Revue anglaises - La Femme nouvelle

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Revue anglaises - La Femme nouvelle
Revue des Deux Mondes4e période, tome 130 (p. 457-468).
Revues étrangères – Revues anglaises : La femme nouvelle


Un vent de révolution souffle, depuis quelque temps, sur l’Angleterre ; et c’est comme si, fatigués d’un trop long attachement à leurs coutumes d’autrefois, nos voisins s’apprêtaient maintenant à tout renouveler d’un seul coup. Je ne parle pas ici de la politique, où il semble -cependant que de graves changemens soient en train de s’accomplir : car on sait que les divisions séculaires des partis anglais ne gardent plus désormais qu’une valeur nominale ; que rien ne subsistera bientôt des programmes anciens, ni même de l’ancien esprit politique anglais ; et que la patrie de l’individualisme s’imprègne tous les jours plus profondément de principes socialistes ou, si l’on aime mieux, élatistes. Et la crise politique se double d’une crise religieuse, la plus forte assurément qui se soit produite dans ce siècle. Sous les attaques multipliées des sectes dissidentes, l’autorité traditionnelle de l’Église anglicane faiblit et s’effondre, au grand profit de la propagande catholique ; les appels pour « le fonds de défense de l’Église nationale » restent sans écho dans le public, malgré l’appui incessant que leur prêtent les plus grands noms de l’aristocratie ; et déjà certains écrivains envisagent sérieusement la possibilité d’une adhésion officielle de l’Angleterre au catholicisme.

Ce sont là de clairs indices d’un état nouveau ; mais peut-être le renouvellement est-il plus sensible encore qui s’opère, au même instant, dans les mœurs et dans les idées. Ouvrez une revue, un journal anglais. Il n’y est question que de la nouvelle critique, du nouveau roman, et de vingt autres nouveautés dont quelques-unes vraiment assez imprévues. Je serais fort en peine, par exemple, de déterminer en quoi la nouvelle critique diffère au juste de l’ancienne ; mais le fait est qu’elle existe, et je n’en veux pour preuve qu’un long article publié dans la New Review de juin par M. Runciman, avec, en manière d’épigraphe, cette pensée du Dr Johnson : « La civilité réciproque des auteurs est une des scènes les plus risibles de la grande farce qu’est la vie. » La nouvelle critique consisterait-elle, suivant cette devise, à rompre avec les fâcheuses traditions de la courtoisie entre auteurs, pour revenir aux vieilles habitudes de franchise qui, bien plus encore que sa critique même, ont rendu immortel le Dr Johnson ? M. Runciman, en tout cas, ne ménage point les dures vérités à ceux qu’il appelle les « vieux critiques ». A l’un d’eux il reproche (j’oubliais d’ajouter qu’il s’occupe seulement de critique musicale) son inaptitude à jouer du piano, à l’autre le retard qu’il a mis à deviner le génie de M. Paderewski, à un troisième son peu de variété dans le choix de ses métaphores. Ou plutôt je m’aperçois que c’est lui-même qui accuse les « vieux critiques » de manquer de civilité à l’égard des « nouveaux » : mais ceux-ci, comme on voit, sont hommes à rendre la pareille.

Il me serait plus facile de définir le nouveau roman : car sur ce point ce n’est pas un seul article, mais au moins une dizaine que je pourrais consulter, tous parus dans les revues anglaises de ces mois derniers. Le nouveau roman anglais diffère surtout de l’ancien en ce qu’il est sexualiste. Le mot est nouveau, lui aussi ; mais au train dont on l’emploie il aura vite vieilli. Il désigne, autant que j’ai pu le comprendre, une littérature où une grande part est faite aux particularités des sexes, et aux problèmes divers, physiologiques, moraux, et sociaux, qui résultent de l’organisation dissemblable de l’homme et de la femme. Le sexe, c’est en effet le seul sujet où paraissent s’intéresser désormais les lecteurs anglais. « Qu’un écrivain, dit Mrs Crackanthorpe dans la Nineteenth Century, qu’un écrivain produise aujourd’hui un roman ou une pièce traitant d’autre chose que des phénomènes moraux qui caractérisent l’homme et la femme : et si exquis que soit son style, si profonde et subtile son émotion, si délicate sa fantaisie, le public, d’un commun accord, rejettera son œuvre. »

Aussi romanciers et dramaturges ne traitent-ils que de ces phénomènes : et l’on entend bien qu’ils n’y mettent pas la discrétion des écrivains d’autrefois. Car à dire vrai, Dickens aussi, et Thackeray, traitaient des « phénomènes moraux » qui caractérisait l’homme et la femme ; ils en traitaient par ce même fait qu’ils introduisaient dans leurs romans des hommes et des femmes, s’efforçant ingénument de les montrer tels qu’ils les voyaient. Et pareillement tous les grands écrivains, depuis Homère jusqu’à notre temps. Que leur a-t-il donc manqué pour être sexualistes, et en quoi diffèrent-ils des nouveaux écrivains anglais ?

Mrs Crackanthorpe ne nous le dit pas, dans son ardente apologie de la sexualité en littérature ; mais il suffit de jeter un coup d’œil sur les romans et les drames anglais d’à présent pour s’en rendre compte aussitôt. La vérité est que ce que les Anglais appellent la littérature sexualiste correspond assez exactement à ce qu’a été naguère chez nous le naturalisme. Non contens de faire une part, dans leurs ouvrages, à la différence des sexes, les nouveaux auteurs anglais considèrent cette différence comme l’unique objet qui mérite de les occuper ; et non contens d’en étudier les phénomènes moraux, ils en décrivent et analysent à plaisir la partie physique, de telle sorte que ce n’est point tant leur sexualité que leur sensualité qui les distingue de Dickens et de Thackeray, et des anciens romanciers. De là vient leur succès auprès du public et de là aussi tant de protestations qu’ils soulèvent dans les journaux et les revues. Mais les protestations ne servent de rien contre un courant aussi fort ; et l’avènement du naturalisme dans le roman anglais n’en demeure pas moins un fait accompli. Ce n’est plus en Angleterre, désormais, que les mères françaises pourront s’approvisionner, en toute confiance, de romans pour leurs filles.

Encore ne faut-il point croire que les nouveaux romans anglais ressemblent absolument à ceux des naturalistes français. L’influence de la race subsiste et se fait sentir, malgré tout. Pour se complaire dans l’étude des sujets les plus scabreux, les romanciers anglais restent toujours, cependant, d’acharnés moralistes. Chacun de leurs romans est le développement d’une thèse ; et chacune des différences qu’ils constatent entre l’homme et la femme les conduit à réclamer quelque changement dans les relations présentes de l’homme et de la femme. Et que la plupart de ces romans sexualistes aboutissent à réclamer l’émancipation sociale et politique de la femme, c’est ce qui n’étonnera personne quand j’aurai dit enfin que la plupart de ces romans ont des femmes pour auteurs.

Des femmes, mais des femmes nouvelles : car c’est encore là une des nouveautés les plus considérables de la nouvelle Angleterre. The new woman, la femme nouvelle, il n’y a pas un terme qu’on trouve plus constamment répété dans la presse anglaise. Aussi bien Mrs Crackanthorpe propose-t-elle de l’appliquer à la nouvelle littérature elle-même, et de remplacer le mot de « roman sexualiste » par le mot, plus juste en effet, de « roman de la femme nouvelle ». Dans la littérature et dans la réalité, l’Angleterre possède dès maintenant un nouveau type de femme, et dont on peut dire, pour commencer, qu’il est en tout cas infiniment plus bruyant, plus remuant, plus encombrant que l’ancien.

« Il n’y a pas un des domaines jusqu’ici réservés à l’homme, que la femme ne menace, à présent, de s’approprier. Une à une les vieilles citadelles de la suprématie de l’homme sont attaquées et prises d’assaut. Diplômes de nos universités, doctorats de médecine et de philosophie, emplois d’éditeurs, d’inspecteurs, de maîtres d’usines, de romanciers, de brocanteurs, de dramaturges, de poètes, d’essayistes, la femme a envahi tout cela, et ce n’est encore qu’une faible partie de ce qu’elle entend conquérir. L’asile poudreux de la loi, lui-même, ne lui a point échappé : et pour être encore un phénomène assez rare, la femme-solicitor dorénavant existe. Au cours dont les choses vont, nous pouvons affirmer qu’il n’y aura pas dans vingt ans un seul métier où la femme ne fasse concurrence à l’homme, et même ne réussisse à le dépasser. Phénomène singulier, que rend plus singulier encore sa soudaineté : car c’est durant les vingt dernières années que nous avons vu tous ces changemens s’accomplir. Nous allons voir maintenant la femme-électeur et, comme conséquence inévitable, la femme-député, en attendant qu’il prenne fantaisie à nos sœurs et à nos filles de pénétrer dans la magistrature et dans le haut clergé. »

Ainsi parle un sage, M. Harry Quilter, dans un très remarquable article de la Fortnightly Review. Et tous ses confrères autour de lui font la même constatation, les uns avec une nuance d’aigreur ou de mélancolie, d’autres avec une résignation souriante, et quelques-uns sur le ton d’un enthousiasme lyrique. Tel un pasteur, le révérend Harry Jones qui, dans le Sunday at Home, réclame pour les femmes, au nom de l’Évangile, le droit de voter et l’égalité civile. « Notre-Seigneur en effet n’a-t-il pas dit que quiconque accomplissait la volonté divine était par là même Son frère, et Sa sœur, et Sa mère ? L’homme, la femme, la jeune fille sont donc non seulement placés sur le même rang, mais élevés en commun à l’honneur suprême d’une intime parenté avec le Fils de l’Homme. Ainsi il n’y a point de distinction de sexe dans le royaume des cieux. Aux yeux du Christ, la femme doit prendre la place qui lui est due, et obéir en commun avec l’homme aux grands devoirs de la vie. »

Le devoir de voter et de siéger dans les parlemens aurait-il été, « aux yeux de Jésus-Christ », aussi grand et aussi essentiel qu’il parait l’être aux yeux du révérend Harry Jones ? La question, au surplus, est d’assez peu d’importance, car la femme nouvelle anglaise ne semble guère se soucier du Christ. Son unique préoccupation est de rejoindre l’homme dans toutes les directions où, depuis des siècles, il a été seul à marcher, de le rejoindre et de le distancer. Ou plutôt on dirait que l’unique préoccupation de la femme nouvelle n’est pas de distancer l’homme, mais de le supprimer ; caria haine contre l’homme, plus encore que son ambition de femme, se montre clairement dans tout ce qu’elle fait. Elle n’admet point qu’on lui accorde des titres, des honneurs, équivalens à ceux qu’on réserve à l’homme : ce sont les mêmes qu’elle réclame, et ses réclamations ont d’autant plus de chances de succès qu’elle n’est tenue vis-à-vis de son ennemi à nulle réserve de galanterie. Sans compter que l’homme, pour haï qu’il se sente, ne peut guère se résigner à la haïr à son tour, et qu’il n’y a pas une de ces réclamations de la femme nouvelle qui ne trouve aussitôt des hommes pour l’appuyer.

C’est, par exemple, un bachelier ès arts d’Oxford qui vient, le premier, de demander pour les femmes l’admission aux grades supérieurs dans les doux grandes universités de l’Angleterre. Il raconte, en faveur de sa thèse, les héroïques exploits d’une jeune fille, miss Grâce Chisholm, passionnée de sciences, ou plutôt de diplômes, et dont il nous dit lui-même qu’elle est « incomparable dans l’art de passer des examens. »

Cette jeune fille parait en effet avoir pour les examens une attraction surnaturelle, comme d’autres pour les voyages ou pour les exercices du sport. En 1892, elle a réalisé — sans qu’il y eût à cela d’ailleurs la moindre utilité pratique — le tour de force de passer simultanément un examen de mathématiques à Oxford et un autre à Cambridge. Mais elle ne s’en est point tenue là. En 1893 elle est allée à Gœttingue, où elle a passé encore un grand nombre d’examens, qu’est venu enfin couronner, en avril dernier, un beau diplôme de docteur en philosophie, magna cum laude (la mention summa cum laude étant à peu près hors d’usage). Mais pour en arriver à ce magnifique résultat, on peut bien dire que miss Chisholm a mis en émoi toute l’université de Goettingue, et par contre-coup le monde universitaire allemand tout entier. Car il est dans l’instinct de ces héroïnes de viser toujours aux conquêtes impossibles : et pour obtenir l’autorisation de passer son examen de docteur, miss Chisholm a dû, après des mois de démarches, solliciter directement, en audience privée, les ministres à Berlin.

Et voici qu’après avoir, comme on l’a vu, bouleversé l’Allemagne, elle est en train d’amener une révolution dans les coutumes séculaires des universités anglaises. Depuis longtemps en effet celles-ci sont ouvertes aux femmes, à l’exception de deux, Oxford et Cambridge, auxquelles il faut joindre encore en Irlande l’université de Dublin. Et c’est contre cette exception que proteste le bachelier ès arts de la Fortnightly Review, brandissant en guise d’argument l’exemple de miss Chisholm. « En refusant leurs grades aux femmes, dit ce galant bachelier, les trois universités se mettent en révolte contre l’Europe entière. » Et il ajoute que, d’ailleurs, le but de sa protestation est simplement de s’élever contre une injustice, que l’admission des femmes aux grades d’Oxford et de Cambridge ne saurait avoir pour elles aucun avantage pratique, sinon de leur donner, en échange d’une somme de huit livres sterling, un diplôme dont elles peuvent se procurer l’équivalent dans dix autres universités.

Un professeur de philosophie d’Oxford, M. Thomas Case, a pris la peine de répondre, dans la Fortnightly Review de juillet, à ce bachelier anonyme. Encore s’attend-il à soulever dans le public « une tempête d’indignation ». Mais il estime qu’il a le droit et le devoir de se prononcer sur un sujet de ce genre, ayant enseigné à Oxford durant plus d’un quart de siècle.

Et il nous apprend d’abord que la campagne engagée par le bachelier ès arts n’est que la suite de nombreuses campagnes antérieures dont chacune a eu pour effet défaire accorder aux femmes de nouveaux privilèges, dans les règlements de l’université. Non seulement les femmes sont admises, dès aujourd’hui, à la plupart des examens d’Oxford, mais elles y jouissent encore d’avantages exceptionnels. Elles sont dispensées de répondre sur le latin et le grec ; elles peuvent passer l’examen du second degré sans s’être d’abord présentées au premier ; elles n’ont à justifier d’aucun stage. Un seul droit leur est refusé, celui de devenir bachelier ès arts : et cela pour cette raison décisive que le grade de bachelier ès arts confère à celui qui l’obtient le titre de membre permanent de l’université. — Pourquoi donc, demandera-t-on, les femmes ne pourraient-elles pas devenir membres de l’université d’Oxford ? — M. Case en énumère longuement les motifs, dont quelques-uns risqueraient de paraître trop spécieux ou nécessiteraient trop de commentaires. Mais de son argumentation il résulte, en résumé, que l’Université d’Oxford a été destinée, de par les lois mêmes de son organisation, à être exclusivement une université pour hommes. Le cours des études, le régime de vie des étudians, tout y rend impossible la cohabitation de personnes des deux sexes.

C’est que le professeur Case admet encore, suivant la manière ancienne, la nécessité d’une éducation différente pour les deux sexes ; tandis que, par un phénomène singulier, les nouveaux sexualistes paraissent conclure, des différences qu’ils constatent entre l’homme et la femme, à une égalité absolue de droits et de devoirs. « Aussi longtemps que Dieu n’aura pas inventé pour l’humanité quelque autre moyen d’engendrer, dit le professeur Case, la pureté de la femme devra rester une des conditions de la vie sociale. La différence des sens entraîne une différence absolue dans l’éducation physique, intellectuelle et morale de l’homme et de la femme. Et pour m’en tenir à l’éducation morale, j’affirme que l’homme peut lire et entendre maintes choses que la femme doit ignorer ; j’affirme en outre que l’homme et la femme doivent être élevés séparément, qu’ils ne doivent pas être admis ensemble à étudier Aristophane et Juvénal, à disséquer dans les laboratoires d’anatomie et de physiologie. C’est déjà une chose assez répugnante que les jeunes filles anglaises d’à présent soient autorisées à lire des livres dont rougiraient leurs mères. »

Et le professeur Case s’étonne, en terminant, de cette fièvre d’ambition qui pousse les femmes à réclamer des droits où elles ne sauraient prétendre, tandis qu’il leur est permis d’obtenir des droits équivalens dans tant d’autres universités, sans compter les innombrables écoles supérieures qu’on a fondées expressément pour elles. Mais qu’importent ces écoles à la femme nouvelle ! Rivaliser avec l’homme, le chasser tour à tour de tous les domaines que l’usage des siècles lui avait réservés, voilà l’unique entreprise qui la tente désormais.

Si encore, en échange de ces nouveaux privilèges, elle se résignait à abandonner les anciens, si elle consentait à payer ses victoires de quelques sacrifices ! C’est à quoi l’invite M. Quilter, dans l’article que j’ai eu déjà l’occasion de citer. Il voudrait que la femme ait le courage de choisir une bonne fois entre son rôle de jadis et le rôle nouveau qu’elle aspire à jouer. « Mais au lieu de cela, dit-il, nous la voyons résolue à garder tout ensemble ses prérogatives anciennes et ses nouvelles conquêtes, réclamer tout ensemble les droits d’une égale, les immunités d’une protégée, et le respect que l’on doit aux êtres supérieurs : et je ne connais d’équivalent à leur cas que celui des acteurs, qui, dans ces dernières années, se sont accoutumés à requérir la situation d’hommes du monde, tout en continuant à s’affranchir des obligations et des devoirs du reste de la société. »

Il faudra bien cependant, ajoute M. Quilter, que la femme nouvelle prenne un jour son parti de sa nouveauté. « Elle demande qu’une égalité absolue de morale, de liberté, d’occupations, soit admise entre l’homme et elle, que toutes les fonctions soient communes aux deux sexes. Mais pour que se réalise un pareil idéal, n’est-il pas indispensable que la femme renonce à ses vieilles traditions de fidélité, d’obéissance, de modestie et de pureté, et que l’homme d’autre part renonce à ses vieux devoirs de respect, de protection, de galanterie envers elle ? N’est-il pas indispensable aussi que, pour rétablir l’égalité des sexes, la femme abandonna toute préoccupation de se rendre belle et de plaire ? Elle n’aura plus désormais ni assez de loisirs ni assez d’argent pour ces soins futiles : et peut-être verrons-nous ces soins transférés à l’homme, qui étant plus vigoureux et plus résistant à la tâche, trouvera plus de momens à y consacrer. Et avec la toilette, combien d’autres institutions sociales devront disparaître plus importantes encore, ne serait-ce que les deux institutions du mariage et de la famille ! »

Le fait est que ces deux institutions sont très menacées, à en croire non seulement les adversaires, mais les avocats même de la « femme nouvelle ». La statistique, d’ailleurs, suffirait à le prouver. D’un article de Mrs Gordon dans la Nineteenth Century il résulte que, sur 1 486 jeunes femmes sorties des universités et écoles supérieures anglaises, deux cents à peine se sont mariées. Et Mrs Gordon ajoute que la proportion des mariages diminue considérablement à mesure qu’augmente le degré d’instruction. C’est que la femme nouvelle méprise le mariage ; elle ne se fait point faute de nous l’affirmer. Une bonne moitié des derniers romans sexualistes sont ouvertement des thèses contre le mariage, représenté tantôt comme une contrainte odieuse, tantôt comme la pire des dégradations. Et l’on comprend qu’il y ait là un motif croissant d’inquiétude pour tous ceux qui gardent encore quelque souci de l’idéal social d’autrefois.

« Chose étrange, écrit Mrs Elisabeth Bisland dans la North American Review, voici qu’en même temps que l’instruction se développe, la sagesse décroit. Voici qu’après avoir bâti de ses mains, à travers de longs siècles, le temple sacré de la famille, la femme s’apprête à le démolir. Sous prétexte de garantir son individualité, elle se dérobe au seul rôle qui soit vraiment digne d’elle, au rôle d’épouse et de mère. Elle veut être libre, et elle ne s’aperçoit pas que la liberté qu’elle réclame, si même elle était possible, la déposséderait du plus beau privilège de son sexe. »

Les revues anglaises et américaines sont remplies de protestations de ce genre, qui prouvent bien, par leur nombre même, la réalité et la gravité du danger qu’elles signalent. Mais elles prouvent en même temps que devant les progrès incessans de la femme nouvelle, le type de la femme « ancienne » n’a pas entièrement disparu, car ce sont des femmes, le plus souvent, qui s’élèvent ainsi contre un mouvement qu’elles jugent contraire aux véritables intérêts de leur sexe. Aussi bien M. Quilter lui-même reconnaît-il, en terminant son article, que ce mouvement dont il s’inquiète si fort ne se produit peut-être qu’à la surface de la société anglaise, et que la majorité des femmes de son pays restent fidèlement attachées à l’idéal féminin des siècles passés. « Le fond du caractère de la femme, dit-il, n’a point changé. Voyez par exemple les journaux qu’elle lit, ses jeux, ses occupations favorites : vous n’y trouverez aucun indice d’une évolution, rien qui dénote une aspiration vers un but nouveau. Le Lady’s Pictorial, le Woman’s World, la Queen, continuent à entretenir surtout leurs lectrices de la mode du jour et des menus événemens mondains. Loin de moi la pensée de les en blâmer ; mais n’est-ce point la preuve que les femmes et les jeunes filles anglaises restent parfaitement étrangères à toute idée de révolution ? »

Le mal n’existe encore qu’à la surface, et M. Quilter ne croit pas le moment venu de désespérer. Mais il demande à la femme anglaise de choisir décidément entre son rôle ancien et le nouveau rôle qu’on l’invite à jouer. « Faites-nous savoir, lui dit-il, lequel de ces deux partis vous paraît le plus digne de vous : ou bien de chercher de nouvelles sanctions et de nouvelles missions, et de poursuivre contre nous une lutte où vous n’avez rien à gagner, ou bien de rester telle que nous vous avons connue — et aimée — de tout temps, notre soutien dans la tâche et la lumière de notre vie. Ah ! si vous pouviez revenir simplement à votre idéal d’autrefois ! Si vous pouviez recommencer à ne vous préoccuper que de plaire et d’aimer ! Ce serait en vérité le plus heureux progrès que vous puissiez faire. Car il n’y a rien au monde d’aussi beau ni d’aussi fort qu’une femme, à la condition qu’elle ait le courage de rester femme, et de remplir le rôle que Dieu lui a confié ! »

Un article de M. Richard Davey sur la « Condition présente de la femme en Turquie », dans la Fortnightly Review de juillet, présente le contraste le plus singulier avec toute cette littérature de la femme nouvelle. Non pas, cependant, que la femme turque n’aspire, elle aussi, à se renouveler, et que le vent de révolution qui souffle sur l’Angleterre ne se fasse un peu sentir jusqu’au fond des harems de Constantinople. Une dame turque, qui parle l’anglais admirablement, et qui est de plus une excellente musicienne, disait récemment à M. Davey que sa situation et celle des autres femmes de sa race leur devenait tous les jours plus intolérable. « Songez donc, n’est-ce pas une chose terrible que moi, qui suis passionnée de musique, et à qui mon mari serait si heureux d’être agréable en toute chose, je ne puisse de ma vie aller dans un théâtre ni dans un concert ; qu’il me soit à jamais interdit de sortir des limites de l’Empire ottoman, et que tout échange d’idées me soit impossible avec les femmes en compagnie desquelles je suis condamnée à vivre ? Plus une femme musulmane acquiert d’instruction, plus son sort devient misérable ; et cela ne cessera que le jour où, suivant le vœu de Fuad-Pacha, nous aurons enfin obtenu notre complète émancipation. Mais, croyez-moi, il ne se passera plus beaucoup de temps avant que ce cher rêve ne se réalise. Les femmes de Turquie sont en général fort intelligentes, plus intelligentes même que leurs maris ; et il se forme entre nous un esprit de corps qui ira toujours grandissant. En 1892, le Sultan nous avait ordonné de porter un voile d’une forme aujourd’hui hors d’usage, le yashmak, pendant toute la durée du Ramadan. Trois jours nous obéîmes ; mais, le quatrième jour, toutes les femmes de Constantinople, sans exception, refusèrent de porter le yashmak, et depuis lors Sa Majesté a tout à fait renoncé à intervenir dans le détail de notre toilette.

« Ajoutez-y que chez les hommes aussi, au contact de la société européenne, le désir grandit sans cesse d’un régime nouveau : la vanité de nos maris est blessée quand ils se disent qu’il leur est interdit de montrer leurs femmes, qui ont cependant de plus beaux yeux, et des bijoux plus précieux que les dames les plus à la mode du corps diplomatique. Et je vous certifie que si l’on organisait un plébiscite parmi les femmes turques, leur donnant à choisir entre leur condition présente et un régime de liberté à l’européenne, le vote serait à peu près unanime en faveur de ce dernier parti. N’est-il pas ridicule qu’un mari ne puisse pas aller dans les magasins au bras de sa femme, mais soit tenu de marcher à douze pas derrière elle ? »

Les paroles de cette dame paraissent avoir presque convaincu l’écrivain anglais : car les yeux des femmes, leur sourire, et la musique de leur voix resteront longtemps encore les armes les plus sûres du mouvement féministe. Mais on devine que, s’il avait dû s’en tenir à ses observations personnelles, M. Richard Davey n’aurait point jugé en des termes aussi amers la condition présente de la femme musulmane. Il reconnaît tout au moins que la grande majorité de ces femmes se trouvent parfaitement heureuses de la vie qui leur est faite, que leurs maris sont pour elles pleins d’indulgence et de soin, et que, sauf le droit d’aller au théâtre et dans les salons, il n’y a guère de liberté qui ne leur soit permise. « Elles peuvent passer toutes leurs journées hors de chez elles, courir les boutiques, rendre visite à leurs amies, se transporter où il leur plaît en compagnie de leurs suivantes et de leurs enfans. Beaucoup d’entre elles sont instruites, et quelques-unes même comptent aujourd’hui parmi les plus célèbres écrivains de la Turquie : telles Zafir Hanoum, qui a publié des traductions de sept langues différentes, Gulnare Hanoum et Leila Hanoum, qui ont écrit des poèmes pleins de fraîcheur et de sentiment. Leila Sultan, la fille d’Abd-el-Hamid, est une musicienne des plus habiles. Et une autre dame turque, Fatma Hanoum, s’est mise à la tête d’une importante campagne pour le relèvement de la condition des femmes dans les classes inférieures de la société. »

Il y a bien une loi qui défend aux femmes turques de divorcer sans le consentement de leur mari. Mais M. Davey nous affirme que cette loi n’empêche pas les divorces d’être plus fréquens en Turquie qu’ils ne sont même aux États-Unis. La femme, en effet, a mille moyens infaillibles d’obtenir le consentement nécessaire : il lui suffit par exemple de témoigner à son mari une mauvaise humeur obstinée, ou de faire mine de lui désobéir. « C’est ainsi que des jeunes femmes âgées de moins de vingt ans ont déjà divorcé et se sont remariées une douzaine de fois. Un très haut personnage de Constantinople s’était marié il y a quelques années avec une jeune fille très riche, très instruite, et d’excellente famille, mais qui avait, paraît-il, un caractère détestable. Un an ne s’était point passé que le mari et la femme avaient divorcé et s’étaient remariés chacun de son côté. Mais bientôt la dame, fatiguée de son second mari, divorça de nouveau. Elle prit une place d’institutrice dans une école supérieure de jeunes filles à Scutari, devint bientôt gouvernante des enfans de la Khédive, et entra si avant dans l’estime de cette princesse qu’elle est aujourd’hui devenue son secrétaire particulier. Elle est venue en cette qualité, l’année dernière, à Constantinople, et dans un banquet à Yldiz-Kiosk elle s’est trouvée placée à table à côté de la troisième femme de son premier mari. »

Peut-être même les hommes, en Turquie, seraient-ils plus disposés que leurs femmes à se plaindre du régime matrimonial que leur a imposé le Prophète : car, pour agréable que puisse être la possession de quatre épouses légitimes, elle impose aux maris des charges et des frais souvent au-dessus de leurs forces. Mahomet a rendu difficile aux femmes l’accès du paradis ; mais, tout en leur témoignant un profond mépris, il n’a rien négligé pour leur assurer dans ce bas monde une existence tranquille et commode. Il a notamment exigé que le mari traitât ses quatre femmes avec une égalité absolue ; et les maris turcs sont tenus en conséquence d’offrir à toutes leurs femmes les cadeaux que l’une d’entre elles s’avise de leur demander. Ainsi encore ils ne peuvent divorcer sans rendre à la femme répudiée jusqu’à la dernière piastre de sa dot, sans compter les sommes que leur coûte l’entretien du harem, avec l’énorme quantité d’esclaves et de domestiques dont il est rempli. De telle sorte que l’on peut s’attendre à voir un jour ou l’autre les mahométans réclamer eux-mêmes d’être dépossédés de leur droit de polygamie et entreprendre une campagne pour l’émancipation de leurs femmes.

Je ne veux pas quitter les revues anglaises avant d’avoir signalé encore, dans la Fortnightly Review de juin, la réponse — si longtemps attendue — de M. Herbert Spencer au livre de M. Balfour sur les Fondemens de la croyance. Mais l’attente du public a été quelque peu déçue. M. Spencer, en effet, n’aime pas la polémique : il y apporte le plus souvent un ton de mauvaise humeur et de lassitude qui n’est guère pour renforcer l’intérêt de son argumentation. Et le plus clair de son argumentation paraît consister, cette fois, à accuser M. Balfour d’être « anthropocentriste », et de rétrograder ainsi vers une conception de l’univers désormais dépassée. M. Spencer reconnaît d’ailleurs que c’est pour les agnostiques eux-mêmes une source de grand chagrin de ne pas être mieux renseignés qu’ils ne sont sur la vraie signification de l’univers. Il regrette seulement que M. Balfour se soit montré si injuste pour les bienfaits de la science. « Car enfin, dit-il, c’est la science qui a permis à l’humanité de progresser du boomerang au canon de cent tonnes, et de l’écriture primitive à des journaux dont il s’imprime vingt mille feuilles par heure. » Voilà certes deux beaux progrès ; mais je crains que M. Balfour n’en soit pas aussi reconnaissant à la science que M. Herbert Spencer.


T. DE WYZEWA.