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Revue des Romans/Charles de Bernard

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Revue des Romans.
Recueil d’analyses raisonnées des productions remarquables des plus célèbres romanciers français et étrangers.
Contenant 1100 analyses raisonnées, faisant connaître avec assez d’étendue pour en donner une idée exacte, le sujet, les personnages, l’intrigue et le dénoûment de chaque roman.
1839


BERNARD (Charles de).


LE NŒUD GORDIEN. Le Nœud Gordien est un recueil de nouvelles, parmi lesquelles la plus belle est, sans contredit, celle intitulée la Femme de quarante ans. C’est un renchérissement plein de grâce sur la Femme de trente ans, de M. de Balzac. L’observation y est parfaite dans sa finesse et sa subtilité ; chacun a connu et connaît quelque madame de Flomareil, toujours belle, toujours sensible, toujours décente, qui a graduellement changé d’étoile du pôle au couchant, qui en peut compter jusqu’à trois dans sa vie, dont le cœur aimant enfin a suivi assez bien les révolutions inclinées et l’orbite élargi du talent de Lamartine, des premières Méditations jusqu’à la Chute d’un ange. Les trois amoureux successifs, le commandant Garnier, Mornac, et le jeune Boisgontier, sont des personnages d’aujourd’hui du dernier vrai, saisis dans leur relief, et assemblés, contrastés entre eux dans des situations habiles, où le pathétique d’un moment cède vite au comique et à l’ironie. M. de Pomenars, le vieil oncle si fringant, et qui est le malin génie de l’aventure, semble avoir soufflé son esprit au romancier et tenir la plume en ricanant ; ou plutôt, personne ne tient la plume ; chaque personnage agit, se comporte, parle comme il doit, et si l’auteur se montre, ce n’est que pour les aider encore mieux à ressortir.

GERFAUT, 2 vol. in-8, 1838. — La jeune et belle baronne de Bergenheim habite avec son mari un ancien château, bâti dans une situation délicieuse. Parmi les habitués des salons de Paris dont elle faisait les délices, elle a distingué le vicomte de Gerfaut, amoureux égoïste, qui, un beau jour, vient la surprendre sa sa solitude. À cette rencontre, la jeune femme est troublée, car le vicomte a laissé dans son cœur de dangereux souvenirs ; elle commence toutefois par se fâcher ; puis après elle supplie qu’on la laisse en repos, et commande avec dignité qu’on s’éloigne pour ne plus revenir. Gerfaut, trop habile pour ne pas voir qu’il lui est permis d’espérer, reste et parvient même à devenir l’hôte du baron de Bergenheim. Bientôt Clémence découvre que le vicomte a fait sur son cœur une vive impression ; elle l’aime, mais, chaste et pure, elle combat avec une résistance héroïque la passion qui la brûle. Gerfaut flatte le mari, chasse avec lui, et a toujours l’adresse de quitter la chasse pour aller retrouver Clémence. Mais le baron de Bergenheim, averti enfin par un homme affreux, apprend l’intelligence des deux amants, trouve les lettres d’amour dont la lecture est encore le seul crime de Clémence, qu’il croit coupable, qu’il veut surprendre et punir. Il suppose un voyage à la ville où il doit rester quelques jours. Sa femme, épouvantée de ce départ, dont son cœur lui révèle les dangers, l’engage à rester le moins longtemps possible. La nuit du départ du baron, Gerfaut s’introduit dans l’appartement de Clémence, qu’il trouve assise sur un divan ; d’abord elle est épouvantée ; mais le bonheur de voir, d’entendre celui qu’elle aime, calme bientôt son effroi, et si elle tremble encore, c’est de ravissement et d’amour ! Déjà elle s’abandonnait aux caresses perfidement innocentes de son amant, lorsque la mousseline d’une porte vitrée s’agite doucement. Clémence est perdue ! Le baron entre avec la majesté de l’homme outragé ; sans même jeter les yeux sur son épouse évanouie, sans proférer contre le séducteur une parole de colère ou de menace, il l’emmène dans son appartement et lui demande une réparation : « Il ne faut pas, dit-il, que le moindre soupçon tache la réputation de celle à qui j’ai donné mon nom ; il faut que le monde ignore la cause du combat, et même qu’on ignore à jamais qu’il y a eu combat. Demain, une chasse au sanglier aura lieu, les deux combattants se placeront loin des autres chasseurs, dans un sentier où doit passer la bête, et, à un signal donné, celui que le sort aura désigné pour tirer le premier fera feu sur l’autre. » La chasse eut lieu ; le baron tomba sous la balle de Gerfaut. Clémence seule comprit que la blessure de son mari n’était pas un accident, elle seule connaissait la cause qui le ramenait mourant auprès d’elle. Le baron ne lui fit pas de reproches, car le désespoir de la pauvre femme était affreux ; il se contenta de lui dire qu’elle serait maudite si elle se donnait à son séducteur. Lorsque le baron est expiré, Clémence, à laquelle il n’avait pas donné le moindre signe de pardon, rendue insensée par la douleur et ses remords, s’élance dans la rivière par la fenêtre du balcon, et termine son existence. Quant à Gerfaut, il retourna à Paris, où il recueillit les plus brillants succès.