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Restons chez nous !/Chapitre XIV

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J. Alf. Guay (Damase Potvinp. 103-114).

XIV



PERMETTONS-NOUS, ici, une assez longue parenthèse.

Ce funeste courant qui porte les nôtres vers les États-Unis ne date pas d’aujourd’hui. On peut même dire qu’il n’existe plus de nos jours, tant il a diminué ; surtout quand on songe à ce qu’il était vers 1840.

À cette date, en effet, commença le désastreux exode des nôtres vers les États-Unis et aussi vers le Nord-Ouest, le pays des fourrures.

Au recensement de 1844, la population totale du Bas-Canada était de 699,800 personnes dont 524,307 d’origine française. L’augmentation de celle-ci depuis le recensement de 1831, était de 144,000 habitants. Mais cette population ne représentait pas exactement le progrès réel des Franco-Canadiens ; il fallait compter le chiffre de ceux qui partaient pour les États-Unis et le Nord-Ouest. Ce chiffre atteignit assurément une importance dont il faut tenir compte, puisque l’émigration des États-Unis peut être évaluée à plus de 34,000 âmes pendant les treize années qui séparent 1831 de 1844.

En si peu de temps, 34,000 personnes séparées de la patrie ! C’était énorme. Que de bras perdus pour le pays !…

Pourtant, on constate qu’à cette époque, l’immigration anglaise dans le Bas-Canada allait en diminuant ; mais cette émigration, de plus en plus considérable, qui se dirigeait vers les États-Unis, compromettait fortement l’accroissement de la population indigène. Durant les premières années de la colonie, les coureurs de bois et les traiteurs avaient porté au peuplement un grave préjudice, qui, plus tard, était devenu presqu’insignifiant, grâce au développement rapide de la population ; mais à cette époque, le mal reparaissait plus redoutable, quoique sous une forme nouvelle.

Ce départ annuel de centaines d’habitants pour les manufactures du sud et les défrichements de l’ouest menaçait d’amoindrir singulièrement le développement du pays. Et cette émigration augmentait d’année en année. Nous venons de voir qu’en 1844, en l’espace de treize ans, 34,000 canadiens-français s’étaient établis déjà aux États-Unis et dans l’Ouest. Six ans après, en 1850, le recensement des États-Unis constate qu’il y avait dans l’étendue de l’Union, 147,000 émigrants de l’Amérique anglaise, sur lesquels nous estimons que l’on pouvait compter 64,000 Franco-Canadiens, principalement établis dans les états de New-York, du Vermont, de l’Illinois, du Michigan, du Wisconsin, du Maine, de l’Ohio, du Massachusetts, du Minnesota et du Missouri. Depuis 1844, on le voit, l’émigration aux États-Unis avait fait des progrès considérables, puisqu’à cette époque, le nombre des canadiens-français résidant dans l’Union ne dépassait guère 34,000 âmes ; il avait donc émigré plus de 30,000 individus en l’espace de sept ans.

Il serait trop long de donner les statistiques de l’émigration de chaque recensement jusqu’à nos jours. C’est entre 1834 et 1855 que ce courant s’est manifesté avec le plus d’intensité. Disons en résumé qu’en l’espace de 40 ans, à partir de 1760, les États-Unis ont enlevé au Canada, au moins 100,000 personnes. Si l’on ajoute la moyenne du chiffre des pertes sur les levées annuelles des voyageurs de l’Ouest, soit, à peu près, 200 hommes, qui ne revenaient plus, ce qui fait 20,000 ; puis, le déficit produit avant 1760 par l’effet des coureurs de bois pouvant être estimé à cette époque — 1850 — à 35,000 âmes ; on constate qu’en tout 155,000 individus ont été perdus pour le Canada depuis 1760 jusqu’à 1850.

Et nous ne sommes qu’en 1850.

En calculant l’accroissement composé de ces émigrés depuis les diverses époques de leur départ, on trouve que la population française du Canada aurait été plus forte à cette époque — 1850 — de 5 à 600,000 habitants au moins, si tous y étaient restés. Cette perte doit être le sujet d’un double regret lorsque l’on songe d’abord à l’affaiblissement considérable qui en est résulté pour le pays ; puis à la part importante qu’ils auraient pu assurer aux Franco-Canadiens dans le Haut-Canada s’ils se fussent répandus dans ces fertiles contrées au lieu de se disperser presque sans fruit dans toute l’Amérique.

Le gros de l’émigration canadienne s’est fait sentir, semble-t-il, entre 1850 et 1855. En l’espace de quatre ans seulement, de 1852 à 1855 inclusivement, 15,000 des nôtres se sont dirigés vers les États-Unis ; en la seule année 1855, le Canada a perdu 5,207 des siens.

Maintenant si l’on faisait le même calcul, à partir de 1855 jusqu’à nos jours, on trouverait que le nombre de nos compatriotes qui nous ont quittés pour les États-Unis et l’Ouest s’élève au chiffre stupéfiant de 250,000 individus.

Serait-il exagéré, à présent, de dire que ces 250,000 compatriotes, émigrés aux États-Unis, tous jeunes en général, se sont au moins doublés, ci : 500,000 ; que les 50,000 Canadiens, à peu près, laissés dans l’Ouest, en un laps de 150 ans, peuvent bien être pris en ligne de compte pour cinq fois leur chiffre primitif — les Canadiens restés dans leur pays s’étant presque décuplés deux fois dans le même laps de temps — ci : 250,000 ; enfin, que les 35,000 coureurs de bois, traitants, voyageurs, dispersés ou perdus dans l’Ouest avant 1760 représentent aujourd’hui, ne se fussent-ils doublés que tous les trente ans, au moins 350,000 âmes ; on voit donc que notre calcul est extrêmement modéré si nous évaluons à 980,000 individus la déperdition éprouvée par la population canadienne : chiffre dont elle bénéficierait aujourd’hui si elle n’avait pas été constamment décimée par ces émigrations de toute nature.

Mais loin de nous la pensée de faire un seul reproche à ces frères canadiens émigrés aux États-Unis, surtout durant cette période qui s’étend de 1830 à 1850. De puissantes causes alors les forçaient de quitter leur pays pour un autre qu’ils n’aimaient pas, qui leur était même antipathique à plusieurs titres.

Tous ces émigrants étaient déterminés par des motifs nombreux et variés. Les uns allaient chercher du travail dans les manufactures des États de l’Est ; les autres alimentaient la navigation des fleuves et des canaux où les Canadiens excellaient : quelques-uns allaient se louer comme manœuvre dans des ateliers ou des chantiers : d’autres enfin tentaient un commerce quelconque. Ceux qui se dirigeaient vers l’Ouest avaient presque tous pour but d’acheter des terres et de se faire cultivateurs. Enfin, un grand nombre de ces émigrants s’en allaient à New-York, Détroit, St-Louis et diverses autres villes et s’engageaient comme artisans, surtout comme tailleurs de pierre, débardeurs et menuisiers.

Mais tous ces motifs d’émigration dérivaient d’une cause commune et originelle : la difficulté qu’éprouvaient les Canadiens d’établir leurs nombreux enfants sur des fermes nouvelles dans leur propre pays. Plus des deux tiers alors de notre pays étaient inhabités : ce n’est donc pas qu’il manquât de terres vacantes ; mais la répulsion que les Canadiens ont éprouvée longtemps à sortir des anciennes seigneuries, le prix trop élevé des terres qui pouvaient se trouver à leur portée, le défaut absolu de communications pour pénétrer dans les grands territoires que le gouvernement possédait encore dans l’intérieur, apportaient les plus grandes difficultés à la formation de nouveaux établissements.

Nos pères ne connaissaient malheureusement pas le pays au-delà de la ligne seigneuriale de leur paroisse ; d’autre part, les gouvernements n’avaient encore rien fait pour la colonisation. Telles étaient les raisons qui engageaient des milliers de Canadiens à quitter leur pays pour aller chercher fortune ailleurs.

Obstinément attachés à l’héritage primitif du pays seigneurial par un patriotisme outré, nos pères avaient longtemps morcelé leurs fermes, divisé et subdivisé leur bien entre leurs enfants. À la fin, ce morcellement avait dû s’arrêter devant de grands obstacles. Les pères de famille furent conduits à ménager ce qu’on appelait des « arrangements » avec leurs enfants, donnant la terre à l’un d’entre’eux, à charge par lui de fournir certaines redevances ou capital à ses frères et sœurs. Il résultait de ces « arrangements » que, fréquemment, le premier s’obérait outre mesure, tandis que les autres dépensaient sans profit leur part d’héritage. Après un petit nombre d’années, les uns et les autres se trouvaient également dénués de ressources et réduits à louer leurs bras pour se procurer des moyens d’existence.

Ce fut ainsi que naquit au Canada la classe des prolétaires.

Alors, un certain nombre de Canadiens se décidèrent à placer leurs petits capitaux sur des terres nouvelles, pour éviter le gaspillage qui s’étendait autour d’eux. Mais ils se trouvèrent vis-à-vis des spéculateurs anglais qui avaient accaparé toutes les terres les mieux situées. On sait que dans les premiers temps, le gouvernement anglais avait concédé d’immenses portions de territoire avec une prodigalité inconsidérée. Les prétentions de ces détenteurs étaient exorbitantes et auraient promptement absorbé, en les ruinant, les faibles ressources des acheteurs. Les Canadiens reculèrent. Beaucoup de spéculateurs préférèrent laisser leurs terrains en friche et attendirent l’avenir. Cette sorte d’hommes a été funeste dans toutes les colonies. On ne saurait s’imaginer jusqu’à quel point elle le fut au Canada. Combien différents étaient alors le système des spéculateurs et celui des seigneurs.

La couronne anglaise possédait, à la vérité, enclavées dans l’intérieur, d’immenses étendues de terre en friche et libres encore ; mais dans ce pays souvent montagneux, il était presqu’impossible de former aucune exploitation agricole, faute de communications. Ce ne fut guère que vers 1850 que l’on commença à ouvrir ça et là quelques méchantes routes qui permirent aux pauvres colons de pénétrer dans ces contrées ; on en vit quand même plus d’un porter sur ses épaules son grain et ses provisions.

Le résultat d’un tel état de chose était que les riches seuls pouvaient acheter des terres accessibles ; ceux seulement dont le courage et l’esprit d’entreprise dépassaient la moyenne, pouvaient hasarder des défrichements dans les pays perdus de l’intérieur et des montagnes. La masse commune des prolétaires, dont la foule croissait d’année en année, restait ainsi dans ces paroisses à l’état de journaliers besogneux : situation bien précaire dans un pays où le manque de capitaux et la rigueur de l’hiver rendent le travail salarié rare et peu fructueux. De là l’entraînement d’une partie de la population vers les pays limitrophes des États-Unis où l’attirait l’appât d’un salaire plus élevé et plus constant.

Nous avons dit, d’autre part, que le gouvernement n’avait encore rien fait pour la colonisation. Les tentatives d’établissements dans les cantons avoisinant les seigneuries, ces rares tentatives ne furent alimentées que par le courage et l’amour du travail de jeunes gens intelligents. Le gouvernement ne fit rien pour leur venir en aide.

Ce ne fut que vers 1845 que sollicité, pressé, il commença, enfin, à s’occuper plus énergiquement de la colonisation. Outre les grandes routes bien connues aujourd’hui et qui étaient déjà ouvertes à cette époque ; celles de Craig, Gosford, Lambton, Blandford, Shipton, et plusieurs chemins furent ouverts dans les principaux établissements, traversant les cantons et se bifurquant sur différents points. Plusieurs autres chemins d’embranchement furent aussi tracés et ouverts. Les citoyens des villes de Québec et Montréal s’occupèrent en outre d’accélérer la marche de la colonisation. Des associations se formèrent dans chacune de ces villes, afin de faciliter aux Canadiens les moyens d’établissement. Des mémoires adressés au gouvernement attirèrent son attention et furent appréciés avec générosité.

Pour seconder de si belles espérances, la nécessité de faire de vigoureux efforts devint impérieuse. On déploya partout beaucoup de zèle et d’ardeur. Les colons des cantons, qui n’ignoraient pas ce que l’on faisait pour eux, reprirent un peu de confiance et se bercèrent pendant quelque temps des douces illusions d’un meilleur avenir. Cependant, comme toutes les entreprises qui ne reposent que sur l’enthousiasme et ne s’appuient pas sur des mesures pratiques, celle-ci manqua d’activité à un tel point qu’une nouvelle crise devint imminente. Les moyens d’arrêter l’émigration et de favoriser les intérêts de la colonisation étaient encore à trouver. C’en était donc fait de la colonisation. Les nombreux colons qui venaient de se mettre en route pour les défrichements, avec l’espoir d’obtenir des secours, se virent contraints d’abandonner leurs projets, après avoir dépensé ce qu’ils possédaient, pour reprendre les durs travaux des chantiers de construction navale ou autres, dans les villes. Et dès ce moment, l’on vit se manifester, d’une manière très alarmante la fièvre de l’émigration aux États-Unis.

Le mal était constant ; nos cantons se dépeuplaient à vue d’œil. La presse gémit d’un spectacle aussi désolant ; les hommes sérieux, inspirés par de nobles sentiments, tâchèrent d’en arrêter le cours. Le prêtre, le premier, le plus courageux et le plus dévoué des amis du peuple, comprenant le rôle que lui imposait la circonstance, s’empressa avec le zèle ardent de la charité qui le caractérise, d’élever la voix pour demander justice et protection.

Disons que ce ne fut qu’avec les années que le gouvernement toujours de plus en plus sollicité, finit par faire disparaître les causes principales de l’émigration ; notamment celle que constituait le système anti-national de la vente d’immenses quantités de terre à des particuliers qui ne voulaient pas la colonisation du pays mais seulement l’exploitation du peuple colonisateur ; puis, le manque de communications ; enfin, le mauvais système de voiries qui existait déjà. Avec les années, disons-nous, tout cela fut amélioré, renouvelé ; on travailla ferme au rétablissement des Cantons de l’Est ; on colonisa le Saguenay et l’on ouvrit plusieurs autres centres. L’élan était donné. Aujourd’hui, il y a de la place pour tout le monde et de l’ouvrage pour tous les bras.