Revue des Romans/Victor Hugo

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Revue des romans.
Recueil d’analyses raisonnées des productions remarquables des plus célèbres romanciers français et étrangers.
Contenant 1100 analyses raisonnées, faisant connaître avec assez d’étendue pour en donner une idée exacte, le sujet, les personnages, l’intrigue et le dénoûment de chaque roman.
1839
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HUGO (Victor), littérateur et poëte romantique.


HAN D’ISLANDE, 4 vol. in-12, 1823. — Dans ce féroce et formidable roman, tout rempli de sang et de meurtre, l’héroïne est captive, enfermée dans une tour avec son vieux père, prisonnier d’État, trompé et trahi, qui hait au plus haut degré l’espèce humaine. Le héros, fils d’un des ennemis mortels de ce prisonnier et amant de sa fille, garde le plus sévère incognito. Pour sauver celle qu’il aime et le vieillard, il fait preuve du plus grand dévouement, poursuit, atteint et attaque dans son antre le terrible et féroce Han d’Islande, afin de pouvoir retirer de ses mains les preuves d’une machination odieuse qui doivent démasquer les traîtres. Mais quel est donc ce Han d’Islande ? C’est un homme de petite stature, qui a plus de force qu’un géant, dont les mains armées de griffes sont recouvertes de gants, qui n’a d’humain que la figure. Arraché à la mort par un saint évêque, il ne quitte son bienfaiteur qu’en s’éclairant dans sa fuite par l’incendie du palais épiscopal. Pour venger la mort de son fils, il voudrait détruire le genre humain ; tantôt en moine, tantôt en paysan des montagnes, ici en chasseur, là en pèlerin, il échappe à toutes les poursuites. Les ruines de Farser comblées, et trois cents ouvriers ensevelis sous leurs décombres ; le rocher pendant de Goylin précipité durant la nuit sur le village qu’il dominait ; le pont de Haw-Broën, croulant du haut des rochers sous les pas des voyageurs, attestent la présence du monstre dans la Norwége. Il est plus féroce que l’ours blanc, auquel il abandonne les restes palpitants des victimes dont il a sucé le sang. Que de crimes ensevelis dans les lacs de Sparbo, dans les gorges de Doféfield ! Au milieu de ces atrocités, le lecteur remarque d’énergiques peintures : les développements de l’histoire de Shumaker et de sa fille, le voyage d’Ordener avec le vieux gardien des morts de la tour maudite, le combat du premier avec le brigand dans la grotte de Walderhoy, et plusieurs autres épisodes, sont du plus grand intérêt ; mais il faut avoir du courage pour les aller chercher dans cette fange et dans ce sang.

BUG-JARGAL, 3 vol. in-12, 1826. — La première édition de cette nouvelle parut en 1819, dans le second volume du Conservateur littéraire ; remaniée et récrite presque en entier, elle fut publiée sous la forme d’un roman en 1826. Le premier récit a beaucoup de simplicité ; c’est une espèce de nouvelle racontée à un bivouac par le capitaine Delmar ; les commentaires plus ou moins heureux dont ses camarades entrecoupent son histoire, les interruptions du sergent Thadée, le rôle du chien boiteux Rask, tout cela a du naturel, de l’à-propos, de la proportion. En remaniant cette histoire, l’auteur conserva le cadre, mais le redora en mille manières, enrichit le paysage, compliqua les événements, introduisit l’amour, et créa la douce Marie ; mais à côté de cette beauté virginale et du bonheur vertueux, il grossit l’aspect haineux de la nature humaine. — Bug-Jargal est un nègre, fils d’un roi d’Afrique ; il a été transporté à Saint-Domingue à l’époque de la plus grande oppression des Noirs, c’est-à-dire, lorsque ceux-ci étaient sur le point de briser leurs fers. Bug-Jargal, environné du respect et de l’amour de ses compagnons d’esclavage, devait prendre nécessairement une grande part à la révolution dont le dernier résultat a été l’indépendance d’Haïti ; mais Léoplor Dauverney, qui raconte cette histoire, et qui lui-même s’est trouvé le témoin involontaire de plusieurs scènes de cette grande tragédie, considère moins Bug-Jargal comme chef des Noirs que comme homme privé. On a reproché à l’auteur d’avoir faussé la nature en faisant de ce nègre un modèle de toutes les vertus et de toutes les perfections ; mais on n’a point réfléchi que Dauverney, à qui il avait trois ou quatre fois sauvé la vie, a fort bien pu le peindre en beau, sans qu’on puisse accuser l’auteur d’invraisemblance ou d’exagération. — Le grand mérite de ce livre est dans de beaux détails. Il abonde, surtout dans les premiers chapitres, en descriptions vives, en situations attachantes, et, au dénoûment, la scène entre Dauverney et le nain Hobibrah, sur le bord du gouffre, est pleine de mouvement dramatique et de véritable terreur.

LE DERNIER JOUR D’UN CONDAMNÉ, in-12, 1829. — Le Dernier jour d’un condamné est peut-être de tous les livres celui qu’on ne peut relire deux fois, mais dont on se souvient sans fin et sans cesse une fois qu’on l’a lu ; c’est l’histoire de la peine de mort racontée heure par heure, supplice par supplice, battement de cœur par battement de cœur, et racontée par l’homme qui va mourir. Affreux détails, mais que de vérités cruelles ! mais quel abominable sang-froid ! mais quelle patiente investigation des droits de l’homme considéré comme chair et comme sang ! comme chair qu’on ne peut toucher, comme sang qu’on ne peut répandre ! Dans son livre, M. Victor Hugo laisse de côté le crime pour ne voir que la peine de mort ; il n’attaque pas la loi, il n’accuse pas la loi, il attaque la peine de mort. Il calcule les lentes minutes de cette horrible agonie, avec une patience, avec un sang-frois atroce. Que ceux qui sont avides de détails sur les cabanons de Bicêtre et de la conciergerie, sur la cour d’assises, sur le romantisme de la geôle, des bagnes, de la place de Grèce et des exécutions, se repaissent, s’ils en ont le courage, de ceux que M. Hugo a prodigués, souvent avec talent, et presque toujours avec une effrayante vérité, dans son livre ; quant à nous, nous regrettons sincèrement d’avoir cédé à la tentation de le lire. Un seul épisode mérite d’être loué sans restriction, c’est l’épisode de Pepita ; le tableau de cet amour si vrai et si pur, si ardent et si chaste à la fois, contraste douloureusement avec la condition désespérée du condamné, et on regrette que l’auteur n’ait puisé qu’une seule fois à cette source d’émotion.

NOTRE-DAME DE PARIS, nouv. édit., 2 vol. in-8, 1836. — Une nouvelle de Cervantes, intitulée La Bohémienne, a dû fournir la première idée de ce roman. Une jeune fille, enlevée, dans son enfance, par des Bohémiens, et retrouvée, au dénoûment, par sa mère, est l’héroïne des deux récits. Dans l’un et dans l’autre, cette jeune fille, malgré sa profession de danseuse des rues et la mauvaise compagnie où elle est forcée de vivre, a résisté aux séductions des hommes et de sa propre beauté. Mais là s’arrête la comparaison, et rien n’est plus dissemblable que la couleur des deux écrivains et les aventures des deux Bohémiennes. Celle de Cervantes est fille d’un noble corrégidor de Murcie ; celle de M. Hugo, née d’un père inconnu, a pour mère une malheureuse fille qui, après être descendue par la prostitution au dernier degré de l’avilissement, ne trouve plus de consolation sur la terre que dans l’enfant qui a été le fruit de ses dernières fautes. La joie qu’elle éprouve d’être mère, les soins exaltés qu’elle donne à son enfant, son désespoir quand il lui est dérobé, forment, dans le récit naïf d’une de ses voisines, un tableau plein de vérité, de charme et d’intérêt. L’infortunée mère vient s’enfermer dans une espèce de cachot consacré à la pénitence et situé sur la place de Grève. C’est là qu’elle languit pendant seize longues années, attendant son pain de la charité des passants, et maudissant les Bohémiens qui s’offrent à sa vue, surtout la jeune et jolie danseuse dont l’âge lui rappelle l’enfant qu’on lui a ravi. Or la Esmeralda (c’est le nom de la jeune Bohémienne) a déjà inspiré plusieurs passions. La moins ardente de toutes est celle d’un pauvre diable de poëte, nommé Gringoire, qu’elle épouse pour en faire un mari ad honores, et dans l’unique dessein de l’empêcher d’être pendu. Ce Gringoire, s’étant égaré un soir dans Paris, est tombé au pouvoir des voleurs et des gueux, habitants de la Cour des Miracles, et il n’a pu en obtenir grâce qu’en se naturalisant dans cette étrange société par une mariage de quatre années ; la Esmeralda s’est dévouée à son salut. Mais cette beauté singulière a complétement fait perdre la raison au docte Frollo, arhidiacre de Notre-Dame, qui néglige pour elle les spéculations de l’hermétisme et la recherche de la pierre philosophale. Ce savant homme charge le sonneur, Quasimodo, orphelin délaissé dès sa naissance, monstre qui ferait horreur à sa mère, sourd, bossu, borgne, la plus abominable création de la laideur enfin, d’enlever la jeune fille. Quasimodo s’était en effet emparé d’elle, et, chargé de cet agréable fardeau, traversait la nuit à grands pas les rues de Paris, lorsque le capitaine du guet, Phoebus, délivre la Bohémienne. Cet incident donne lieu à une passion réciproque, passion profonde chez la jeune fille, mais éphémère de la part de cette espèce de capitaine de gendarmerie, qui n’entend rien aux regards mélancoliques, aux caresses si chastes et si craintives de la malheureuse enfant qui s’abandonne à lui. Cependant, le pauvre Quasimodo est condamné pour cet enlèvement à être fouetté sur le pilori. Tandis que, haletant de douleur et de rage, il implore en vain à grands cris une goutte d’eau, du milieu de la foule qui se repaît de ce spectacle on voit se détacher la Bohémienne pour donner à boire au patient. Mais l’amour n’est pas chez elle moins hardi que la pitié ; toujours éprise de son Phoebus, elle consent à lui donner rendez-vous dans un de ces lieux dont la délicatesse de notre langue ne tolère plus le nom. Là, au moment où la pauvre enfant va céder aux brutalités de l’officier, le prêtre Frollo l’arrête par un coup de poignard et disparaît. La justice arrive, arrête la jeune fille, et la met en jugement comme meurtrière et comme magicienne. Vainement elle proteste de son innocence ; la torture lui arrache des aveux qu’elle ne peut plus rétracter ; elle est condamnée à faire amende honorable devant Notre-Dame, et à être pendue en place de Grève. Plongée dans un affreux cachot, où elle meurt lentement, consumée par tous les maux de l’esprit et du corps, elle voit descendre vers elle un prêtre ; c’est Frollo, qui vient lui offrir la vie, à condition qu’ils fuiront ensemble et qu’ils uniront leur sort. La Bohémienne refuse cette offre avec horreur ; son supplice se prépare ; déjà l’amende honorable est faite, et l’on va la conduire à la Grève, quand le sonneur, Quasimodo, le seul qui ait compris la Esmeralda et qui l’ait aimée comme elle méritait de l’être, l’enlève à ses bourreaux, la transporte dans l’église Notre-Dame, lieu d’asile alors sacré, et la cache dans une cellule située près de ses cloches. La jeune fille n’envisage son sauveur qu’avec effroi ; mais la passion qui a corrompu le prêtre, a produit sur Quasimodo un effet tout contraire ; non content d’avoir sauvé celle qu’il aime, il la protége et l’entoure de soins délicats ; il faut voir comme il prend soin d’elle, comme il sait l’entendre sans qu’elle lui parle, et lui obéir sans qu’elle commande, comme il a peur de la blesser par la vue de ses difformités, et comme il se tourmente pour chercher les moyens de la voir sans en être vu. Rien de plus touchant ni de plus naïf que les scènes entre Quasimodo et la Esmeralda sur la plate-forme de Notre-Dame ; la répugnance de la jeune fille et sa pitié bienveillante pour le pauvre sonneur ; ses efforts pour se faire à ce visage si laid ; ses élans d’abandon avec lui, comprimés tout à coup par un frisson d’horreur ; et la discrétion de Quasimodo, et ses paroles suppliantes, et tous les sentiments tendres, délicats, désintéressés qui animent cette misérable créature, sans pouvoir adoucir l’expression de son visage. Cependant, les mendiants, les voleurs, et autres habitants de la Cour des Miracles, viennent assiéger Notre-Dame pour délivrer leur compagne chérie. Le vigoureux Quasimodo soutient un siége en règle. Pendant ce combat, Gringoire et Frollo enlèvent la Bohémienne et la transportent sur la rive droite de la Seine. Là, elle repousse de nouveau les efforts du prêtre, qui la livre aux fureurs de la recluse de la place de Grève. Bientôt celle-ci retrouve sur sa prisonnière un signe qui la lui fait reconnaître dans sa cellule. Vain asile ! Le prévôt Tristan survient avec ses acolytes ; la malheureuse Esmeralda est reconnue ; on l’arrache à sa mère ; et le roman se dénoue en place de Grève et à la voirie de Montfaucon.

Notre-Dame de Paris est une œuvre artistement mêlée de pathétique et de grotesque, d’exactitude et d’invention, d’histoire et de féerie. Cette entraînante résurrection du vieux temps, des vieilles mœurs et des vieilles passions de notre histoire, est une terrible et puissante lecture dont l’esprit se souvient avec terreur comme d’un cauchemar. Que de malheurs entassés dans ces tristes pages ! que de ruines relevées ! que d’événements incroyables ! Le poëte a soufflé sur toutes les ruines de l’antique cité, qui, à sa voix, se sont dressées de toute la hauteur de ce sol parisien. Regardez dans ces rues étroites, dans ces places remplies et populeuses, dans ces coupe-gorges de cailloux, dans cette milice, dans ces marchands, dans ces églises ; regardez, regardez que de passions circulent toute vivantes, toute brûlantes, toutes armées ; chacune d’elles a son vêtement qui lui est propre, robe de prêtre ou robe de femme, armure ou bonnet ; ou bien la passion est toute nue en haillons et toute misérable comme une bête féroce. Regardez, regardez comme tout ce monde obéit sans se plaindre ; comme l’autorité pèse de sa main de plomb sur toutes ces têtes, sur toutes ces consciences, sur tous ces courages ! Comme on voit que tout ce peuple du XVIe siècle est né pour obéir ! pour obéir au roi, pour obéir au prêtre, pour obéir à tous les pouvoirs de la terre.