Restes de l’abbaye du Bec-Hellouin

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sous la dir. d’Édouard Charton (1807–1890)
Le Magasin pittoresque

RESTES DE L’ABBAYE DU BEC-HELLOUIN

(Eure).

La terminaison bec dans les noms géographiques en Normandie, vient du saxon beke, qui signifie ruisseau : de là Bolbec, Caudebec, Bebec, Orbec et beaucoup d’autres ; un ruisseau de Rouen porte encore le nom de Robec. L’abbaye du Bec tire donc son nom du ruisseau près duquel elle est bâtie, dans une riante et riche vallée ; on appelle aussi cette abbaye le Bec-Hellouin, du nom de son fondateur. Les bâtiments encore considérables qui restent de ce monastère servaient, il y a quelques années, pour loger un haras ; aujourd’hui, c’est un dépôt de remonte. Les chevaux mangent au réfectoire et se promènent dans le cloître ; les dragons ont remplacé les cénobites dans leurs cellules, et fument leur pipe dans des lieux où retentirent les disputes de la scolastique, où l’on accourait en foule de l’Allemagne, de l’Angleterre, de l’Italie, pour entendre les leçons des doctes Bénédictins.

Dès 1041, Lanfranc, qui s’était distingué par sa science et avait enseigné le droit à Pavie, sa patrie, après s’être consacré à Dieu dans le monastère du Bec, y avait ouvert son école, qui devint la plus célèbre de l’Europe. L’illustre professeur, après avoir aussi établi une école de littérature à Avranches, et une autre à l’abbaye de Saint-Étienne de Caen, à la tête de laquelle il fut mis par Guillaume, duc de Normandie, fut nommé archevêque de Cantorbéry lorsque le Bâtard fut devenu le Conquérant.

Saint Anselme, qui fut plus tard un des plus grands docteurs de son temps, vint d’Aost, en Piémont, au monastère d’Hellouin : attiré par la réputation de Lanfranc, il s’y fit bénédictin et en fut prieur, puis abbé jusqu’en 1093, époque à laquelle il fut nommé à son tour archevêque de Cantorbéry, après avoir professé avec distinction.

Ingelranosse, architecte qui avait eu la conduite de l’église de Notre-Dame de Rouen au commencement du treizième siècle, entreprit aussi de rétablir l’église du Bec sous Richard III, abbé du lieu, et en fit une grande partie pendant un an et demi qu’il y travailla. S’étant ensuite retiré, un autre architecte, Waultier de Meulan, prit sa place et acheva en moins de trois ans tout ce qui restait à faire ; mais ce monument subsista peu de temps ; il fut brûlé deux fois dans le même siècle, et fut rebâti sous Pierre Caniba, dix-septième abbé du Bec, vers 1273. Cette dernière église a été, à son tour, démolie depuis la révolution, et il ne reste plus des anciennes constructions que le campanile qui était séparé de l’église, et qui est d’un effet très-pittoresque, ainsi que quelques portes. Le reste des bâtiments conventuels appartient à l’architecture de la fin du dix-septième siècle.

Dans l’église gothique, il y avait un maître-autel et un jubé dont on attribue le dessin à frère Guillaume de la Tremblaye, qui les fit exécuter sous ses yeux vers les années 1684 et 1685. Ce maître-autel, d’une grande magnificence, était composé de huit hautes colonnes (environ 4 mètres) de marbre rouge précieux et d’un seul morceau placé en hémicycle, avec bases et chapiteaux corinthiens en bronze doré ; de chaque côté étaient des anges également dorés et de taille colossale, mais d’un faire assez médiocre ; au milieu de l’autel, entre la Vierge et saint Joseph, l’Enfant Jésus couché dans la crèche, charmante statue attribuée au Puget, et en beau marbre blanc, tandis que les figures de la Vierge et du père nourricier étaient, la première, en pierre, et la seconde, en bois, peintes en blanc pour imiter le marbre. Le jubé était aussi construit tout en marbre ; la porte, flanquée de deux colonnes semblables à celles du maître-autel, et surmontée d’un fronton orné d’un bas-relief, était fermée par une belle grille en fer. De chaque côté était un autel avec des pilastres et deux saints de l’ordre des Bénédictins, chacun sur un piédestal. Tout ce jubé était couronné d’une balustrade avec un Christ entre la Vierge et saint Jean. Autour du chœur, et attachées aux faisceaux de colonnettes qui soutenaient la voûte, étaient les statues des douze Apôtres en pierre avec des robes et des manteaux peints de couleurs diverses, et les barbes et les cheveux dorés. De superbes pierres couvertes de dessins de personnages gravés au trait, et ornées d’incrustations, décoraient aussi les tombes des abbés dans l’église du Bec.

Sceau de l’abbaye du Bec-Hellouin, d’après un dessin communiqué par M. J. Ratel.

Ces richesses existent encore ; elles ont trouvé un asile dans l’église très-peu remarquable de Sainte-Croix de Bernay. L’autel est comme il était au Bec ; mais le jubé a été fractionné : des colonnes et du fronton de la porte, on a fait un dossier pour le banc d’œuvre ; là deux autels latéraux, dont on a changé les statues, ornent deux chapelles, et la balustrade sépare le chœur du sanctuaire. Les Apôtres sont abandonnés sous le porche de la chapelle du cimetière ; et quant aux pierres tombales, après avoir été dépouillées de leurs incrustations et exposées durant de longues années à la pluie à la porte de l’église, où elles étaient scellées avec des crampons de fer, elles ont été admises dans l’intérieur, mais, hélas ! pour y subir l’affront du badigeonnage qui a empâté les dessins. L’église paroissiale du Bec et d’autres églises de campagne possèdent aussi des débris venus du Bec.

Pendant que ces tombes, ces marbres étaient transportés à Bernay, dans la ferraille d’un fripier de la même ville était tombé le sceau de l’abbaye. Ce sceau, dont nous donnons le dessin, est en cuivre et fort bien gravé pour l’époque à laquelle il remonte ; il est de 1363, et représente, au milieu d’ornements ogivaux, la Vierge et l’Enfant Jésus (il bambino), à laquelle semble parler Hellouin, mitré et crossé, avec un livre ouvert dans la main gauche, peut-être la règle de saint Benoît ; il est entouré de ces mots : Sigillum conventus monasterii beate Marie de Becco Helluyny. 1363.