Revue des Romans/François Rabelais

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Revue des Romans.
Recueil d’analyses raisonnées des productions remarquables des plus célèbres romanciers français et étrangers.
Contenant 1100 analyses raisonnées, faisant connaître avec assez d’étendue pour en donner une idée exacte, le sujet, les personnages, l’intrigue et le dénoûment de chaque roman.
1839
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RABELAIS (François),
successivement moine, médecin, chanoine de Saint-Maur, et curé de Meudon ; né à Chinon vers 1483, mort vers 1553.


ŒUVRES DE MAÎTRE FRANÇOIS RABELAIS, anciennement publiées sous le titre de Faits et dicts du grand Gargantua et de Pantagruel, 3 vol. in-18, 1767. — Les mêmes, édition variorum, augmentée de pièces inédites, des songes drolatiques de Pantagruel (recueil de 120 caricatures au trait), ouvrage posthume, avec l’explication en regard, des remarques de le Duchat, Bernier, Motteux, l’abbé de Marsy, Voltaire, Ginguené, etc., et d’un nouveau commentaire historique et philosophique par MM. Esmangart et Éloi Joanneau, 9 vol. in-8, avec 12 grav. et 120 dessins, 1823-26. — Avant la publication de cette dernière édition, la plus belle et la plus recherchée était celle d’Amsterdam, 3 vol. in-4, 1741, ornée de fig., par B. Picard. — « Ce livre, dit la Bruyère, est une énigme inexplicable ; c’est le visage d’une belle femme avec des pieds et une queue de serpent, ou de quelque autre bête plus difforme ; c’est un monstrueux assemblage d’une morale fine et ingénieuse, et d’une sale corruption : où il est mauvais, il passe bien loin au delà du pire ; c’est le charme de la canaille : où il est bon, il va jusqu’à l’exquis et à l’excellent ; il peut être le mets des plus délicats. » Pour une certaine classe de lecteurs, Rabelais est le plus ancien et le plus gai des philosophes français. Pour quelques-uns, Rabelais n’est qu’un bouffon de cour, sur le compte duquel on met des anecdotes prétendues plaisantes, et presque toutes indécentes ou invraisemblables. Pour d’autres, c’est l’auteur d’une douzaine de contes ingénieux, mais qu’il faut souvent acheter par douze pages d’ennui. Pour d’autres, enfin, c’est un homme très-spirituel, très-instruit, très-capable même de penser fortement, mais qui, trop enclin à se jouer des idées des autres et des siennes, et surtout de ses lecteurs, a semé au hasard le burlesque et le plaisant, l’excellent et l’absurde, dans un roman que rendent à peu près inintelligible des allusions dont nous n’avons pas la clef, et un langage qui ne ressemble plus au français, tel qu’on le parle aujourd’hui.

Mettre en scène toutes les passions, tous les abus, tous les états, en un mot le présent tout entier, et tendre à réformer les vices et les mœurs par le ridicule, plus sûrement que par d’aigres déclamations, tel fut le but très-philosophique que se proposa Rabelais ; une allégorie charmante assigna jadis la folie pour guide à l’amour ; Rabelais voulut la donner pour interprète à la sagesse. Mais comment parler le langage dangereux de la vérité, comment exercer sur les abus les plus accrédités sa libre censure, sans compromettre sa sûreté personnelle, sans manquer le but de son ouvrage, en lui suscitant des persécutions qui lui auraient imprimé la couleur d’un parti ? Rabelais chercha un passe-port pour toutes ces hardiesses dans les saillies fréquentes de la bouffonnerie, dont les tournures énigmatiques, les allusions plus ou moins naturelles et forcées, les épigrammes plus ou moins détournées et directes. En d’autres temps, il eût été un moraliste profond et piquant : jeté parmi des hommes qui ne sortaient guère de la barbarie que par les convulsions du fanatisme, il dut écrire une satire burlesque. Rabelais a pris pour son premier héros Gargantua, personnage gigantesque, sur qui depuis longtemps on racontait bien des merveilles. Gargantua vit plusieurs siècles, et, par une heureuse prérogative, il fait participer à sa longévité les personnes qui l’entourent et qui passent, sans avoir vieilli, au service d’un fils qu’il a engendré à l’âge de cinq cent quatre-vingt-quatre ans ; sa force n’est pas moins prodigieuse que sa taille, et sa naissance est un véritable miracle. Son fils Pantagruel ne lui cède en rien : sous sa langue une armée entière se met à l’abri de la pluie ; dans sa bouche et dans son gosier se trouvent des villes qui renferment une population immense, etc., etc. Les détails du roman n’ont pas plus de vraisemblance que ces données fondamentales, et, dans l’exécution, l’originalité va quelquefois jusqu’à la bizarrerie, et la bouffonnerie jusqu’à la bassesse. Suivre cet auteur serait une tâche impraticable, puisque le plan même de son livre exigeait qu’il affectât sans cesse un désordre capable d’égarer tous les regards dont l’attention n’aurait pas été bienveillante ; nous nous contenterons donc de rappeler les traits les plus marquants de son ouvrage. L’absurdité des livres dont on encombrait les bibliothèques, et l’instruction publique, l’éloquence barbare du pédant de collége, sont vouées au ridicule dans la harangue de Jonatus de Bragmardo, dans la dispute par signes de Panurge et de l’Anglais Thaumaste, et dans la description des prodiges que la science opère au pays de la Quinte-Essence, ou royaume d’Entéléchie. La peinture charmante de l’abbaye de Thélème, où les personnes des deux sexes étaient assez bien élevées pour que les mots Fay ce que vouldras composassent toute la règle de l’ordre, contraste admirablement avec les jeux dégoûtants qui servent à Gargantua pour tuer le temps, et qui rappellent les passe-temps de la cour et des grands sous le règne de Henri IV, et sous la minorité de Louis XIII. Le troisième livre presque entier est consacré à tourner en ridicule tous les genres de divination dont on se servait alors, pour dérober à l’avenir ses secrets ; le sujet sur lequel on cherche à s’éclairer en vaut la peine ; il s’agit de savoir si Panurge, en se mariant, court un danger qu’il a volontiers fait essuyer à beaucoup d’autres. Dans ce chapitre, Pantagruel rencontre Panurge, vrai chevalier d’industrie, qui devient son favori, et pour lequel il supporte les fatigues d’une longue navigation, afin de consulter l’oracle de la dive bouteille, dont la réponse doit décider Panurge à braver un malheur qu’on lui représente comme presque inséparable de l’union conjugale. Des épigrammes amères contre les commentateurs qui ont souillé de leurs gloses l’or pur du droit romain, un procès dont il n’est pas aisé de saisir le fond, où les plaidoiries défient les intelligences les plus subtiles, et que termine, à la satisfaction des deux parties, un arrêt tout aussi peu intelligible ; un juge de village qui, sur deux mille trois cents et tant de sentences qu’il a rendues en jouant aux dés alternativement pour le demandeur et pour le défendeur, se trouve n’avoir failli qu’une fois, sont les premiers traits que lance Rabelais contre les abus subalternes de l’administration de la justice. Portant plus haut ses coups, il ose ensuite peindre, sous le nom de chats fourrés, les magistrats supérieurs, qui déjà s’élevaient au-dessus de la puissance royale, comme de la puissance des lois. Dans les tableaux du pays de Papimanie et de l’île Sonnante, il montre comment s’employaient les trésors dont, aux dépens de la France abusée, le concordat enrichissait la cour de Rome.

Le succès rapide de l’œuvre de Rabelais engagea un grand nombre d’écrivains à s’essayer à manier après lui cette arme du ridicule dont il avait fait sentir toute la puissance. De tous ceux qui méritent d’être nommés, nous citerons : Bonaventure Desperriers, auteur du cymbalum mundi ; Arthur Thomas, sieur d’Embry, auteur de la Description de l’île des Hermaphrodites ; les auteurs de la satire Ménippée ; Th. Agrippa d’Aubigné, auteur des Aventures du baron Fœneste ; Henri Estienne, à qui l’on doit l’Apologie pour Hérodote ; Beroald de Vervile, auteur du Moyen de parvenir, etc., etc., etc. — Conter avec grâce, dit l’auteur à qui nous avons emprunté cet article[1], avec esprit, avec finesse et variété, est un art précieux ; mais un art encore plus rare est celui de conter si simplement que les traits piquants ressortent d’eux-mêmes, sans qu’il paraisse que l’auteur ait songé à être ingénieux, plaisant, épigrammatique. Dans cet art, peu d’écrivains ont égalé Rabelais ; aucun ne l’a surpassé.


  1. M. Eusèbe Salverte, Rv. encyclop. T. 19, 1823, pag. 88.