d'Arrêts qu'il donnerait au public. C'est pourquoi ce petit Ouvrage a pris le nom de Remarques, et ne s'est pas chargé du frontispice fastueux de Décisions, ou de Lois, ou de quelque autre semblable; car encore que ce soient en effet des Lois d'un Souverain, qui est l' Usage, si est-ce qu'outre l'aversion que j'ai à ces titres ambitieux, j'ai dû éloigner de moi tout soupçon de vouloir établir ce que je ne fais que rapporter.

II. - 1. De l'Usage qu'on appelle le Maître des langues. - 2. Qu'il y a un bon, et un mauvais Usage. - 3. La définition du bon. - 4. Si la Cour seule, ou les Auteurs seuls font l'Usage. - 5. Lequel des deux contribue le plus à l'Usage. - 6. Si l'on peut apprendre à bien écrire par la seule lecture des bons Auteurs, sans hanter la Cour. - 7. Trois moyens nécessaires, et qui doivent être joints ensemble pour acquérir la perfection de bien parler et de bien écrire. - 8. Combien il est difficile d'acquérir la pureté du langage, et pourquoi.

1. Pour le mieux faire entendre, il est nécessaire d'expliquer ce que c'est que cet Usage, dont on parle tant, et que tout le monde appelle le Roi, ou le Tyran, l'arbitre, ou le maître des langues. Car si ce n'est autre chose, comme quelques-uns se l'imaginent, que la façon ordinaire de parler d'une nation dans le siège de son Empire, ceux qui y sont nés et élevés, n'auront qu'à parler le langage de leurs nourrices et de leurs domestiques, pour bien parler la langue de leur pays, et les Provinciaux et les Étrangers pour la bien savoir, n'auront aussi qu'à les imiter. Mais cette opinion choque tellement l'expérience générale, qu'elle se réfute d'elle-même, et je n'ai jamais pu comprendre, come un des plus célèbres Auteurs de notre temps a été infecté de cette erreur. 2. Il y a sans doute deux sortes d' Usages, un bon et un mauvais. Le mauvais se forme du plus grand nombre de personnes, qui presque en toutes choses n'est pas le meilleur, et le bon au contraire est composé non pas de la pluralité, mais de l'élite des voix, et c'est véritablement celui que l'on le Maître des langues, celui qu'il faut suivre pour bien parler, et pour bien écrire en toutes sortes de styles, si vous en exceptez le satyrique, le comique, en sa propre et ancienne signification, et le burlesque, qui sont d'aussi peu d'étendue que peu de gens s'y adonnent. Voici donc comme on définit le bon Usage. 3. C'est la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d'écrire de la plus saine partie des Auteurs du temps. Quand je dis la Cour, j'y comprends les femmes comme les hommes, et plusieurs personnes de la ville où le Prince réside, qui par la communication qu'elles ont avec les gens de la Cour participent à sa politesse. Il est certain que la Cour est comme un magasin, d'où notre langue tire quantité de beaux termes pour exprimer nos pensées, et que l'Éloquence de la chaire, ni du barreau n'aurait pas les grâces qu'elle demande, si elle ne les empruntait presque toutes de la Cour. Je dis presque, parce que nous avons encore un grand nombre d'autres phrases, qui ne viennent pas de la Cour, mais qui sont prises de tous les meilleurs Auteurs grecs et latins, dont les dépouilles font une partie des richesses de notre langue, et peut-être ce qu'elle a de plus magnifique et de plus pompeux.4. Toutefois quelque avantage que nous donnions à la Cour, elle n'est pas suffisante toute seule de servir de règle, il faut que la Cour et les bons Auteurs y concourent, et ce n'est que de cette conformité qui se trouve entre les deux, que l'Usage s'établit. 5. Ce n'est pas pourtant que la Cour ne contribue incomparablement plus à l'Usage que les Auteurs, ni qu'il y ait aucune proportion de l'un à l'autre. Car enfin la parole qui se prononce, est la première en ordre et en dignité, puisque celle qui est écrite n'est que son image, comme l'autre est l'image de la pensée. Mais le consentement des bons Auteurs est comme le sceau, ou une vérification, qui autorise le langage de la Cour, et qui marque le bon Usage, et décide celui qui est douteux. On en voit tous les jours les effets en ceux qui s'étudient à bien parler et à bien écrire, lorsque se rendant assidus à la lecture des bon Ouvrages, ils se corrigent de plusieurs fautes familières à la Cour, et acquièrent une pureté de langage et de style, qu'on n'apprend que dans les bons Auteurs. Il suffira donc, dira quelqu'un, de lire les bons livres pour exceller en l'un et en l'autre, et les Provinciaux ni les Étrangers n'auront que faire de venir chercher à la Cour ce qu'ils peuvent trouver dans leur étude plus commodément et en plus grande perfection. Je réponds que pour ce qui est de parler, on sait bien que la lecture ne saurait suffire, tant parce que la bonne prononciation qui est une partie essentielle des langues vivantes, veut que l'on hante la Cour, qu'à cause que la Cour est la seule école d'une infinité de termes, qui entrent à toute heure dans la conversation et dans la pratique du monde, et rarement dans les livres. 6. Mais pour ce qui est d'écrire, je ne nie pas qu'une personne qui ne lirait que de bons auteurs, se formant sur de si parfaits modèles, ne peut lui-même devenir un bon Auteur; et depuis que la langue latine est morte, tant d'illustres Écrivains qui l'ont fait revivre et refleurir, l'ont-ils pu faire autrement? Le Cardinal Bembo à qui la langue italienne est si redevable, et qui n'a pas terni l'éclat de sa pourpre parmi la poussière de la Grammaire, a observé que presque tous les meilleurs Auteurs de sa langue, n'ont pas été ceux qui étaient nés dans la pureté du langage, et cela par cette seule raison, qu'il n'y a jamais eu de lieu au monde, non pas même Athènes ni Rome, où le langage ait été si pur, qu'il ne s'y soit mêlé quelques défauts, et qu'il est comme impossible, que ceux à qui ils sont naturels n'en laissent couler dans leurs écrits. Au lieu que les autres ont cet avantage, que se défiant continuellement des vices de leur terroir, ils se sont attachés à des patrons excellents qu'ils se sont proposé d'imiter, et qu'ils ont souvent surpassé prenant de chacun ce qu'il avait de meilleur. 7. Il est vrai que d'ajouter à la lecture, la fréquentation de la Cour et des gens savants en la langue, est encore tout autre chose, puisque tout le secret pour acquérir la perfection de bien écrire et de bien parler, ne consiste qu'à joindre ces trois moyens ensemble. Si nous l'avons fait voir pour la Cour et pour les Auteurs, l'autre n'y est guère moins nécessaire, parce qu'il se présente beaucoup de doutes et de difficultés, que la Cour n'est pas capable de résoudre, et que les Auteurs ne peuvent éclaircir, soit que les exemples dont on peut tirer l'éclaircissement y soient rares, et qu'on ne les trouve pas à point nommé, ou qu'il n'y en ait point du tout. 8. Ce n'est donc pas une acquisition si aisée à faire que celle de la pureté du langage, puisqu'on n'y saurait parvenir que par les trois moyens que j'ai marqués, et qu'il y en a deux qui demandent plusieurs années pour produire leur effet. Car il ne faut pas s'imaginer que de faire de temps en temps quelque voyage à la Cour, et quelque connaissance avec ceux qui sont consommés dans la langue, puisse suffire à ce dessein. Il faut être assidu dans la Cour et dans la fréquentation de ces sortes de personnes pour se prévaloir de l'un et de l'autre, et il ne faut pas insensiblement se laisser corrompre par la contagion des Provinces en y faisant un trop long séjour.

III. - 1. La commodité, et l'utilité de ces Remarques. - 2. Qu'il ne faut point s'attacher à son sentiment particulier contre l'Usage. - 3. Que néanmoins les plus excellents Écrivains sont sujets à ce défaut.

1. De tout cela on peut inférer combien ces Remarques seraient utiles et commodes, si elles faisaient toutes seules autant que ces trois moyens ensemble, et si ce qu'ils ne font que dans le cours de plusieurs années, elles le faisaient en aussi peu de temps qu'il en faut pour les lire deux ou trois fois attentivement. Je n'ai pas cette présomption de croire que je sois capable de rendre un service si signalé au public, et je ne voudrais pas dire non plus que la lecture d'un seul libre pût égaler le profit qui revient de ces trois moyens. Mais j'oserais bien assurer qu'il en approcherait fort, si je m'étais aussi bien acquitté de cette entrepris qu'eût pu faire un autre, qui aurait eu les mêmes avantages que moi, c'est à dire qui depuis trente-cinq ou quarante ans aurait vécu dans la Cour, qui dès sa tendre jeunesse aurait fait son apprentissage en notre langue auprès du grand Cardinal du Perron et de M. Coëffeteau, qui sortant de leurs mains aurait eu un continuel commerce de conférence et de conversation avec tout ce qu'il y a eu d'excellents hommes à Paris en ce genre, et qui aurait vieilli dans la lecture de tous les bons Auteurs. Mais quoi qu'il en soit, il est certain qu'il ne se peut guère proposer de doute, de difficulté, ou de question soit pour les mots, ou pour les phrases, ou pour la syntaxe, dont la décision ne soit fidèlement rapportée dans ces Remarques. 2. Je sais bien qu'elle ne se trouvera pas toujours conforme au sentiment de quelques particuliers, mais il est juste qu'ils subissent la loi générale, s'ils ne veulent subir la censure générale, et pécher contre le premier principe des langues, qui est de suivre l'Usage, et non son propre sens, qui doit toujours être suspect à chaque particulier en toutes choses, quand il est contraire au sentiment universel. 3. Sur quoi il faut que je dise que je ne puis assez m'étonner de tant d'excellents Écrivains, qui se sont opiniâtrés à user, ou à s'abstenir de certaines locutions contre l'opinion de tout le monde. Et le comble de mon étonnement est qu'un vice si déraisonnable s'est rendu si commun parmi eux, que je ne vois presque personne qui en soit exempt. Les uns par exemple s'obstinent à faire pourpre masculin, quand il signifie la pourpre des Rois, ou des Princes de l'Église, quoique toute la Cour, et tous les Auteurs le fassent en ce sens-là de l'autre genre. Les autres suppriment le relatif, comme quand ils écrivent "J'ai dit au Roi que j'avais le plus beau cheval du monde, je le fais venir pour lui donner", au lieu de "pour le lui donner", quoique ce pronom relatif y soit si absolument nécessaire selon la Remarque que nous en avons faite, que si l'on ne le met, non seulement on ne dit point ce que l'on veut dire, mais il n'y a point de sens, et quoique outre cela tous les bons Auteurs unanimement condamnent cette suppression. Les autres ne se veulent point servir de si bien que, pour dire de sorte que, tellement que, quoique toute la Cour le dise, et que tous nos meilleurs Auteurs l'écrivent. Les autres enfin ne voudraient pas écrire pour quoi que ce fût remporter la victoire, bien que cette façon de parler soit très excellente, et très ordinaire en parlant et en écrivant. Et ce qui est bien étrange, ce ne sont pas les mauvais, ni les médiocres Écrivains, qui tombent dans ces défauts sans y penser, et sans savoir ce qu'ils font, cela leur est ordinaire. Ce sont nos Maîtres, ce sont ceux dont nous admirons les écrits, et que nous devons imiter en tout le reste comme les plus parfaits modèles de notre langue et de notre Éloquence. Ce sont ceux qui savent bien que leur opinion est condamnée, et qui ne laissent pas de la suivre. Il est de cela, ce me semble, comme des goûts pour les viandes, les uns ont des appétits à des choses, que presque tout le monde rejette, et les autres ont de l'aversion pour d'autres, qui sont les délices de la plupart des hommes. Combien en voit-on qui ne sauraient souffrir l'odeur du vin, et qui s'évanouissent à la seule senteur ou au seul aspect de certaines choses, que tous les autres cherchent avidement? Il y a néanmoins cette différence, que ces aversions naturelles sont très mal aisées à vaincre, parce que les ressorts en sont si cachés qu'on ne peut les découvrir, ni savoir par où les prendre, encore que bien souvent on en vienne à bout, quand on les entreprend de bonne heure, et que ceux qui ont soin de l'éducation des enfants les accoutument peu à peu à s'en défaire. Mais y a-t-il rien de plus facile que d'accommoder son esprit à la raison en des choses de cette nature, où il ne s'agit pas de combattre des passions, ni de mauvaises habitudes, qu'il est si difficile de vaincre, mais qui veut seulement qu'on suive l'Usage, et qu'on parle et qu'on écrive comme la plus saine partie de la Cour et des Auteurs du temps, en quoi il n'y a nul combat à rendre, ni nul effort à faire qui n'abonde pas en son sens. Je me suis un peu étendu sur ce sujet, pour ne pas toucher légèrement un défaut si important, si général, et d'autant moins pardonnable à nos excellents Écrivains, que plus les visages sont beaux, plus les taches y paraissent. Quelque réputation qu'on ait acquise à écrire, on n'a pas acquis pour cela l'autorité d'établir ce que les autres condamnent, ni d'opposer son opinion particulière au torrent de l'opinion commune. Tous ceux qui se sont flattés de cette créance y ont mal réussi, et n'en ont recueilli que du blâme, car comme l'esprit humain est naturellement plus porté au mal qu'au bien, il s'attachera plutôt à reprendre deux ou trois fautes, comme on ne peut pas appeler autrement ces singularités affectées, qu'à louer mille choses dignes de louange et d'admiration.

IV. - 1. Que le bon Usage se divise en l'Usage déclaré, et en l'Usage douteux, et leur définition. - 2. En combien de façons il peut arriver que l'Usage est douteux. - 3. Par quel moyen on peut s'éclaircir de l'Usage quand il est douteux, et inconnu. - 4. De l'Analogie, le dernier recours dans les doutes de la langue.

1. Mais je ne veux rien laisser à dire de l'Usage, qui est le fondement et la règle de toute notre langue, espérant qu'à mesure que j'approfondirai cette matière, on reconnaîtra de quelle utilité peuvent être ces Remarques. Nous avons dit qu'il y a un bon et un mauvais Usage; et j'ajoute que le bon se divise encore en l'Usage déclaré, et en l'Usage douteux. Ces Remarques servent à discerner également l'un et l'autre, et à s'assurer de tous les deux. L'Usage déclaré est celui dont on sait assurément que la plus saine partie de la Cour, et des Auteurs du temps, sont d'accord, et par conséquent le douteux ou l'inconnu est celui dont on ne le sait pas. 2. Or il peut arriver en plusieurs façons qu'on l'ignore. Premièrement lorsque la prononciation d'un mot est douteuse, et qu'ainsi l'on ne sait comment on le doit écrire. Car le premier Usage, comme nous avons déjà dit, se forme par la parole prononcée, et rien ne s'écrit que la bouche n'ait proféré auparavant; de sorte que si la prononciation d'un mot est ignorée, il faut de nécessité que la façon dont il se doit écrire le soit aussi. Par exemple, on demande dans une de mes Remarques s'il faut écrire "Je vous prends tous à témoin" ou "Je vous prends tous à témoins", et dans une autre demande encore si l'on écrira "C'est une des plus belles actions qu'il ait jamais faites" ou "qu'il ait jamais faite". D'où naissent ces deux doutes? De ce que soit que l'on dise témoin ou témoins, faite ou faites, au pluriel ou au singulier, on ne prononce point l' s, et ainsi l'on ne sait comment on le doit écrire. De même, dans une autre Remarque, on demande s'il faut dire en Flandre ou en Flandres, la Flandre ou la Flandres. Pourquoi cette question? Parce que l' s ne s'y prononce point, soit qu'elle y soit ou qu'elle n'y soit pas. En en peut dire autant de l' r en ce deux mots après souper et après soupé. En voici un autre exemple d'une autre espèce, on demande s'il faut écrire Parallèle selon son origine grecque, avec une l à la fin et deux au milieu, ou avec une l au milieu et deux à la fin. Et la raison d'en douter est que la prononciation ne marque point où l se redouble, et qu'en quelque lieu que ce redoublement se fasse, le mot se prononce de même. J'en ai donné divers exemples, outre plusieurs autres qui se trouveront dans mes Remarques, parce que de toutes les causes qui font douter de l'Usage, celle-ci est la principale, et de la plus grande étendue, et en ces exemples-là, le doute y est tout entier, parce qu'il n'y a aucune différence dans la prononciation. Mais en voici un autre où il y a de la différence, et néanmoins parce qu'elle n'est pas bien remarquable, et qu'on a quelque peine à discerner lequel des deux on prononce, comme j'en ai traité en son lieu que l'on pourra voir, on n'a pas laissé de demander s'il fallait dire hampe ou hante, et ce doute assurément n'est provenu que de celui de la prononciation, et ainsi de plusieurs autres. La seconde cause du doute de l'Usage, c'est la rareté de l'Usage; par exemple, il y a de certains mots dont on use rarement, et à cause de cela on n'est pas bien éclairci de leur genre, s'il est masculin ou féminin, de sorte que comme on ne sait pas bien de quelle façon on les dit, on ne sait pas bien aussi de quelle façon il les faut écrire, comme tous ces noms, épigramme, épitaphe, épithète, épithalame, anagramme, et quantité d'autres de cette nature, sur tous ceux qui commencent par une voyelle, comme ceux-ci, parce que la voyelle de l'article qui va devant se mange, et ôte la connaissance du genre masculin ou féminin. Car quand on prononce ou qu'on écrit l'épigramme, ou une épigramme, l'oreille ne saurait juger du genre. La troisième cause du doute de l'Usage est quand on ouït dire, et qu'on voit écrire une chose en deux façons, et qu'on ne sait laquelle est la bonne, comme la conjugaison du prétérit simple vesquit et vescut en toutes les personnes et en tous les nombres, les uns mettant l' i partout, et les autres l' u. En quatrième lieu, on doute de l'Usage, lorsqu'il y a quelque exception aux règles les plus générales, comme par exemple quand on demande s'il faut dire en parlant d'un livre "J'y ai vu quelque chose qui mérite d'être lu", ou "d'être lue", "J'y ai vu quelque chose qui n'est pas si excellent", ou "si excellente", parce que chose étant féminin, il faudrait selon la règle générale que l'adjectif ou le participe qui s'y rapporte fût féminin aussi. En cinquième lieu, on doute de l'Usage en beaucoup de constructions grammaticales, où l'on ne prend pas grade en parlant, et parce que le premier Usage, et qui donne d'ordinaire la loi, est, comme nous avons dit, l'Usage de la parole prononcée, il s'ensuit que comme on ne sait pas de quelle façon l'on prononce une chose, on ne peut pas savoir aussi de quelle façon il la faut écrire, ces Remarques en fournissent des exemples. Enfin, on doute de l'Usage en beaucoup d'autres façons qui se voient dans ces Remarques, et qu'il serait trop long de rapporter dans une Préface. 3. Mais par quel moyen est-ce donc que l'on peut s'éclaircir de cet Usage, quand il est douteux et inconnu? Je répons que si ce doute procède de la prononciation, comme aux premiers exemples que nous avons donnés, il faut nécessairement avoir recours aux bons Auteurs, et apprendre de l'orthographe ce que l'on ne peut apprendre de la prononciation. Car par exemple, on saura bien par l'orthographe s'ils croient qu'il faille dire "Je vous prends tous à témoin" ou "à témoins", ce que l'on ne peut savoir par la prononciation. Mais si dans les Auteurs ni l'un ni l'autre ne s'y trouve, parce que l'occasion ne s'est pas présentée de l'employer, ou quand il s'y trouverait, on aurait bien de la peine à le rencontrer, ou peut-être ne se trouverait-il qu'un ou deux Auteurs, qui à moins d'être de la première classe n'auraient pas assez d'autorité pour servir de loi, ni pour décider le doute? Alors voici ce qu'il y a à faire: il faut consulter les bons Auteurs vivants, et tous ceux qui ont une particulière connaissance de la langue, quoiqu'ils n'aient rien donné au public, comme nous en avons un très bon nombre à Paris, et ayant pris leur opinion s'en tenir à la pluralité des voix. Que si elles sont partagées, ou en balance, il sera libre d'user tantôt de l'une des façons et tantôt de l'autre, ou bien de s'attacher à celui des deux partis auquel on aura le plus d'inclination et que l'on croira le meilleur. Ce n'est pas encore tout, il faut savoir par quelle voie ceux que vous consulterez ainsi s'éclairciront eux-mêmes du doute que vous leur demandez, puisqu'ils ne le pourront pas faire par la parole prononcée, ni par la parole écrite. Certainement, ils ne s'en sauraient éclaircir que par le moyen de l' Analogie, que toutes les langues ont toujours appelée à leur secours au défaut de l'Usage. Cette Analogie n'est autre chose en matière de langues qu'un Usage général et établi que l'on veut appliquer en cas pareil à certains mots, ou à certaines phrases, ou à certaines constructions, qui n'ont point encore leur usage déclaré, et par ce moyen on juge quel doit être ou quel est l'usage particulier, par la raison et par l'exemple de l'Usage général. Ou bien l' Analogie n'est autre chose qu'un usage particulier, qu'en cas pareil on infère d'un Usage général qui est déjà établi. Ou bien encore, c'est une ressemblance ou une conformité qui se trouve aux choses déjà établies, sur laquelle on se fonde comme sur un patron, et sur un modèle pour en faire d'autres toutes semblables. Voyons en un exemple, afin qu'il fasse plus d'impression, et donne plus de lumière, et nous servons du même que nous avons allégué. On est en doute s'il faut dire "Je vous prends tous à témoin" ou "à témoins", la prononciation comme j'ai fait voir, ne nous en peut éclaircir, les meilleurs Auteurs peut-être n'ont point eu occasion d'écrire ni l'un ni l'autre, et si quelqu'un l'a écrit, on ne saurait où l'aller chercher. Cependant, on a besoin de ce terme, et il faut prendre parti, quel remède? Il en faut consulter les Maîtres vivants, mais ces Maîtres, de qui l'apprendront-ils eux-mêmes? De l' Analogie, car ils raisonnent ainsi. Il n'y a point de doute que l'on dit et que l'on écrit "Je vous prends tous à partie", et non "à parties", et "Je vous prends tous à garant", et non "à garants". Donc, par Analogie et par ressemblance, il faut dire "Je vous prends tous à témoin", et non pas "à témoins". Cela est encore confirmé par une autre sorte d'Analogie, qui est celle de certains mots ou de certaines phrases, qui se disent adverbialement, et par conséquent indéclinablement, comme "ils se font fort de faire cela", et non pas "ils se font forts", "ils demeurèrent court", et non pas "ils demeurèrent courts". Fort et court s'emploient là adverbialement; à témoin se peut dire de même. Donnons encore un exemple de l' Analogie: on est en doute si au prétérit défini ou simple Fuis en toutes ses personnes et en tous ses nombres est d'une syllabe ou de deux. La prononciation, ni l'orthographe, ne nous apprennent rien. À qui faut-il donc avoir recours? À l' Analogie. J'en ai fait une Remarque bien ample que le Lecteur pourra voir.

V. - 1. Que notre langue n'est fondée que sur l'Usage, ou sur l'Analogie, qui est l'image ou la copie de l'Usage. - 2. Que la raison en matière de langues, et particulièrement en la nôtre, n'est point considérée. - 3. Que l'Usage fait beaucoup de choses par raison, beaucoup sans raison, et beaucoup contre raison.

1. De tout ce discours, il s'ensuit que notre langue n'est fondée que sur l'Usage ou sur l' Analogie, laquelle encore n'est distinguée de l'Usage que comme la copie ou l'image l'est de l'original, ou du patron sur lequel est formée, tellement qu'on peut trancher le mot, et dire que notre langue n'est fondée que sur le seul Usage ou déjà reconnu, ou que l'on peut reconnaître par les choses qui sont connues, ce qu'on appelle Analogie. 2. D'où il s'ensuit encore que ceux-là se trompent lourdement, et pèchent contre le premier principe des langues, qui veulent raisonner sur la nôtre, et qui condamnent beaucoup de façons de parler généralement reçues, parce qu'elles sont contre la raison. Car la raison n'y est point du tout considérée, il n'y a que l'Usage et l'Analogie. Ce n'est pas que l'Usage pour l'ordinaire n'agisse avec raison, et s'il est permis de mêler les choses saintes avec les profanes, qu'on ne puisse dire ce que j'ai appris d'un grand homme, qu'en cela il est de l'Usage comme de la Foi, qui nous oblige à croire simplement et aveuglément, sans que notre raison y apporte sa lumière naturelle, mais que néanmoins nous ne laissons pas de raisonner sur cette même foi, et de trouver de la raison aux choses qui sont par-dessus la raison. Ainsi, l'Usage est celui auquel il se faut entièrement soumettre en notre langue, mais pourtant il n'en exclut pas la raison ni le raisonnement, quoique ils n'aient nulle autorité. Ce qui se voit clairement en ce que ce même Usage fait aussi beaucoup de choses contre la raison, qui non seulement ne laissent pas d'être aussi bonnes que celles où la raison se rencontre, que mêmes bien souvent elles sont plus élégantes et meilleures que celles qui sont dans la raison, et dans la règle ordinaire, jusque-là qu'elles font une partie de l'ornement et de la beauté du langage. 3. En un mot, l'Usage fait beaucoup de choses par raison, beaucoup sans raison, et beaucoup contre raison. Par raison, comme la plupart des constructions grammaticales, par exemple, de joindre l'adjectif au substantif en même genre et en même nombre, de joindre le pluriel des verbes au pluriel des noms, et plusieurs autres semblables. Sans raison, comme la variation ou la ressemblance des temps et des personnes aux conjugaisons des verbes, car quelle raison y a-t-il que j'aimais veuille plutôt dire ce qu'il signifie que j'aimerais, ou que j'aimerais veuille plutôt dire ce qu'il signifie que j'aimais, ni que je fais et tu fais se ressemblent plutôt que la seconde et la troisième personne tu fais et il fait? Non pas que je veuille dire que cette variation se soit faite sans raison, puisqu'elle marque la diversité des temps et des personnes qui est nécessaire à la clarté de l'expression, mais parce qu'elle se varie plutôt d'une façon que d'autre par la seule fantaisie des premiers hommes qui ont fondé la langue. Toutes les conjugaisons anomales sont sans raison aussi. Car par exemple, cette conjugaison Je vais, tu vas, il va, nous allons, vous allez, ils vont est sans raison. Et contre raison, par exemple, quand on dit péril éminent pour imminent, recouvert pour recouvré, quand on fait régir le verbe non pas par le nominatif, mais par le génitif, et qu'on dit une infinité de gens croient, et plusieurs autres semblables qui se voient dans ces Remarques. Car il ne faut pas dire que ce soit le mot collectif infinité qui fasse cela, parce qu'étant mis avec un génitif singulier, ce serait une faute de lui faire régir le pluriel, et de dire "une infinité de monde croient". Ces Remarques fourniront grand nombre d'exemples de tous les trois, de ce que l'Usage fait avec raison, sans raison, et contre raison, à quoi je renvoie le Lecteur.

VI. D'un certain Usage, qui ne consiste qu'aux particules.

Il reste encore à parler d'un certain Usage, qui n'est point différent de celui que nous avons défini, puisqu'il n'est point contraire à la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, et qu'il est selon le sentiment et la pratique des meilleurs Auteurs du temps. C'est l'Usage de certaines particules qu'on n'observe guère en parlant, quoique si on les observait, on en parlerait encore mieux; mais que le style qui est beaucoup plus sévère demande pour une plus grande perfection. Et c'est ce que l'on ne saurait jamais, quand on aurait passé toute sa vie à la Cour, si l'on n'est consommé dans les bons Auteurs. Ce sont proprement les délicatesses et les mystères du style. Vous en trouverez divers exemples dans ces Remarques. Il suffira d'en donner ici un ou deux pour faire entendre ce que c'est, comme d'écrire toujours si l'on, et non pas si on, si ce n'est en certains cas qui sont exceptés, et de mettre aussi toujours l'on après la conjonction et, parce que le t ne se prononce pas en cette conjonctive.

VII. - 1. Que le bon et le bel Usage ne sont qu'une même chose. - 2. Que les honnêtes gens ne doivent jamais parler que dans le bon Usage, ni les bons Écrivains écrire que dans le bon Usage. - 3. Que pour ceux qui veulent parler et écrire comme il faut, l'étendue du bon Usage est très grande, et celle du mauvais très petite, et en quoi elle consiste.

1. Au reste, quand je parle du bon Usage, j'entends parler aussi du bel Usage, ne mettant point de différence en ceci entre le bon et le beau. Car ces Remarques ne sont pas comme un Dictionnaire qui reçoit toutes sortes de mots, pourvu qu'ils soient françois, encore qu'ils ne soient pas du bel Usage, ce qui se doit entendre sainement, et selon mon intention, dont je pense avoir fait une déclaration assez ample au commencement de cette Préface. 2. Pour moi, j'ai cru jusqu'ici que dans la vie civile, et dans le commerce ordinaire du monde, il n'était pas permis aux honnêtes gens de parler jamais autrement que dans le bon usage, ni aux bons Écrivains d'écrire autrement aussi que dans le bon Usage. Je dis en quelque style qu'ils écrivent, sans même en excepter le bas. Mais bien que ce sentiment que j'ai du langage et du style m'ait toujours semblé véritable, néanmoins comme on se doit défier de soi-même, j'ai voulu savoir l'opinion de nos Maîtres, qui en demeurent tous d'accord. 3. Ainsi, ce bon Usage se trouvera de grande étendue, puisqu'il comprend tout le langage des honnêtes gens, et tous les styles des bons Écrivains, et que le mauvais Usage est renfermé dans le Burlesque, dans le Comique en sa propre signification, comme nous avons dit, et le Satyrique, qui sont trois genres où si peu de gens s'occupent, qu'il n'y a nulle proportion entre l'étendue de l'un et de l'autre. Et il ne faut pas croire, comme font plusieurs, que dans la conversation, et dans les Compagnies, il soit permis de dire en raillant un mauvais mot, et que ne soit pas du bon usage. Ou si on le dit, il faut avoir un grand soin de faire connaître par le ton de la voix et par l'action, qu'on le dit pour rire. Car autrement, cela ferait tort à celui qui l'aurait dit, et de plus il ne faut pas en faire métier, on se rendrait insupportable parmi les gens de la Cour et de condition, qui ne sont pas accoutumés à ces sortes de mots. Cen 'est pas de cette façon qu'il se faut imaginer qu'on l'on passe pour homme de bonne compagnie. Entre les fausses galanteries, celle-ci est des premières, et j'ai vu souvent des gens qui, usant de ces termes et faisant rire le monde, ont cru avoir réussi et néanmoins on se riait d'eux, et l'on ne riait pas de ce qu'ils avaient dit, comme on rit des choses agréables et plaisantes. Par exemple, ils disaient "boutez-vous là" pour dire "mettez-vous là", "ne démarrez point", pour dire "ne bougez de votre place", et le disaient en raillant, sachant bien que c'était mal parler, et ceux mêmes qui l'entendaient ne doutaient point que ceux qui le disaient ne le sussent, et avec tout cela, ils ne le pouvaient souffrir. Que s'ils repartent qu'il ne faut pas dans la conversation ordinaire parler un langage soutenu, je l'avoue. Cela serait encore en quelque façon plus insupportable, et souvent ridicule. Mais il y a bien de la différence entre un langage soutenu et un langage composé de mots et de phrases du bon Usage, qui comme nous avons dit, peut être bas et familier, et du bon Usage tout ensemble. Et pour écrire, j'en dirai de même, que quand j'écrirais à mon fermier, ou à mon valet, je ne voudrais pas me servir d'aucun mot qui ne fût du bon Usage, et sans doute si je le faisais, je ferais une faute en ce genre.

VIII. Que le peuple n'est point le maître de la langue.

De ce grand Principe, que le bon Usage est le Maître de notre langue, il s'ensuit que ceux-là qui se trompent, qui en donnent toute la juridiction au peuple, abusés par l'exemple de la langue latine mal entendu, laquelle, à leur avis, reconnaît le peuple pour son Souverain. Car ils ne considèrent pas la différence qu'il y a entre Populus en latin et Peuple en français, et que ce mot de Peuple ne signifie aujourd'hui parmi nous que ce que les latins appellent Plebs, qui est une chose bien différente et au dessous de Populus en leur langue. Le Peuple composait avec le Sénat tout le corps de la République, et comprenait les Patriciens, et l'Ordre des Chevaliers avec le reste du Peuple. Il est vrai qu'encore qu'il faille avouer que les Romains n'étaient pas faits comme tous les autres hommes, et qu'ils ont surpassé toutes les Nations de la terre en lumière d'entendement, et en grandeur de courage, si est-ce qu'il ne faut point douter qu'il n'y eût divers degrés, et comme diverses classes de suffisance et de politesse parmi ce peuple, et que ceux des plus bas étages n'usassent de beaucoup de mauvais mots et de mauvaises phrases, que les plus élevés d'entre eux condamnaient. Tellement que lorsqu'on disait que le Peuple était le Maître de la langue, cela s'entendait sans doute de la plus saine partie du peuple, comme quand nous parlons de la Cours et des Auteurs, nous entendons parler de la plus saine partie de l'un et de l'autre. Selon nous, le peuple n'est le maître que du mauvais Usage, et le bon Usage est le maître de notre langue.

IX. - 1. Réponse à quelques Écrivains modernes qui ont tâché de décrier le soin de la pureté du langage, et on étrangement déclamé contre ses partisans. - 2. Tout leur raisonnement est détruit par un seul mot, qui est l'Usage. - 3. Que tous les Auteurs qu'ils allèguent contre la pureté du langage ne disent rien moins que ce qu'ils leur font dire.

1. De ce même principe, il s'ensuit encore que ce sont des plaintes bien vaines et bien injustes, que celles de quelques Écrivains modernes, qui ont tant déclamé contre le soin de la pureté du langage, et contres ses partisans. Ils s'écrient sur ce sujet en des termes étranges, et allèguent des Auteurs, qui en vérité ne disent rien moins que ce qu'ils leur font dire. Trois raisons m'empêchent de nommer ceux qui les allèguent, et qui par avance semblent avoir pris à tâche d'attaquer ces Remarques, dont ils savaient le projet. L'une que ce sont des personnes que je fais profession d'honorer, l'autre qu'ils ont sagement protesté à l'entrée de leurs Ouvrages, qu'ils étaient prêts de se départir de leur opinion, si elle n'était pas approuvée. Et plût à Dieu que chacun en usât ainsi. Car à mon gré, il n'y a rien de beau et d'héroïque, comme de se rétracter généreusement, dès qu'il apparaît qu'on s'est trompé. Et enfin parce que lorsqu'ils ont écrit, ils n'étaient pas encore initiés aux mystères de notre langue, où depuis ils ont été admis, et sont entrés si avant, qu'ils ont pris des sentiments tout contraires. Mais en attendant qu'ils aient le loisir ou l'occasion d'en rendre un témoignage public, je ne dois pas dissimuler qu'ils ont fait un mal qui demande un prompt remède, à cause que leurs Livres, qui ont le cours et l'estime qu'ils méritent, peuvent faire une mauvaise impression dans les esprits, et retarder en quelques-uns le fruit légitime de ce travail. 2. Il ne faut qu'un mot pour détruire tout ce qu'ils disent, c'est l'Usage. Car toute cette pureté à qui ils en veulent tant ne consiste qu'à user de mots et de phrases qui soient du bon Usage. Il s'ensuit donc que, s'il n'importe pas de garder cette pureté, il n'importe pas non plus de parler ou d'écrire contre le bon Usage. Y a-t-il quelqu'un qui osât dire cela? Il n'y a que ces Messieurs, qui donnent au peuple, comme j'ai dit, l'empire absolu du langage, et qui dans tous ces beaux raisonnements qu'ils font sur la langue, ne parlent jamais de l'Usage, semblables à ceux qui traiteraient de l'Architecture sans parler du niveau ni de l'équerre, ou de la Géométrie pratique sans dire un seul mot de la règle ni du compas. Puisque donc le bon Usage est le Maître, faut-il prendre à partie ceux qui rendent ce service au public de remarquer les mots et les phrases qui ne sont pas de cet usage, sont-ce eux qui font le bon ou le mauvais usage comme ils veulent? Au contraire, bien souvent, quand un mot ou une façon de parler est condamnée par le bon Usage, ils y ont autant de regret que ceux qui s'en plaignent. Mais quoi? il faut se soumettre malgré qu'on en ait, à cette puissance souveraine. Que s'ils s'opiniâtrent à ne le pas faire, ils en verront le succès, et quel rang on leur donnera parmi les Écrivains. Il ne faut qu'un mauvais mot pour faire mépriser une personne dans une Compagnie, pour décrier un Prédicateur, un Avocat, un Écrivain. Enfin, un mauvais mot, parce qu'il est aisé à remarquer, est capable de faire plus de tort qu'un mauvais raisonnement, dont peu de gens s'aperçoivent, quoiqu'il n'y ait nulle comparaison de l'un à l'autre. 3. Quant à ce grand nombre d'allégations qu'ils ont ramassé contre le soin de la pureté, il n'y en a pas une seule qui prouve ce qu'ils prétendent, ni qui en approche. Car qui serait l'Auteur célèbre ou médiocrement sensé, qui se serait avisé de dire qu'il ne faut point se soucier de parler ni d'écrire purement? Elles sont toutes, ou contre ceux qui ont beaucoup plus de soin des paroles que des choses, ou qui pèchent dans une trop grande affectation, soit de paroles, soit de figures, soit de périodes, ou qui ne sont jamais satisfaits de leur expression, et qui ne croient pas que la première qui se présente puisse jamais être bonne; qui sont toutes choses que nous condamnons aussi bien qu'eux, et qui n'ont rien de commun avec le sujet que nous traitons. Il ne faut que voir dans leur source les passages qu'ils ont cités, pour justifier tout ce que je dis. Car pour le Grammairien Pomponius Marcellus, ces Messieurs se font accroire qu'il s'était rendu extrêmement importun et même ridicule, à force d'être exact observateur de la pureté de sa langue. Suetone, de qui ils ont pris ce passage, ne dit nullement cela. Je ne veux pas dire aussi qu'on l'ait allégué non plus que les autres, de mauvaise foi, je croirais plutôt que c'est par surprise, ou par négligence, et faute de le lire attentivement. Parce que tout le blâme que donne Suetone à ce Grammairien ne consiste qu'un sa façon de procéder, et non pas au soin qu'il avait de la pureté du langage. Car voici l'histoire en deux mots: il plaidait une cause, et Cassius Severus, qui plaidait contre lui, parlant à son tour, fit un solécisme. Ce pédant qui se devait contenter de l'en railler en passant, comme eût fait un honnête homme, s'emporte contre lui avec tant de violence, et lui reprocha si souvent cette faute que, ne cessant de crier et de redire toujours la même chose avec exagération, il se rendit insupportable. Cassius Severus, pour s'en moquer, demanda du temps aux Juges, afin que sa partie pût se pourvoir d'un autre Grammairien, parce qu'il voyait bien qu'il ne s'agissait plus que d'un solécisme, qui était devenu le nœud de l'affaire, exposant ainsi à la risée de tout le monde l'impertinence du Pédant. Par ce seul passage, jugez, je vous prie, de tous les autres. Prouve-t-il qu'on se rende ridicule en observant la pureté du langage? Le Grammairien n'avait-il pas eu raison de reprendre la faute que Cassius Severus avait faite? Car on ne peut pas dire que ce ne fût une faute, et des plus grossières, puisque Suetone la nomme un solécisme. En qui donc ce Grammairien a-t-il manqué? En son procédé Pédantesque. Comme il arrive en la correction fraternelle, quand elle n'est pas faite avec la discrétion qu'il faut. Le péché que l'on reprend ne laisse pas d'être péché, et d'être bien repris. Mais on ne laisse pas aussi de reprendre d'indiscrétion celui qui a fait la correction mal à propos. Il a fallu un peu s'étendre sur ce passage, parce que ces Messieurs en font leur épée et leur bouclier.

Pour nous, ce serait se mettre en peine de prouver le jour en plein midi que d'alléguer des Auteurs en faveur de la pureté du langage. Ils se présentent en foute de tous côtés. Mais le seul Quintilien suffit, et de tous ses passages il n'en faut qu'un seul qui en vaut mille pour défendre ce petit travail et la pureté de la langue. An ideo, dit-il, minor est M. Tullius Orator quòd idem artis huius (scilicet Grammaticae) diligentissimus fuit, et in filio, ut in Epistolis apparet rectè loquendi ac scribendi usquequáque (remarquez ce mot) asper quoque exactor? aut vim Caesaris fregerunt editi de Analogie libri? Aut ideo minùs Messalla nitidus, quia quosdam totos libellos non de verbis modò singulis, sed etiam literis dedit? C'est à dire: quoi? Cicéron a-t-il été moins estimé pour avoir eu un soin extraordinaire de la pureté du langage, et pour n'avoir cessé de crier après son fils qu'il s'étudiât surtout à parler et à écrire purement? Et l'éloquence de César a-t-elle eu moins de force, quoiqu'il ait été si instruit et si curieux de la langue, qu'il a même fait des Livres de l'Analogie des mots? Et enfin doit-on moins faire d'état de Messalla, pour avoir donné au public des livres entiers, non seulement de tous les mots, mais de tous les caractères? Après cela, oserait-on dire, comme ils disent, car je ne rapporterai que leurs propres termes, que de s'occuper à ces matières soit un indice assuré de grande bassesse d'esprit, et que ceux dont le Génie n'a rien de plus à cœur que cet examen scrupuleux de paroles, et j'ose dire de syllabes, ne sont pas pour réussir noblement aux choses sérieuses, ni pour arriver jamais à la magnificence des pensées? Appellera-t-on ces Observations, comme ils font, de vaines subtilités, des scrupules impertinents, des superstitions puériles, des imaginations ridicules, des contraintes serviles, et en un mot des bagatelles? Dira-t-on avec eux que c'est une gêne que l'on s'impose, et que l'on veut donner aux autres? Dira-t-on que ces Remarques n'ont rien à quoi un esprit, s'il n'est fort petit, se puisse attacher, et qu'elles sont capables de nous faire perdre la meilleure partie de notre langage, et que si l'on ne s'opposait pas aux vaines imaginations de ces esprits, qui croient mériter beaucoup par ces sortes de subtilités, il ne faudrait plus parler du bon sens? Et encore après tout cela ils ajoutent qu'ils n'oseraient s'expliquer de ce qu'ils pensent de tant de belles maximes. Quoi? N'en ont-ils point assez dit? Que peuvent-ils dire ni penser de pis sur ce sujet? Enfin dira-t-on avec eux que c'est une grande misère de s'asservir de telle sorte aux paroles, que ce soin préjudicie à l'expression de nos pensées, et que pour éviter une diction mauvaise ou douteuse, on soit contraint de renoncer aux meilleures conceptions du monde, et d'abandonner ce qu'on a de meilleur dans l'esprit, et mille autres choses semblables qui sont importunes à rapporter. Il faut donc que ces Messieurs aient perdu ou supprimé leurs plus belles conceptions dans ces Ouvrages qu'ils ont faits contre mes Remarques, puisqu'ils ont eu grand soin de n'y mettre point de mauvais mots, en quoi il se voit que leur pratique ne s'accorde pas avec leur théorie. Qui a jamais ouï dire que la pureté du langage nous empêche d'exprimer nos pensées? Les deux plus éloquents hommes qui furent jamais, et dont le langage était si pur, Démosthène et Cicéron, n'ont-ils dont laissé à la postérité que leurs plus mauvaises pensées, parce que cette scrupuleuse et ridicule pureté, à laquelle ils s'attachaient trop, les a empêchés de nous donner les bonnes?

Ce qui a trompé ces Messieurs, c'est qu'ils ont confondu deux choses bien différentes, et qui toutefois sont bien aisées à distinguer: l'Usage public, et le caprice des particuliers. À la vérité, de ne vouloir pas dire que quelque chose s'abat (je ne rapporte ici que leurs exemples) à cause de l'allusion ou de l'équivoque qu'il fait avec le Sabbat des Sorciers, ni se servir du mot de pendant, à cause d'un pendant d'épée, et plusieurs autres semblables, j'avoue que cela est ridicule, et digne des épithètes et de la bile de ces Messieurs. Mais il en faut demeurer là, car de passer de la fantaisie d'un particulier à ce que l'Usage a établi, et de blâmer également l'un et l'autre, c'est ne savoir pas la différence qu'il y a entre ces deux choses. Par exemple, ils se plaignent de ce qu'on oserait plus dire face pour visage, si ce n'est en certaines phrases consacrées. Est-ce une chose digne de risée, comme ils la nomment en triomphant sur ce mot, de se soumettre à l'Usage en cela, comme en tout le reste? C'est véritablement une chose digne de risée, qu'on ait commencé à s'en abstenir par une raison si ridicule, et si impertinente, que celle que tout le monde sait, et que ces Messieurs expriment, et l'on en peut dire autant de Poitrine et de quelques autres. Mais cette raison, quoiqu'extravagante et insupportable, a fait néanmoins qu'on s'est abstenu de le dire et de l'écrire, et que par cette discontinuation, qui dure depuis plusieurs années, l'Usage enfin l'a mis hors d'usage pour ce regard. De sorte qu'en même temps que je condamne la raison pour laquelle on nous a ôté ce mot dans cette signification, je ne laisse pas de m'en abstenir, et de dire hardiment qu'il le faut faire, sur peine de passer pour un homme qui ne sait pas sa langue, et qui pèche contre son premier principe qui est l'Usage.

Il est vrai qu'il y a de certains mots qui ne sont pas encore absolument condamnés, ni généralement approuvés, comme au surplus, affectueusement, à présent, aucunefois et plusieurs autres semblables. Je ne voudrais pas blâmer ceux qui s'en servent, mais il est toujours plus sûr de s'en abstenir, puisqu'aussi bien on s'en peut passer, et faire des volumes entiers très excellents sans cela. Ces Messieurs, pour grossir leurs plaintes, et rendre leur parti plus plausible, allèguent encore certains autres mots, dont je n'ai jamais ouï faire de scrupule, tant s'en faut que je les aie ouï condamner, comme ces adverbes aujourd'hui, soigneusement, généralement. Cela m'a surpris. Il ne se faut jamais faire des chimères pour les combattre.

Pour ce qui est de ces deux mots, vénération et souveraineté, où ils triomphent aussi, il est vrai que M. Coëffeteau n'a jamais voulu user de l'un ni de l'autre, mais a toujours dit souveraine puissance pour souveraineté et avoir en grande révérence pour avoir en grande vénération. Néanmoins, de son temps, il n'y a eu que lui qui ait eu ce scrupule, en quoi il n'a pas été loué, ni suivi. L'un et l'autre sont fort bons, et particulièrement vénération, que j'aimerais mieux dire que révérence, quoiqu'excellent en la phrase que j'ai rapportée. Pour souveraineté, il y a des endroits dans le genre sublime, où souveraine puissance serait beaucoup plus élégant que souveraineté. Voilà quant aux mots. Leurs plaintes ne sont pas plus justes pour les phrases. Ils ne peuvent souffrir qu'on s'assujettisse à celles qui sont de la langue, et nous accusent de la rendre pauvre sur ce mauvais fondement que nous posons, disent-ils, que ce qui est bien dit d'une sorte, ce sont leurs termes, est par conséquent mauvais de l'autre. Il est indubitable que chaque langue a ses phrases, et que l'essence, la richesse et la beauté de toutes les langues, et de l'élocution, consistent principalement à se servir de ces phrases-là. Ce n'est pas qu'on n'en puisse faire quelquefois, comme j'ai dit dans mes Remarques, au lieu qu'il n'est jamais permis de faire des mots. Mais il y faut bien des précautions, entre lesquelles celle-ci est la principale, que ce ne soit pas quand l'autre phrase qui est en usage approche fort de celle que vous inventez. Par exemple, on dit d'ordinaire lever les yeux au ciel (je n'allègue que les exemples de ces Messieurs), c'est parler français que de parler ainsi. Néanmoins, comme ils croient qu'il est toujours vrai, que ce qui est bien dit d'une façon n'est pas mauvais de l'autre, ils trouvent bon de dire aussi élever les yeux vers le ciel, et pensent enrichir notre langue d'une nouvelle phrase. Mais au lieu de l'enrichir, ils la corrompent. Car son génie veut qu'on dise levez, et non pas élevez les yeux, au ciel, et non pas vers le ciel. Ils s'écrient encore que si nous en sommes crus, Dieu ne sera plus supplié, mais seulement prié. Je soutiens avec tous ceux qui savent notre langue que supplier Dieu n'est point parler français, et qu'il faut dire absolument prier Dieu, sans s'amuser à raisonner contre l'Usage, qui le veut ainsi. Quitter l'envie pour perdre l'envie ne vaut rien non plus.

Je ne me suis servi que de leurs exemples. Mais pour fortifier encore cette vérité qu'il n'est pas permis de faire ainsi des phrases, je n'en allèguerai qu'une, qui est que l'on dit abonder en son sens, et non pas abonder en son sentiment, quoique sens et sentiment ne soient ici qu'une même chose, et ainsi d'une infinité d'autres, ou plutôt de toute la langue, dont on saperait les fondements, si cette façon de l'enrichir était recevable.

Enfin, ils finissent leurs plaintes par ces mots, qu'il n'en faut pas davantage pour vous convaincre que vous n'êtes pas dans la pureté du beau langage, que de vous servir d'une diction qui entre dans le style d'un Notaire: les termes de l'art sont toujours fort bons et fort bien reçus dans l'étendue de leur juridiction, où les autres ne vaudraient rien. Et le plus habile Notaire de Paris se rendrait ridicule, et perdrait toute sa pratique, s'il se mettait dans l'esprit de changer son style et ses phrases pour prendre celles de nos meilleurs Écrivains. Mais aussi, que dirait-on d'eux s'ils écrivaient Icelui, jaçait que, ores que, pour et à icelle fin, et cent autres semblables que les Notaires emploient? Ce n'est pas pourtant une conséquence, comme ces Messieurs nous la veulent faire faire, que toutes les dictions qui entrent dans le style d'un Notaire soient mauvaises. Au contraire, la plupart sont bonnes, mais on peut dire sans blesser une profession si nécessaire dans le monde que beaucoup de gens usent de certains termes qui sentent le style de Notaire et qui dans les actes publics sont très bons, mais qui ne valent rien ailleurs.

X. - 1. Réponse à l'objection qu'on peut faire contre ces Remarques, sur le changement de l'Usage. - 2. Que ces Remarques contiennent beaucoup de principes, ou de maximes de notre langue, qui ne sont point sujettes au changement.

1. On m'objectera que, puisque l'Usage est le maître de notre langue, et que de plus il est changeant, comme il se voit par plusieurs de mes Remarques, et par l'expérience publique, ces Remarques ne pourront donc pas servir longtemps, parce que ce qui est bon maintenant sera mauvais dans quelques années, et ce qui est mauvais sera bon. Je réponds, et j'avoue, que c'est la destinée de toutes les langues vivantes d'êtres sujettes au changement; mais ce changement n'arrive pas si à coup, et n'est pas si notable, que les Auteurs qui excellent aujourd'hui en la langue ne soient encore infiniment estimés d'ici à vingt-cinq ou trente ans, comme nous en avons un exemple illustre en M. Coëffeteau, qui conserve toujours le rang glorieux qu'il s'est acquis par sa Traduction de Florus, et par son Histoire romaine, quoiqu'il y ait quelques mots et quelques façons de parler qui florissaient alors, et qui depuis sont tombées comme les feuilles des arbres. Et quelle gloire n'a point encore Amyot depuis tant d'années, quoiqu'il y ait un si grand changement dans le langage? Quelle obligation ne lui a point notre langue, n'y ayant jamais eu personne qui en ait mieux su le génie et le caractère que lui, ni qui ait usé de mots ni de phrases si naturellement françaises, sans aucun mélange des façons de parler des Provinces, qui corrompent tous les jours la pureté du vrai langage français. Tous ses magasins et tous ses trésors sont dans les Oeuvres de ce grand homme, et encore aujourd'hui nous n'avons guère de façons de parler nobles et magnifiques qu'il ne nous ait laissées. Et bien que nous ayons retranché la moitié de ses phrases et de ses mots, nous ne laissons pas de trouver dans l'autre moitié presque toutes les richesses dont nous nous vantons, et dont nous faisons parade. Aussi semble-t-il disputer le prix de l'éloquence Historique avec son Auteur, et faire douter à ceux qui savent parfaitement la langue grecque et la française, s'il a accru ou diminué l'honneur de Plutarque en le traduisant.

Que si l'on avait égard à ce changement, en vain on travaillerait aux Grammaires et aux Dictionnaires des langues vivantes, et il n'y aurait point de Nation qui eût le courage d'écrire en sa langue, ni de la cultiver, ni nous n'aurions pas aujourd'hui ces Ouvrages merveilleux des Grecs et des Latins, puisque leur langue en ce temps-là n'était pas moins changeante que la nôtre, et que les autres vulgaires, témoin Horace:

Multa renascentur quae jam cecidere, etc.

Mais quand ces Remarques ne serviraient que vingt-cinq ou trente ans, ne seraient-elles pas bien employées? Et si elles étaient comme elles eussent pu être, si un meilleur ouvrier que moi y eût mis la main. Combien de personnes en pourraient-elles profiter durant ce temps-là? Et toutefois, je ne demeure pas d'accord que toute leur utilité soit bornée d'un si petit espace de temps, non seulement parce qu'il n'y a nulle proportion entre ce qui se change et ce qui demeure dans le cours de vingt-cinq ou trente années, le changement n'arrivant pas à la millième partie de ce qui demeure, 2. mais à cause que je pose des principes qui n'auront pas moins de durée que notre langue et notre et notre Empire. Car il sera composé de la pluralité des voix, et le bon de la plus saine partie de la Cour, et des Écrivains du temps. Qu'il faudra toujours parler et écrire selon l'Usage qui se forme de la Cour et des Auteurs, et que lorsqu'il sera douteux ou inconnu, il en faudra croire les maîtres de la langue, et les meilleurs Écrivains. Ce sont des maximes à ne changer jamais, et qui pourront servir à la postérité de même qu'à ceux qui vivent aujourd'hui, et quand on changera quelque chose de l'Usage que j'ai remarqué, ce sera encore selon ces mêmes Remarques que l'on parlera et que l'on écrira autrement, pour ce regard, que ces Remarques ne portent. Il sera toujours vrai aussi que les Règles que je donne pour la netteté du langage ou du style subsisteront, sans jamais recevoir de changement. Outre qu'en la construction Grammaticale les changements y sont beaucoup moins fréquents qu'aux mots et aux phrases.

À tout ce que je viens de dire en faveur de mes Remarques contre le changement de l'Usage, un de nos Maîtres ajoute encore une raison, qui ne peut pas venir d'un esprit, ni d'une suffisance vulgaire. Il soutient que quand une langue a nombre et cadences en ses périodes, comme la française l'a maintenant, elle est en sa perfection, et qu'étant venue à ce point, on en pleut donner des règles certaines, qui dureront toujours. Il appuie son opinion sur l'exemple de la langue latine, et dit que les règles que Cicéron a observées, et toutes les dictions et toutes les phrases dont il s'est servi, étaient aussi bonnes et aussi estimées du temps de Sénèque, que quatre-vingts ou cent ans auparavant, quoique du temps de Sénèque on ne parlât pas comme au siècle de Cicéron, et que la langue fût extrêmement déchue. Mais comme il se rencontre en cela beaucoup de difficultés, qui demandent une longue discussion, il n'appartient qu'à l'Auteur d'une érudition si exquise de les démêler, et d'en avoir toute la gloire. Pour moi, c'est assez qu'il m'ait permis d'en toucher un mot en passant, et d'attacher cette pièce comme un ornement à ma Préface.

XI. S'il est vrai que l'on puisse quelquefois faire des mots.

Mais puisque j'ai résolu de traiter à fond toute la matière de l'Usage, il faut voir s'il est vrai, comme quelques-uns le croient, qu'il y ait de certains mots qui n'ont jamais été dits, et qui néanmoins ont quelquefois bonne grâce, mais que tout consiste à les bien placer. En voici un exemple d'un des plus beaux et des plus ingénieux esprits de notre siècle, à qui il devrait bien être permis d'inventer au moins quelques mots, puisqu'il est si fertile et si heureux à inventer tant de belles choses en toutes sortes de sujets, entre lesquels il y en a un d'une invention admirable, où il a dit:

Dédale n'avait pas de ses rames plumeuses
Encore traversé les ondes écumeuses.

Il a fait ce mot plumeuses, qui n'a jamais été dit en notre langue. Il est vrai que ce n'est pas un mot tout entier, mais seulement allongé, puisque d'un mot reçu plume, il a fait plumeux, suivant le conseil du Poète, dont nous avons déjà parlé:

Licuit, sempérque licebit, etc.

Et certainement, il l'a si bien place que s'il en faut recevoir quelqu'un, celui-ci mérite son passeport. Mais avec tout cela, je me contente de ne point blâmer ceux qui ont ces belles hardiesses sans les vouloir imiter, ni les conseiller aux autres, notre langue les souffrant moins que langue du monde, et étant certain qu'on ne les saurait si bien mettre en œuvre que la plupart ne les condamnent. Il n'est permis à qui que ce soit de faire de nouveaux mots, non pas même au Souverain. De sorte que M. Pomponius Marcellus eut raison de reprendre Tibère d'en avoir fait un, et de dire qu'il pouvait bien donner le droit de Bourgeoisie romaine aux hommes, mais non pas aux mots, son autorité ne s'étendant pas jusque là. Ce n'est pas qu'il ne soit vrai que si quelqu'un en peut faire qui ait cours, il faut que ce soit un Souverain, ou un Favori, ou un principal Ministre, non pas que de soi pas un des trois ait ce pouvoir, comme nous venons de dire avec ce Grammairien romain. Mais cela se fait par accident, à cause que, ces sortes de personnes ayant inventé un mot, les Courtisans le recueillent aussitôt, et le disent si souvent que les autres le disent aussi à leur imitation. Tellement qu'enfin il s'établit dans l'Usage, et est entendu de tout le monde. Car puisqu'on ne parle que pour être entendu, et qu'un mot nouveau, quoique fait par un Souverain, n'en est pas d'abord mieux entendu pour cela, il s'ensuit qu'il est aussi peu de mise et de service en son commencement que si le dernier homme de ses États l'avait fait. Enfin, j'ai ouï dire à un grand homme qu'il est justement des mots comme des modes. Les Sages ne se hasardent jamais à faire ni l'un ni l'autre. Mais si quelque téméraire, ou quelque bizarre, pour ne lui pas donner un autre nom, en veut bien prendre le hasard, et qu'il soit si heureux qu'un mot ou qu'une mode qu'il aura inventée lui réussisse, alors les Sages qui savent qu'il faut parler et s'habiller comme les autres suivent, non pas à le bien prendre, ce que le téméraire a inventé. Mais ce que l'Usage a reçu, et la bizarrerie est égale de vouloir faire des mots et des modes, ou de ne les vouloir pas recevoir après l'approbation publique. Il n'est donc pas vrai qu'il soit permis de faire des mots, si ce n'est qu'on veuille dire que ce que les Sages ne doivent jamais faire soit permis. Cela s'entend des mots entiers, car pour les mots allongés ou dérivés, c'est autre chose: on les souffre quelquefois, comme j'ai dit, suivant le sens d'Horace, et le bel exemple que j'en ai donné.

XII. - 1. Pourquoi l'Auteur n'a point voulu observer d'ordre en ces Remarques. - 2. Qu'il y a grande différence entre un mélange de diverses choses et une confusion.

1. Peut-être qu'on trouvera étrange que j'aie observé aucun ordre en ces Remarques, n'y ayant rien de si beau ni de si nécessaire que l'ordre en toutes choses. Mais n'est-il pas vrai que si j'eusse observé celui qu'on appelle Alphabétique, on eût été content? Et la Table ne le fait-elle pas? Et encore avec plus d'avantage, puisque non seulement elle réduit à l'ordre de l'Alphabet tout le texte des Remarques, qui est tout ce qu'on eût demandé. Mais aussi toutes les choses principales qu'elles contiennent, qui est ce qu'on n'aurait pas eu sans la table. Outre que cet ordre Alphabétique ne produit de soi autre chose que de faire trouver les matières plus promptement. C'est pourquoi il a toujours été estimé le dernier de tous les ordres, qui ne contribue rien à l'intelligence des matières que l'on traite. Et de fait, pour en donner un exemple tout visible, entendrait-on mieux la remarque que je fais sur ce mot amour, et celle que je fais sur la préposition avec, s'ils étaient tous deux rangés sous une même lettre? Ont-ils quelque chose de commun ensemble, si ce n'est de commencer par une même lettre, qui n'est rien?

Mais on me dira qu'il y avait une autre espèce d'ordre à garder, plus raisonnable et plus utile, qui était de ranger toutes ces Remarques sous les neuf parties de l'Oraison, et de mettre ensemble premièrement les articles, puis les noms, puis les pronoms, les verbes, les participes, les adverbes, les prépositions, les conjonctions, et les interjections. Je réponds que je ne nie pas que cet ordre ne soit bon, et si l'on juge qu'il soit plus commode ou plus profitable au Lecteur, il ne sera pas mal aisé par une seconde table, et par une seconde impression, d'y réduire ces Remarques, quoique pour en parler sainement, il ne servirait qu'à ceux qui savent la langue latine, et par conséquent toutes les parties de la Grammaire. Car pour les autres qui, n'ayant point étudié, ne sauront ce que c'est que de toutes les parties de l'Oraison, tant s'en faut que cet ordre leur agréât ni leur donnât aucun avantage, qu'il pourrait les effaroucher, et leur faire croire qu'ils n'y comprendraient rien, quoiqu'en effet elles soient, ce me semble, conçues d'une sorte que les femmes et tous ceux qui n'ont nulle teinture de la langue latine en peuvent tirer du profit. C'est pourquoi j'y ai mêlé beaucoup moins d'érudition que la matière n'en eût pu souffrir, et encore a-ce été par l'avis de mes amis, et d'une façon que le latin ni le grec ne troublent point le français. Et certainement, si j'avais eu à faire une Grammaire, je confesse que je ne l'aurais dû ni pu faire autrement que dans l'ordre des parties de l'Oraison, à cause de la dépendance qu'elles ont l'une de l'autre par un certain ordre fondé dans la nature, et non point arrivé par hasard, comme Scaliger le Père l'a admirablement démontré.

Mais comme je n'ai eu dessein que de faire des Remarques, qui sont toutes détachées l'une de l'autre, et dont l'intelligence ne dépend nullement, ni de celles qui précèdent, ni de celles qui suivent, la liaison n'y eût servi que d'embarras, et j'eusse bien pris de la peine pour rendre mon travail moins agréable, et moins utile. Car il est certain que cette continuelle diversité de matières recrée l'esprit, et le rend plus capable de ce qu'on lui propose, surtout quand la brièveté y est jointe, comme ici, et qu'on est assuré que chaque Remarque fait son effet.

2. Après tout, il y a une certaine confusion qui a ses charmes, aussi bien que l'ordre. Toutefois, je ne tiens pas que ce soit une confusion qu'un mélange de diverses choses, dont chacune subsiste séparément.

J'ai encore une autre raison qui m'a obligé de n'observer point d'ordre, je ne la veux point dissimuler. C'est que, n'ayant pas achevé ces Remarques, quand ceux qui ont tout pouvoir sur moi m'ont fait commencer à les mettre sous la presse, j'ai eu moyen d'en ajouter toujours de nouvelles, ce que je n'eusse pu faire si j'eusse suivi l'un des deux ordres dont je viens de parler. Mais certainement, quand tout aurait été achevé, je n'aurais pas laissé de les donner avec cet agréable mélange, pour les raisons que j'ai dites.

XIII. - 1. D'où vient qu'il n'y a point de faute corrigée dans ces Remarques qui ne soit attribuée à quelque bon Auteur. - 2. En combien de façons différentes il put arriver aux meilleurs Auteurs de faire des fautes. - 3. Le moyen absolument nécessaire dont les Auteurs se doivent servir pour ne faire point de faute, ou plutôt pour n'en guère faire. - 4. Comment il faut user des avis de ceux que l'on consulte.

1. On m'objectera encore que toutes les fautes que je remarque, je les attribue à nos bons Auteurs, et qu'ainsi il n'y en a donc point, selon moi, qui en soit exempt! Je l'avoue avec tout le respect qui leur est dû, et je ne crois pas que, comme ce sont tous d'excellents hommes, il y en ait un seul qui prétende, s'il est encore vivant, ou qui ait prétendu s'il ne l'est plus, d'être impeccable en cette matière, non plus qu'aux autres, ce serait leur faire tort de penser qu'ils eussent ce sentiment d'eux-mêmes:

Magni homines sunt, homines tamen.

2. Les uns pèchent en se servant d'une locution du mauvais Usage, croyant qu'elle soit du bon, et c'est la faute la plus ordinaire qui se commette. Les autres, comme j'ai dit, par une certaine inclination qu'ils ont à user de certains mots, et de certaines phrases, que tous les autres désapprouvent, ou bien par une aversion qu'ils ont pour d'autres mots ou d'autres termes qui sont bons, et que tout le monde approuve; les autres, par négligence; les autres, pour ne savoir pas tous les secrets de la langue. Car qui se peut vanter de les savoir? Et les autres, par une autorité qu'ils croient que leur réputation leur a acquise, s'attachent, comme j'ai dit, à leur propre sentiment contre l'opinion commune. 3. C'est pourquoi j'ai toujours cru qu'il n'y avait point de meilleur remède pour ne point faire de faute, ou plutôt pour n'en guère faire, que de communiquer ce que l'on écrit, avant que de le mettre au jour. Mais quand je dis communiquer, je l'entends de la bonne sorte, que ce soit pour chercher la censure et non pas la louange, quoiqu'il soit également juste de donner et de recevoir l'un et l'autre quand ils sont bien fondés. Il est vrai que pour cela, il faut s'adresser à des personnes intelligentes et fidèles, et les prier avec autant de sincérité qu'ils en doivent avoir à dire franchement leur avis. Car que sert de dissimuler? Il y a encore plus de gens qui donnent leur avis avec franchise qu'il y en a qui le demande de cette sorte. Je ne voudrais pas que le Censeur ouît lire, mais qu'il lût lui-même, la censure des yeux, comme chacun sait, étant bien plus exacte et plus assurée que celle de l'oreille, à qui il est très aisé d'imposer, ni qu'on lût en compagnie. Mais chacun à part. 4. Et quand ceux que j'aurais consultés me diraient leur avis, si je voyais qu'ils eussent raison de me reprendre, je passerais franchement condamnation. Car un homme du métier, s'il n'est bien préoccupé et aveuglé de l'amour propre, connaît aussitôt s'il a tort. Que si l'on croit avoir la raison de son côté, il ne la faut pas abandonner par une lâche complaisance, mais s'enquérir d'autres personnes capables, et si plusieurs nous condamnent, quelque bonne opinion que nous ayons de notre sentiment, il faut y renoncer et se soumettre à celui d'autrui. C'est comme j'en ai usé dans ces Remarques. Car encore que j'aie été très fidèle et très religieux à rapporter la vérité, c'est à dire à ne décider jamais aucun doute qu'après avoir vérifié avec des soins et des perquisitions extraordinaires que c'était le sentiment et l'Usage de la Cour, des bons Auteurs, et des gens savants en la langue, et que d'ailleurs je serais coupable d'une lâche imposture envers le public de vouloir faire passer mes opinions particulières, si j'en avais, au lieu des opinions générales et reçues aux trois tribunaux que je viens de nommer; si est-ce que je n'ai pas laissé de communiquer ces observations à diverses personnes, possèdent en un haut degré les deux qualités que j'ai dites. Les uns en ont vu une partie, les autres une autre, mais il y en a trois qui ont pris la peine de les voir toutes, et qui au milieu de leurs doctes occupations, ou de leurs plus grandes affaires, n'ayant point d'heure qui ne leur soit précieuse, ont bien voulu en donner plusieurs à l'examen de ce Livre.

XIV. - 1. Que ce n'est pas de son chef que celui qui a fait ces Remarques reprend les Auteurs, qu'il ne fait que rapporter la censure générale. - 2. Qu'aucun de ceux qui est repris, mort ou vivant, n'est nommé dans ces Remarques. - 3. Que néanmoins, l'Auteur des Remarques ne reprend aucune faute qui ne se trouve dans de bons ouvrages. - 4. Que c'est une vérité et non pas une vanité de dire qu'il n'y a personne qui ne puisse profiter de ces Remarques.

Mais pour revenir aux Auteurs que ces Remarques reprennent, le Lecteur se souviendra, s'il lui plaît, de ce que je suis contraint de répéter plusieurs fois: 1. que ce n'est point de mon chef que je prends la liberté de reprendre ces excellents hommes, mais je rapporte simplement le bon Usage, où je ne contribue rien, si ce n'est de faire voir qu'un bon Auteur y a manqué, et qu'il ne le faut pas suivre. 2. Au reste, dans ces répréhensions, je ne nomme ni ne désigne jamais aucun Auteur, ni mort, ni vivant. En servant le public, je ne voudrais pas nuire aux particuliers que j'honore. 3. Mais aussi, il ne faut pas croire que je me forge des fantômes pour les combattre, je ne reprends pas une seule faute qui ne se trouve dans un bon Écrivain, et quelquefois en laissant la faute, je change les mots, pour empêcher qu'on ne connaisse l'Auteur. 4. Aussi, ces Remarques ne sont pas faites contre les fautes grossières, qui se commettent dans les Provinces ou dans la lie du peuple de Paris. Elles sont presque toutes choisies et telles que je puis dire sans vanité, puisque ce n'est pas moi qui prononce ces Arrêts, mais qui les rapporte seulement, qu'il n'y a personne à la Cour ni aucun bon Écrivain qui n'y puisse apprendre quelque chose, et que comme j'ai dit qu'il n'y en avait point qui ne fît quelque faute, il n'y en a point aussi qui n'y trouve à profiter. Moi-même qui les ai faites, ai plus de besoin que personne, comme plus sujet à faillir, de les relire souvent, et mon Livre est sans doute beaucoup plus savant que moi. Car il faut que je redise encore une fois que ce n'est pas de mon fonds que je fais ce présent au public, mais que c'est le fonds de l'Usage, s'il faut ainsi dire, que je distribue dans ces Remarques.

XV. - 1. Qu'il n'y a que les morts qu'on loue qui sont nommés dans ces Remarques, et qu'on ne fait que désigner les vivants. - 2. Qu'on n'y a point affecté la louange de certaines personnes, si le sujet ne les a présentées. - 3. Pourquoi les Auteurs anciens et modernes sont traités différemment dans ces Remarques.

1. Je nomme les morts quand je les loue, mais non pas les personnes vivantes, de peur de leur attirer de l'envie, ou de passer pour flatteur; je me contente de les désigner, et quoique ce soit d'une façon qu'on ne laisse pas de les reconnaître à travers ce voile, il sert toujours à soulager leur pudeur, et à rendre la louange moins suspecte et de meilleure grâce.

2. Il m'importe aussi que l'on sache que je n'ai point affecté la louange de certaines personnes particulières, mais parlé seulement de celles qui se sont comme présentées devant moi, ou qui sont comme nées dans mon sujet, et que je ne pouvais non plus refuser, qu'appeler les autres, qui n'y avaient que faire. Ceux qui y prendront garde verront que je n'ai point mendié ces occasions, et que je n'ai fait que les recevoir.

3. J'ai traité différemment les Auteurs anciens et ceux de notre temps pour observer moi-même ce que je recommande tant aux autres, qui est de suivre l'Usage. Par exemple, je dis toujours Amyot, et toujours M. Coëffeteau, et M. de Malherbe, quoiqu'Amyot ait été Évêque aussi bien que M. Coëffeteau. Car puisque tout le monde dit et écrit Amyot, et que l'on parle ainsi de tous ceux qui n'ont pas été de notre temps, ce serait parler contre l'Usage de mettre Monsieur devant. Mais pour ceux que nous avons vus, et dont la mémoire est encore toute fraîche parmi nous, comme M. Coëffeteau et M. de Malherbe, nous ne les saurions nommer autrement, ni en parlant ni en écrivant, que comme nous avions accoutumé de les nommer durant leur vie, et ainsi je me suis conformé en l'un et en l'autre à notre Usage.

Au reste, il y avait beaucoup d'autres choses dont je pouvais enrichir cette Préface, qui eût été un champ bien ample à un homme éloquent pour acquérir de l'honneur. Car premièrement, que n'eût-il point dit de l'excellence de la parole, ou prononcée, ou écrite, et des merveilles de l'éloquence, dont la pureté et la netteté du langage sont les fondements? N'eût-il pas fait voir que les plus belles pensées et les plus grandes actions des hommes mourraient avec eux si les Écrivains ne les rendaient immortelles, mais que ce divin pouvoir n'est donné qu'à ceux qui écrivent excellemment, puisqu'il se faut savoir immortaliser soi-même pour immortaliser les autres, et qu'il n'est point de plus courte vie que celle d'un mauvais livre? Après, descendant du général au particulier de notre langue, ne l'eût-il pas considérée en tous les états différents où elle a été? N'eût-il pas dit depuis quel temps elle a commencé à sortir comme d'un Chaos, et à se défaire de la barbarie, qui l'a tenue durant tant de siècles dans les ténèbres, sans qu'elle nous ait laissé aucun monument des mémorables actions de nos Gaulois, que nous n'avons sues que par nos ennemis? Il est vrai que nous pouvons dire que ces glorieux témoignages sortis d'une bouche ennemie sont plus certains, et que ces grands hommes avaient tant de soin de bien faire qu'ils ne se souciaient guère de bien parler ni de bien écrire. N'eût-il pas représenté notre langue comme en son berceau, ne faisant encore que bégayer, et ensuite son progrès, et comme ses divers âges, jusqu'à ce qu'enfin elle est parvenue à ce comble de perfection où nous la voyons aujourd'hui? Il eût bien osé la faire entrer en comparaison avec les plus parfaites langues du monde, et lui faire prétendre plusieurs avantages sur les vulgaires les plus estimées. Il lui eût ôté l'ignominie de la pauvreté qu'on lui reproche, et parmi tant de moyens qu'il eût eu de faire paraître ses richesses, il eût employé les Traductions des plus belles pièces de l'Antiquité, où nos Français égalent souvent leurs Auteurs, et quelquefois les surpassent. Les Florus, les Tacites, les Cicérons même, et tant d'autres sont contraints de l'avouer, et le grand Tertullien s'étonne que, par les charmes de notre éloquence, on ait su transformer ses rochers et ses épines en des jardins délicieux. Il ne faut donc plus accuser notre langue, mais notre génie, ou plutôt notre paresse, et notre peu de courage, si nous ne faisons rien de semblable à ces chef-d'œuvres qui ont survécu tant de siècles et donné tant d'admiration à la postérité. Après cela, il eût encore fait voir qu'il n'y a jamais eu de langue où l'on ait écrit plus purement et plus nettement qu'en la nôtre, qui soit plus ennemie des équivoques et de toute sorte d'obscurité, plus grave et plus douce tout ensemble, plus propre pour toutes sortes de styles, plus chaste en ses locutions, plus judicieuse en ses figures, qui aime plus l'élégance et l'ornement, mais qui craigne plus l'affectation. Il eût fait voir comme elle sait tempérer ses hardiesses avec la pudeur et la retenue qu'il faut avoir, pour ne pas donner dans ces figures monstrueuses où donnent aujourd'hui nos voisins dégénérant de l'éloquence de leurs Pères. Enfin, il eût fait voir qu'il n'y en a point qui observe plus le nombre et la cadence dans ses périodes que la nôtre, en quoi consiste la véritable marque de la perfection des langues. Il n'eût pas oublié l'Éloge de cette illustre Compagnie qui doit être comme le Palladium de notre langue, pour la conserver dans tous ses avantages et dans ce florissant état où elle est, et qui doit servir comme de digue contre le torrent du mauvais Usage, qui gagne toujours si l'on ne s'y oppose. Mais comme toutes ces belles matières veulent être traitées à plein fond et avec apparat, il y aurait eu de quoi faire un juste volume plutôt qu'une Préface. La gloire en est réservée tout entière à une personne qui médite depuis quelque temps notre Rhétorique, et à qui rien ne manque pour exécuter un si grand dessein. Car on peut dire qu'il a été nourri et élevé dans Athènes, et dans Rome, comme dans Paris, et que tout ce qu'il y a eu d'excellents hommes dans ces trois fameuses villes a formé son éloquence. C'est celui qui doit être ce Quintilien français que j'ai souhaité à la fin de mes Remarques. Le sachant, j'aurais été bien téméraire de m'engager dans cette entreprise, qui d'ailleurs surpasse mes forces, et demande plus de loisir que j'en ai. Outre que ces choses, quoiqu'excellentes et rares, ne sont pas néanmoins si peu connues ni si nécessaire à mon sujet que celles que j'ai dites de l'Usage, sans lesquelles mes Remarques ne sauraient être bien entendues, ni par conséquent faire l'effet que je me suis proposé pour l'utilité publique, et pour l'honneur de notre langue.