Revue des Romans/Montesquieu

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Revue des romans.
Recueil d’analyses raisonnées des productions remarquables des plus célèbres romanciers français et étrangers.
Contenant 1100 analyses raisonnées, faisant connaître avec assez d’étendue pour en donner une idée exacte, le sujet, les personnages, l’intrigue et le dénoûment de chaque roman.
1839
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MONTESQUIEU (Charles de SECONDAT, baron de la Brède et de),
né au château de la Brède le 18 janvier 1689, mort le 10 février 1755


LETTRES PERSANES, 2 vol. in-12, 1721 ; idem, nouvelle édition augmentée de douze lettres, qui ne se trouvent pas dans les précédentes, in-12, 1761. — Les Lettres persanes, production importante sous une apparence frivole, où la fable d’un roman sert de cadre à la satire, où la satire est une arme invincible que dirige la philosophie, sont l’ouvrage de la jeunesse de Montesquieu. Quand il y mit la main, il avait environ trente ans ; il était dans toute la fraîcheur et la force de l’imagination, et il croyait le moment venu de frapper le public par une production d’éclat et de mode qui fît sa réputation d’écrivain, et le mît en évidence pour l’avenir. Ce fut comme un brillant échantillon qu’il donna de toutes les richesses de son vigoureux génie, comme un essai facile de la force et de tous les genres d’esprit à la fois. Les voluptueux de la régence goûtèrent le livre pour ce qu’ils cherchaient, et plus encore pour ce qu’ils devinaient dans ces peintures mystérieuses et inachevées de la volupté orientale que complétait leur imagination. Les femmes se sentaient à l’aise dans les mœurs européennes, en comparant la liberté de leur vie avec le doux esclavage des femmes de l’Orient. Les philosophes et les esprits forts en comptaient un de plus dans l’auteur des Lettres, et se mettaient de la partie pour rire de la religion musulmane aux dépens de la religion chrétienne. — Ce livre, toujours piquant par la vivacité des tons pour le lecteur qui cherche l’amusement, attache souvent, par l’importance des objets, le lecteur qui veut s’instruire. Déjà l’auteur s’essaye aux matières de politique et de législation, et plusieurs de ces Lettres sont de petits traités sur la population, le commerce, les lois criminelles, le droit public ; on voit qu’il jette en avant des idées qu’il doit développer ailleurs, et qui sont comme les pierres d’attente d’un édifice. La familiarité épistolaire met naturellement en jeu son talent pour la plaisanterie, qu’il maniait aussi bien que le raisonnement. L’ironie est dans ses mains une arme qu’il fait servir à tout, même contre l’inquisition, et alors elle est assez amère pour tenir lieu d’indignation. Il peint à grands traits les mœurs serviles des États despotiques ; et cette jalousie particulière aux harems de l’Orient, toujours humiliante et forcenée, soit dans le maître qui veut être aimé comme on veut être obéi, soit dans les femmes esclaves qui se disputent un homme et non un amant. Il sait intéresser dans l’histoire des Troglodytes, et cet intérêt n’est pas celui d’aventures romanesques ; c’en est un plus rare, plus original et plus difficile à produire, celui qui naît de la peinture des vertus sociales mises en action, et nous en fait sentir le charme et le besoin.

LE TEMPLE DE GNIDE, suivi de Céphise et l’Amour, in-12, 1725. — L’auteur s’est proposé de peindre la délicatesse et la naïveté de l’amour pastoral, tel qu’il est dans une âme neuve, que le commerce des hommes n’a point encore corrompue. Craignait peut-être qu’un tableau si étranger à nos mœurs ne parût trop languissant et trop uniforme, il a cherché à l’animer par les peintures les plus riantes. Le temple de Gnide est une bagatelle ingénieuse et délicate, mais d’autant plus froide qu’elle est plus travaillée, et qu’elle annonce la prétention d’être faite en prose, sans avoir rien du feu de la poésie. L’esprit y est prodigué, la grâce étudiée. L’auteur est hors de son genre, qui est la pensée, et il y rentre sans cesse malgré lui et au préjudice du sentiment.

ARSACE ET ISMÉNIE, histoire orientale, in-18, 1783. — Arsace et Isménie est un roman publié par le fils de Montesquieu. On en sait trop à quelle époque Montesquieu a composé cet ouvrage. Grimm présume que dans l’origine il était destiné à augmenter le nombre des épisodes des Lettres persanes, mais que l’auteur le trouva trop long. Il est plus probable qu’il écrivit ce roman vers les derniers temps de sa vie ; car il en parle dans une lettre, en date du 15 décembre 1754, comme d’une production récente, et qu’il hésite à livrer à l’impression. Il s’était proposé, dans cette fiction, de peindre le triomphe de l’amour conjugal en Orient, et le despotisme légitimé par la vertu qui se consacre au bonheur du genre humain ; mais quoiqu’on reconnaisse encore souvent dans cette production sa plume ingénieuse et énergique, il n’a pas su déguiser l’invraisemblable de son récit, ni y répandre l’intérêt dont il était susceptible.