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Revue canadienne/Tome 1/Vol 17/Le Colorado en 1880, I

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Collectif
Compagnie d’imprimerie canadienne (17p. 345-354).

LE COLORADO EN 1880.

Suivi de quelques réflexions sur les Etat-Unis en général.

ASPECT GÉNÉRAL.

En laissant le Kansas et après avoir traversé une bonne partie des prairies de l’Ouest, on rencontre un pays jeune encore, mais qui offre déjà la physionomie la plus étonnante et la plus curieuse : tout y est nouveau, étrange même, et les progrès de cette contrée autant que sa nature physique tiennent vraiment du prodige et de l’enchantement ; enfin quelques mois suffisent pour y bâtir une ville et pour convertir le désert en une plaine fertile : tel est le Colorado.

Denver, centre principal de l’État est situé vers le 39me degré de latitude, et son élévation est de 5,387 pieds au-dessus du niveau de la mer ; ses jolis faubourgs et ses rues bordées d’arbres en font une véritable oasis où s’agite une population pleine de sève et d’activité. La vue des Montagnes Rocheuses qui dominent à l’ouest de cette ville, est tout à fait grandiose, et l’effet produit par cette immense chaîne dont on aperçoit une étendue de plus de deux cents milles, est d’autant plus remarquable que l’Est n’offre de son côté qu’une nudité absolue. Ainsi deux choses bien distinctes frappent par dessus tout : la montagne et la prairie. Elles forment un spectacle imposant si l’on considère d’une part les soulèvements gigantesques de cette partie du globe, et de l’autre l’immensité du désert ; hors de là, il est inutile de rechercher une variété agréable et des détails riants : cette grande nature impressionne mais ne sourit pas. Le pays ne doit donc pas ses succès à des aspects particulièrement attrayants quoique remarquables en leur genre ; une toute autre considération y a attiré un peuple qui s’accroit tous les jours et dont l’avenir semble promettre une prospérité égale à celle des plus vieux États de l’Union. Les mines d’or et d’argent constituent pour le moment les principales ressources de la contrée que nous allons parcourir ; mais avant d’entrer dans des descriptions détaillées, je réclame le bénéfice des digressions comme une latitude nécessaire aux réflexions qui peuvent naître au courant de la plume.

Disons d’abord que la civilisation est assez avancée au Colorado, vu qu’une société toute formée s’y est établie presque spontanément après avoir été pour ainsi dire lancée d’un seul trait des bords de l’Atlantique dans cette nouvelle région. On peut donc s’aventurer sans crainte dans cette partie de l’Ouest, car les Peaux-Rouges de Fenimore Cooper, l’horreur du scalpe et les péripéties trop émouvantes du roman où l’antropophagie joue le plus grand rôle ne sont plus qu’à l’état de souvenirs ou d’illusions, et si les Utes, indigènes du Colorado se révoltent depuis quelque temps, il faut l’attribuer à des motifs peut-être plus que justifiables de leur part, et c’est sur quoi je reviendrai dans le cours de cette étude. Il y a encore les vagabonds (tramps) les aventuriers, les joueurs de profession (gamblers) qui errent çà et là, cherchant à exercer une industrie plus ou moins douteuse, mais on les évite facilement en agissant avec prudence et en les laissant se débattre avec la police, quand par hasard elle se trouve sur leur chemin. Donc rien n’oblige, malgré l’usage, de porter sur soi tout un arsenal. Le port d’armes est tolérable et même nécessaire dans certaines circonstances, mais il devient un abus ou dégénère en manie selon que l’on s’expose volontairement à des aventures inutiles et dangereuses, ou que l’on voyage dans une contrée paisible. Il y a une grande différence entre un simple touriste et un pionnier. L’un parcourt ordinairement des lieux fréquentés depuis longtemps, tandis que l’autre explore des espaces inconnus toujours remplis d’obstacles et de dangers. Ce dernier donc peut éprouver le besoin de se défendre, au lieu que le premier n’a qu’à se prélasser dans une voiture aussi agréable que commode. En effet, pourquoi un bon bourgeois dissimulerait-il sous ses habits poignards et pistolets ? Pour répondre à une attaque peut-être ; mais sur quoi fonderait-il cette appréhension ? Probablement sur quelques récits fantastiques qu’il aura lus avec une ardeur trop naïve, ou bien encore sur un certain amour du merveilleux et du terrible, sujet toutefois à se modifier sensiblement au contact de la réalité. Dans ce dernier cas, le roman tourne toujours à un héroïsme très suspect, s’il ne tombe pas dans le ridicule. Il y a de telles gens qui ne pensent qu’aux armes, ne portent que des armes et ne jurent que par les armes : mettez-les à l’épreuve, ils se sauveront au premier bruit ou tueront aveuglément le passant qui demande l’heure qu’il est. Il est facile d’éviter ces excès en suivant son chemin sans s’arrêter inutilement à ses illusions, et sans s’exciter d’une façon parfois grotesque ; cela vaut mieux que l’honneur de pourfendre le plus redoutable adversaire. Le calme et le courage moral font la force du voyageur ; ils sont les armes puissantes avec lesquelles il peut braver tous les obstacles et endurer la plus grande misère. D’ailleurs l’homme sage ne s’aventure pas sans prudence et ne craint pas sans motif ; il mesure consciencieusement ses actions et arrive toujours à bon port ; il suit enfin cette noble devise si bien connue des Canadiens : « Aime Dieu et va ton chemin, » et rien ne l’arrête dans sa course. Cet exemple importe grandement à quiconque entreprend de voir du pays ; autrement rien ne réussit, car les efforts et les sacrifices imposés par les voyages ne se réduisent qu’à une peine perdue et à des fatigues inutiles ; à moins que le voyageur ne soit d’une crédulité et d’une ignorance tellement invincibles qu’il prête une proportion exagérée aux différents objets qu’il rencontre. Il ne reste plus alors qu’à se rappeler le Rat de la Fable :

« Voilà les Apennins et voici le Caucase,
La moindre taupinée était mont à ses yeux. »

Malheureusement son ignorance et sa naïveté lui jouent* un vilain tour. Cela dit, revenons au Colorado.

Sans doute le lecteur ne s’attend pas à la description d’un fleuve, d’un lac important, d’une forêt où même d’une herbe plantureuse ; le désert qu’il a déjà entrevu lui en ôte certainement l’idée. Qu’il se figure plutôt des plaines semblables à la mer par leur étendue, imposantes dans leur silence et leur monotonie ; puis au bout de ces plaines, de hautes montagnes dont la crête découpe hardiment le ciel, mais d’ailleurs nues et stériles comme le désert qui les avoisine. Çà et là, d’énormes pics dressent leurs sommets enneigés, et semblent comme autant de géants imaginaires au milieu de cette révolution du globe. Long’s Peak, Gray’s Peak, Pike’s Peak, Mount Lincoln, tels sont les noms d’entre les plus fameux. Leur moyenne est de 14,000 pieds au-dessus du niveau de la mer, et l’idée seule d’une masse si élevée donne le vertige.

L’art du peintre, qui n’a encore rien dit au Colorado, aurait beaucoup à faire en s’inspirant de cette grande et morne nature qui souvent agit par surprises et atténue sa dureté au point de charmer par des spectacles aussi nouveaux que variés et inattendus. Ici c’est un lever de soleil qui embrase la plaine de ses rayons, frappe la grande chaîne des Rocheuses et la fait se détacher au loin comme un mur formidable ; là, vers midi, c’est un ton chaud d’une intensité de lumière rappelant les latitudes africaines ; enfin, quand l’astre du jour est à son couchant, des nuages empourprés se confondent avec la masse noirâtre de la montagne, se résolvent en mille couleurs, puis disparaissent insensiblement pour faire place à un crépuscule d’une sombre et mystérieuse féerie.

Combien merveilleuses et sublimes sont les beautés de la nature ! Que de physionomies, que d’aspects divers, et cependant, quelle unité, quelle harmonie ! Au Canada, la variété abonde : il y a des saisons fortement accusées, une chaleur tropicale, un froid intense, des forêts impénétrables, de vertes montagnes, des lacs ou plutôt des mers intérieures, enfin des fleuves qui ressemblent, on ne pourrait mieux l’appliquer, à des chemins qui marchent d’une allure noble et majestueuse. Cependant l’hiver fait disparaître une partie de ces beautés naturelles sous sa dure étreinte, mais ce n’est qu’une mort temporaire à laquelle succédera bientôt une vie toute nouvelle, aussi il faut voir à l’été comme le pays renaît et comme il se pare d’une luxuriante végétation ; l’œil et l’imagination sont sous l’effet d’une jouissance inexprimable, et il semble alors que la Nouvelle France ait le même partage, la même physionomie que la mère-patrie, c’est-à-dire le charme et la grâce. Mais dans la région lointaine que je m’efforce de peindre, un changement complet se fait sentir ; la prairie remplace la forêt, la montagne la colline, l’étang le lac, le torrent le fleuve. Grossi quelquefois par les orages, ce dernier sort de son lit, se déchaîne et entraîne tout dans sa course furibonde et dévastatrice. La débâcle fut si forte au mois de mai 1878, que Denver eut tous ses ponts enlevés en une seule nuit ; et pourtant le mince ruisseau qui passe au milieu de la ville est loin d’annoncer de telles colères.

CLIMAT.

Le climat du Colorado est d’un caractère tout particulier ; il est à la fois bizarre et charmant. Les saisons sont peu marquées, les pluies sont rares et la sécheresse qui en résulte est tellement grande que n’était son altitude, le pays serait tout à fait inhabitable. Les neiges presque perpétuelles des régions élevées, une brise constante, et l’irrigation des terres pratiquée sur une grande échelle, font le Colorado non-seulement salubre, mais productif.

Comme la pression de l’air diminue en raison de la hauteur, les personnes attaquées de l’asthme ou de phthisie pulmonaire y recouvrent la santé pourvu qu’elles aient quitté assez tôt un climat devenu fatal ou par ses rigueurs ou par son insalubrité. Malheureusement il arrive presque toujours que les gens se décident à changer de pays après avoir attendu trop longtemps ; aussi il n’y a rien d’étonnant que les localités salubres soient si remplies de pauvres malades se berçant d’un vain espoir de guérison, se cramponnant inutilement à un reste de vie, mourant enfin loin de leur famille et de leurs amis, sous un soleil radieux mais impuissant à arrêter les ravages de la maladie. Ces tristes exemples se répètent non-seulement à Denver, mais partout ailleurs et particulièrement dans certaines villes de France et d’Italie où l’on voit, chose bizarre, le plaisir coudoyer la souffrance, la narguer effrontément et présenter ainsi le contraste le plus pénible.

Pour être incontestablement favorable aux santés débiles, le Colorado ne fait pas pour cela de miracles, et tout bienfaisant que soit le soleil, il n’empêchera jamais qu’une maladie trop avancée n’accomplisse son œuvre de destruction. Un grand écrivain dit que : « tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et les royaumes ne valent pas le moindre des esprits ; » ainsi l’on ne peut attribuer au soleil qu’une puissance relative émanant d’une volonté supérieure qui régit tout selon sa sagesse éternelle.

Le climat de Denver est loin d’être aussi chaud qu’on se le figure d’abord ; la cause en est plutôt dans l’élévation du pays que dans sa latitude. Le thermomètre descend jusqu’à 15 et 20 degrés au-dessous de zéro (Farenheit). Il est vrai que ces froids exceptionnels ne sont pas de longue durée. Ils n’arrivent ordinairement qu’en décembre et janvier. Il faut dire aussi que l’intensité du froid diminue de beaucoup sur le haut du jour, à cause de la latitude, qui malgré tout conserve quelque influence ; mais il est parfois des nuits qui ne le cèdent pas en rigueur à celles du Canada.

L’on voit des gens qui arrivent à Denver sans vêtements d’hiver et qui s’étonnent des froids sévères qu’ils y éprouvent. Ils souffrent pour avoir négligé de prendre de bonnes informations avant d’entreprendre le voyage aux Montagnes Rocheuses. Avis donc à ceux qui ne sont pas encore prévenus. Les tempêtes de neige commencent très souvent en novembre et finissent en mars, quelquefois même en avril ; elles sont furieuses mais courtes aussi la neige ne parvient jamais à une épaisseur assez forte pour empêcher les voitures de rouler. L’usage du traineau n’est que fantaisiste. D’ailleurs l’inconstance de la température est tellement extraordinaire, et les changements si brusques qu’aujourd’hui il fait une chaleur assez sensible, tandis que demain il faudra mettre de la fourrure ; et cela continue alternativement pendant 4 ou 5 mois de l’année. Cependant l’abondance de la lumière compense largement les bizarreries du climat. Un ciel couvert est un ciel de deuil au Colorado, de même qu’une pluie un peu longue étonne et déconcerte.

Mais, chose étrange, il y a la monotonie de la lumière comme il y a celle des jours sombres : cela tient à la nature du pays et surtout aux caprices de notre imagination qui veut tout et ne veut rien, qui jamais ne se repose et qui poursuit constamment une insaisissable idéalité. Éclairez le désert il brillera d’une façon inerte et produira sur l’âme un sentiment invincible de tristesse et d’isolement, à cause de son silence et de son vide ; mais la même lumière n’a pas sitôt donné sur une scène variée que l’esprit se réveille, et les sentiments d’abord vagues et confus se dégagent par un mouvement nécessaire qui est la vie. L’homme est ainsi fait : il lui faut toujours du changement sans que pour cela il arrive toujours à quelque chose de définitif ici-bas ; il cherche, tâtonne, attrape çà et là quelques rares jouissances, et marchant d’illusions en illusions, n’ayant de réel que le chagrin et la douleur, il s’use enfin comme tout ce qui est matériel et passager ; l’âme seule devenue libre peut atteindre l’idéal qui lui est réservé, et cet idéal est Dieu, centre unique auquel doivent tendre nos facultés et nos désirs.

D’après ce qui précède on peut conclure que les prairies de l’Ouest et les Montagnes Rocheuses sont les privilégiées de la lumière ; mais il ne faut pas craindre d’ajouter qu’elles ont un cachet indéfinissable de mélancolie. Enfin il est à espérer que les malades ne s’effrayeront pas de cette appréciation, qui sous un certain rapport n’est pas aussi désavantageuse qu’on le pourrait croire ; au contraire la persistance de jours sans nuages est une des conditions nécessaires pour le rétablissement de ceux qui ont une santé délabrée et qui, après tout, n’ont que faire des fantômes de l’imagination.

S’il est important d’appuyer sur les qualités d’un climat, il l’est encore plus de faire connaître ce qu’il a de défectueux. Telle température, telle latitude peuvent réussir dans certains cas, tandis qu’elles sont nuisibles dans d’autres circonstances, soit en causant de nouvelles maladies, soit en aggravant celles déjà existantes. Si donc le climat du Colorado est favorable aux phthisiques, il engendre au contraire les rhumatismes et le catarrhe, à cause de ses fréquentes transitions du chaud au froid, de ses vents brusques, et d’une poussière telle qu’on en voit peu d’exemples dans d’autres pays. Cette dernière qui dit-on renferme beaucoup d’alcali, affecte particulièrement les fosses nasales et la gorge et détermine une inflammation plus ou moins grave de ces organes. Enfin la légèreté de l’air et l’excitation du système nerveux qui s’ensuit, font que les affections du cœur ne peuvent non plus être guéries ; elles s’y développent encore plus rapidement que le catarrhe et les rhumatismes, et finissent toujours d’une manière fatale.

Maintenant que l’on connaît le bon et le mauvais côté du climat de Denver, il reste à donner quelques conseils à ceux qui ont l’intention d’y venir chercher la santé. Il est bien entendu qu’il s’agit ici des poitrines faibles. Il faudra donc pour ces dernières éviter les montagnes pendant l’hiver, à cause du froid intense qui y règne et de l’excessive légèreté de l’atmosphère. Les cas d’érysipèle et de pneumonie compliquée de fièvre typhoïde se multiplient tous les jours chez les pauvres mineurs qui travaillent à une grande altitude, et presque tous succombent aux attaques de ces terribles maladies. Il n’y a qu’à consulter les registres des hôpitaux du pays pour se convaincre d’une telle assertion. Mais à l’époque des chaleurs, rien n’empêche d’aller habiter une région plus élevée et d’y camper commodément. Le fait de dormir sous la tente et de respirer continuellement un air pur donne de l’expansion aux poumons affaiblis et les ramène presque toujours à leur état normal. Il faut cependant agir avec prudence dans ce nouveau genre de vie, c’est-à-dire éviter toute fatigue et surtout les effets pernicieux d’une nourriture insuffisante ; enfin l’on ne peut trop recommander aux gens de se défier des vents refroidissants auxquels l’on est si souvent exposé dans la montagne.

L’exercice du cheval est aussi regardé comme très favorable aux personnes faibles ; il est d’ailleurs si répandu dans l’ouest qu’on peut le dire entré intimement dans les mœurs : hommes, femmes et enfants s’y adonnent avec une ardeur que rien ne saurait surpasser. Souvent le cavalier n’a pour toute noble conquête qu’un modeste brancho ; mais pas plus que les gens, les chevaux ne doivent être jugés à la mine, et ce qui au premier abord n’a qu’une apparence faible et débile, récèle parfois un courage à toute épreuve.

DENVER.

À part la saison d’été où l’on peut aller vivre à une grande hauteur, non-seulemeht sans crainte, mais encore avec profit, Denver et Colorado-Springs sont les endroits les plus agréables à habiter. Le fameux Pike’s Peak, sur le sommet duquel le gouvernement a établi un observatoire météorologique, s’élève près de cette seconde ville. Peu loin de là est le Manitou Park avec le Jardin des Dieux (Garden of the Gods), ainsi que le Ute Pass, et d’autres curiosités naturelles qui méritent certainement d’être vues. Mais occupons-nous particulièrement de Denver. Il sera sans doute intéressant de connaître cette ville qui date à peine de 22 ans, alors que le Colorado lui-même ne se prêtait qu’à des campements d’essai. Les premières habitations que l’on y construisit coûtèrent le poids de l’or, à cause de la rareté des matériaux et de la longue distance qu’il fallait parcourir pour se les procurer. Le bois de charpente venait du Missouri, et la traversée des prairies, qui aujourd’hui se fait en 28 heures, durait alors six semaines.

Quant à ceux qui ne pouvaient se loger dans une maison un peu convenable, ils n’avaient d’autres ressources que celle de s’enfouir dans une espèce de caveau plus propre à serrer des légumes qu’à abriter des humains. Mais rien ne soutient tant le courage que l’ambition de la fortune ; la soif de l’or fait oublier bien des fatigues, que souvent l’on ne voudrait pas endurer pour un plus noble motif. Un petit ruisseau roulant des paillettes d’or, celui qui parfois devient torrent et que l’on connaît déjà pour avoir dévasté Denver, donna l’éveil aux mineurs, qui en le remontant arrivèrent aux montagnes où de grandes richesses les attendaient. Ce ruisseau qui porte le nom peu caractéristique de Cherry Creek, est aujourd’hui complètement méconnu, et loin de lui témoigner de la reconnaissance, on parle actuellement d’en détourner les eaux qui menacent de détruire ou d’infecter une partie de la ville. L’espace qu’occupe aujourd’hui Denver ne promettait d’abord que très peu pour l’avenir ; seulement la Platte (South Platte River) qui coule dans la partie ouest et qui arrose le pays sur une grande étendue, offrait de précieux avantages ; la limpidité de ses eaux ainsi que l’herbe assez abondante qui croissait sur ses bords, permettaient d’élever des troupeaux, et c’était déjà une raison d’établissement si toutefois le but principal, c’est-à-dire la recherche de l’or était d’autre part couronnée de succès.

Beaucoup des premiers colons du Colorado, furent des Canadiens-français venus en partie des États de l’Est ; il y a de tels endroits où ils sont assez nombreux pour réclamer quelque fois le ministère d’un prêtre parlant le français. Là où il faut du courage et de la persévérance, on rencontrera toujours ces braves compatriotes à la force herculéenne, passant gaiement à travers les plus grands dangers, emboîtant le pas aux missionnaires de la Foi et frayant aux timides un chemin que ceux-ci n’auraient jamais osé braver. La race canadienne a donné des preuves de son énergie native aux quatre coins de l’Amérique Septentrionale ; c’est-à-dire de la Baie d’Hudson à la Nouvelle-Orléans, de New-York à San Francisco ; et si les valeureux pionniers qu’elle a produits ne sont pas toujours parvenus à la fortune, ils ont du moins fortement contribué au développement de grandes et belles contrées, et cette gloire n’a rien à envier à la première.

Sans se baser sur un recensement récent et exact — car il n’en existe pas — on peut dire que Denver renferme actuellement une population de 30 à 35,000 âmes. Ses habitations sont généralement petites quoique gracieuses, mais l’on construit depuis quelque temps d’une façon plus large et plus confortable ; aussi la ville prend une apparence plus solide et semble se reposer sur un avenir certain. Beaucoup de maisons ont leur petit parc, mais l’on ne parvient à entretenir la fraîcheur de la pelouse et des arbres qu’à force de patience et de travail : il faut un arrosement continuel devant lequel les gens ne reculent pas et dont ils se font, au contraire, un agréable passe-temps. Les plantations de Denver consistent en érables, et en cotton-woods, peupliers d’une espèce inférieure, mais d’une pousse facile et prompte. Pour obtenir cette végétation, il a fallu creuser des fossés dans toutes les rues et y amener l’eau de la Platte au moyen d’un canal qui passe au-dessus de la ville. Les édifices les plus remarquables sont les Écoles Publiques ; elles sont au nombre de neuf et plusieurs milliers d’élèves des deux sexes y reçoivent leur éducation. Les hôtels sont généralement bien tenus ; le plus remarquable est le « Windsor » à peine terminé. Cet établissement vise à l’importance de celui de Montréal, mais il lui est de beaucoup inférieur.

C. N. Panneton.

(À continuer.)