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Revue des Romans/William Godwin

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Revue des romans.
Recueil d’analyses raisonnées des productions remarquables des plus célèbres romanciers français et étrangers.
Contenant 1100 analyses raisonnées, faisant connaître avec assez d’étendue pour en donner une idée exacte, le sujet, les personnages, l’intrigue et le dénoûment de chaque roman.
1839
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GODWIN (Will.), célèbre romancier anglais.


LES AVENTURES DE CALEB WILLIAMS, ou les Choses comme elles sont, trad. par le comte Garnier, 2 vol. in-8, 1794, ou 3 vol. in-12, 1813. — La traduction du comte Garnier est la plus estimée. L’édition in-12, faite sur une édition de Londres, où l’auteur avait fait des additions et des corrections assez considérables, est préférable à celle de 1794. — C’est une doctrine généralement reconnue que l’amour doit faire le fond et l’intérêt des romans de Godwin, connu en Angleterre par la hardiesse et même la témérité de ses principes, les a déposés plus hardis peut-être encore et plus téméraires dans son roman ; il les a développés par l’organe de son héros, Caleb Williams, et a tâché de les rendre plus sensibles par la peinture des infortunes attachantes de ce personnage imaginaire, victime et martyr des lois de la société ; il a donc substitué à l’intérêt de l’amour, le plus puissant de tous, l’intérêt ordinairement assez froid d’une doctrine philosophique. Cette doctrine est mauvaise, antisociale ; et tel est cependant le talent que déploie l’auteur dans cette production, telle est la vigueur des conceptions, l’énergie des caractères, le coloris du peintre, le tableau animé des discussions, l’adresse, la candeur, et quelquefois l’éloquence des personnages divers, placés par leurs opinions, leurs systèmes, leurs caractères et leurs intérêts, dans un état continuel d’hostilité et de guerre, que peu de romans attachent plus le lecteur. En se privant de la ressource puissante de l’amour, Godwin a dû chercher une autre source d’intérêt, et l’a trouvée dans les autres sentiments du cœur, dans les autres passions de l’âme ; il les a soulevés en grand nombre, les uns nobles et généreux, les autres viles et basses, et les a mis en jeu avec beaucoup de force et d’énergie. Godwin se distingue surtout entre les meilleurs peintres de caractères et les plus profonds scrutateurs du cœur humain ; il n’est pas moins habile dans l’art d’imaginer des scènes attachantes, des faits pleins d’intérêt, de rendre cet intérêt progressif, de le soutenir par des contrastes ou des incidents tout à fait imprévus, et de tout disposer néanmoins pour que rien ne soit forcé, peu vraisemblable. — Trois personnages surtout, animés par des passions contraires, sont peints dans ce roman avec une vigueur et une franchise de pinceau peu communes : le héros lui-même, Caleb Williams, son persécuteur Falkland, et l’ennemi de celui-ci, Tyrrel ; leurs portraits sont tracés de main de maître, et leurs actions toujours conformes à l’idée que ces portraits donnent de leurs caractères. — Tout le premier volume est consacré à l’histoire de Falkland, et les événements dont il se compose sont, pour ainsi dire, l’avant-scène du roman. Falkland, doué des qualités les plus brillantes de l’esprit, des sentiments les plus généreux de l’âme, adoré de ses domestiques et des vassaux, chéri et respecté de ses voisins, se laisse entraîner aux plus coupables excès, assassine son ennemi, laisse périr sur l’échafaud des personnes innocentes accusées de cet assassinat dont lui seul est coupable. Chargé du poids de cet épouvantable mystère, la vie est pour lui un supplice qu’il n’endure que dans l’espoir de s’assurer encore une mémoire honorable parmi les hommes. On sent qu’aucun crime ne lui coûtera pour couvrir son premier crime d’un voile impénétrable ; que ne doit pas craindre l’infortuné que le hasard rendra maître du fatal secret ? Caleb Williams, jeune, sans expérience, poussé par une curiosité irrésistible, s’expose à cet affreux danger ; secrétaire de Falkland, il éprouve pour ce gentilhomme un mélange de respect et d’admiration ; mais différentes circonstances ont éveillé ses soupçons, qu’un malheureux génie le force à éclaircir. Sans cesse occupé du soin de parvenir à ce but, il épie toutes les actions de son maître ; aucun de ses mouvements qui décèlent une conscience coupable ne parvient à lui échapper ; enfin, il est sur le point d’ouvrir un coffre qu’il suppose devoir renfermer des renseignements positifs, lorsque Falkland le surprend ! … Son premier mouvement fut de se jeter sur ses pistolets et de se défaire de l’indiscret. Mais la réflexion succédant à la colère, il épargne sa vie et le laisse sortir. Le soir, il le fait venir devant lui, et après lui avoir fait prêter serment de ne jamais dévoiler ce qu’il allait lui dire, il lui avoue qu’il est le meurtrier de Tyrrel, lui raconte comment, insulté, frappé en présence d’une assemblée nombreuse, il n’a pas pu résister à la honte et à le fureur, qu’il a suivi son ennemi et l’a tué, qu’un malheureux fermier et son fils, accusés du crime, ont péri sur l’échafaud sans qu’il se dénonçât lui-même pour les sauver. Le malheureux Caleb essaye de se soustraire à l’animosité de son maître en s’éloignant de sa demeure ; c’est alors qu’il se trouve en proie aux plus affreuses persécutions ; plongé dans les cachots, flétri, déshonoré, errant de ville en ville sans pouvoir trouver un appui, il lutte en vain contre la fortune et la haute considération dont jouit Falkland. Celui-ci, pour mettre son secret en sûreté, veut que Williams soit un de ces êtres dégradés auxquels on refuse toute croyance, mais il ne veut pas l’anéantir. Cependant, la force de l’esprit, la noblesse de l’âme, se développent chez Williams avec le cours de ses infortunes. Enfin, lassé de la vie qu’il traîne depuis tant d’années, il se décide à venir attaquer publiquement son persécuteur, sans preuves, sans témoins, sans autres secours pour confondre le coupable que les accents de la vérité et de l’indignation. Toujours suivi par les émissaires qu’il sait attachés à ses pas, il arrive dans la ville habitée par son ancien maître, et se rend chez le magistrat, qui, vaincu par la fermeté que déploie Williams dans son accusation, ne peut lui refuser de le confronter avec Falkland. Le jour fixé, ce dernier se fait porter au tribunal. Williams frémit, car l’ascendant que ce terrible homme n’a jamais cessé d’avoir sur lui, le souvenir de ses grandes qualités, viennent se retracer à sa mémoire, et la douleur suffoque sa voix ; mais il n’est plus temps de reculer ; il dévoile tout, en demandant pardon à sa victime. « Je vois maintenant, dit-il, toute l’énormité de la faute que j’ai commise. Je suis sûr que si j’eusse ouvert mon cœur à M. Falkland, si je lui eusse dit en particulier tout ce que je viens de dire ici, il n’aurait pas pu résister à la justice de mes demandes… Je suis venu ici pour accuser ; j’y reste pour rendre des témoignages d’amour et de sensibilité, et pour donner des éloges. Je proclame au monde entier que M. Falkland ne mérité qu’intérêt et qu’affection, et que moi, je suis le plus misérable, le plus haïssable des hommes. Jamais je ne me pardonnerai les crimes de cette journée ; le souvenir m’en poursuivra partout, et tempérera d’amertume chacune des heures de mon existence… » Chacun fondait en larmes. Soutenu par quelques-uns des assistants, Falkland se lève et se jette dans les bras de son accusateur. « Williams, dit-il, vous l’emportez. Je vois trop tard la grandeur et l’élévation de votre âme… Tout est fini pour moi. Tout ce que j’ai le plus ardemment désiré, m’est enlevé pour jamais. J’ai souillé ma vie d’une longue suite de bassesses et de cruautés, pour couvrir un égarement passager, et ne pas être en butte aux injustes préjugés du monde. Le voile sous lequel je me cachait est entièrement tombé. Mon nom sera voué à l’infamie, tandis que votre héroïsme, votre constance et vos vertus seront à jamais l’objet de l’admiration des hommes. » Falkland ne subit point de jugement ; il expire bientôt après cette scène.

Le roman de Caleb Williams est une satire de la société, et surtout des lois civiles et criminelles qui la maintiennent. Comme l’auteur de Gil-Blas, Godwin a sa caverne de voleurs ; mais dans Gil-Blas, c’est un épisode d’imagination ; dans Caleb Williams, c’est le développement d’une doctrine philosophique. Les héros de sa caverne sont des philosophes qui argumentent vigoureusement en faveur de leur système ; et si l’auteur finit pas ne pas les approuver, il n’approuve pas davantage et ceux qui détroussent et ceux qui les envoient pendre. Il faut avoir bien du talent pour amuser, intéresser et plaire, en mettant en action une doctrine philosophique aussi triste ; mais si la doctrine est mauvaise, l’auteur a su la placer dans un cadre très-agréable, la développer d’une manière très-ingénieuse ; aussi Caleb Williams est-il un livre fort curieux.

MANDEVILLE, histoire anglaise du XVIIe siècle, traduit de l’anglais par J. Cohen, 4 vol. in-12, 1818. — Mandeville est un de ces malheureux dont l’âme n’est jamais sans orage, et qui, en proie à une bourrasque perpétuelle de passions, ne peuvent cependant être regardés comme des fous complets. Il croit que le genre humain a conspiré contre lui ; et pour se protéger lui-même contre ce prétendu complot, il a recours aux plus horribles expédients. Le caractère de Mandeville est admirablement dessiné, la conception est frappante et le langage de l’auteur d’une puissante énergie. — La scène du roman est placée sous le protectorat de Cromwell. L’auteur suppose que Mandeville passa les premières années de sa vie dans une retraite austère, circonstance qui, jointe au genre d’éducation qui lui fut donnée, ne fit qu’ajouter à la disposition mélancolique qu’il avait reçue de la nature, et à la sombre activité d’une imagination ardente, qu’augmentèrent encore les leçons d’un précepteur fanatique. Dès son jeune âge se développa dans le caractère du jeune Mandeville cette propension haineuse qui devait empoisonner sa vie. Tout en rendant justice aux vertus de son précepteur, il le haïssait en secret, et mettait même une sorte d’amour-propre à lui résister et à l’humilier. Après avoir passé douze années dans une solitude telle, que la vue des marchands et des ouvriers que la nécessité faisait appeler au château était pour lui un grand événement, il apprit qu’il allait recevoir la visite de sa sœur. Elle vint, il la vit, et conçut pour elle une amitié et une admiration si passionnée, que pour la caractériser il faudrait lui donner un autre nom. Peu après, il entra au collége de Winchester. Là, son humeur atrabilaire acheva de se montrer. Il se trouvait dans le même collége un jeune homme nommé Clifford, dont les qualités aimables, les dispositions bienveillantes, la bonté du cœur ne peuvent rien sur le caractère de Mandeville, qui ressent pour son jeune camarade une invincible aversion. Clifford exerce par son esprit, ses opinions, ses goûts, une grande influence sur les étudiants, et ses succès ne font qu’accroître la haine et l’envie de Mandeville. Le plus innocemment du monde, Clifford se trouve toujours sur son chemin : sollicite-t-il une place, Clifford l’obtient ; se trouve-t-il au milieu d’un cercle d’amis dont il fixe l’attention, Clifford arrive, et son amabilité brillante éclipse tout. Un dernier événement porte la haine injuste de Mandeville à son comble. Clifford devient amoureux de sa sœur, et celle-ci le paye du plus tendre retour. Dès lors sa haine n’a plus de bornes ; elle prend tous les caractères de la folie. Ses parents jugent qu’une aliénation mentale peut seule causer de pareils transports. Les deux amants veulent sacrifier leur bonheur à la rage d’un furieux ; mais les parents s’y opposent, et Mandeville tire un coup de pistolet à Clifford, au moment où celui-ci vient de recevoir la main de celle qu’il aime.

COELEBS, traduit de l’anglais, 4 vol. in-12, 1817. — Coelebs, jeune homme élevé par un père rempli de raison et de piété, devient maître de sa fortune et de ses actions dans un âge encore tendre. Son projet est de se marier, mais il a promis à son père de ne point s’engager avant d’avoir consulté un monsieur Stancy, depuis longtemps ami de sa famille. En attendant, il se fait présenter à Londres dans diverses maisons, où il observe principalement les caractères des jeunes personnes à marier, et l’influence que tel ou tel genre d’éducation a eue sur elles. Dans une des familles où il est présenté, il aperçoit un certain désordre dans l’arrangement de la maison, dans le service de la table ; il en conclut que les demoiselles sont savantes ; il les questionne, elles ne savent rien. Dans une autre maison, il remarque avec peine que les jeunes filles manquent de douceur, de principes religieux, d’aptitude aux travaux sédentaires ; dans une troisième, qu’elles se piquent d’avoir beaucoup de maîtres avec lesquels elles n’apprennent rien ; mais ce qui les console, c’est qu’une fois entrées dans le monde, elles laisseront tout là, excepté le maître de danse. Coelebs n’examine pas avec moins d’attention le caractère et la conduite des femmes mariées que ceux des filles ; il signale une foule de travers, et particulièrement les ridicules dans lesquels la dissipation et le goût effréné des plaisirs entraînent les femmes. Après tant de recherches infructueuses, on est tenté de croire que Coelebs prendra bravement son parti et restera célibataire ; mais il ne se rebute pas, et finit par découvrir une demoiselle qui réunit toutes les qualités imaginables. C’est la fille même de M. Stancy. On voit que s’il eût d’abord suivi les intentions de son père, il se serait épargné bien des courses inutiles.

FLEETWOOD, trad. par Villeterque, 3 vol. in-12, 1807. — Fleetwood, misanthrope d’abord par circonstance, devient, en suivant la manière d’être ordinaire des jeunes Anglais riches, incapable de supporter la contradiction et le joug léger de chef de famille. Il a commencé par la misanthropie avant l’âge, il passe par la zone des folies, est trompé par des femmes, en conçoit de l’éloignement pour leur sexe, se marie enfin à la fille d’un ami, qui connaissait ses fautes, ses travers, ses qualités. Cette jeune personne est tourmentée et malheureuse par le caractère de Fleetwood, qui depuis le commencement de sa vie se confesse, s’accuse, se repent, se raisonne et retombe. — Il y a dans ce roman un mélange de raison, de bonnes qualités, d’événements, et surtout un art dramatique qui soutient l’intérêt qu’on serait souvent tenté de retirer à Fleetwood, si l’on ne trouvait dans le livre beaucoup de détails pleins d’esprit et de finesse. L’épisode du vieux Ruffigny rencontré en Suisse, et le récit de ses aventures, sont extrêmement attachants.

ISABELLE HASTINGS, trad. par Mme Collet, 4 vol. in-12, 1823. — Isabelle, mariée très-jeune au brillant Willoughby, voit une coquette lui disputer le cœur de son époux, que l’attrait du plaisir et de la nouveauté entraîne malgré lui vers la dangereuse sirène. Conseillée par une amie, Isabelle, pour ramener le volage, essaye de rivaliser en coquetterie avec la séduisante Charlotte ; mais en continuant ce manége elle court la chance de se rendre méprisable par amour. Revenue à de meilleurs sentiments, elle écoute les avis d’une tante aussi sage que sévère, qui lui fait comprendre que ce n’est point en s’assimilant à une créature artificieuse qu’elle ramènera son époux. Elle revient donc à son caractère naturel, et par sa conduite sans reproche, sa douceur angélique, elle redevient le charme d’un époux qui, malgré ses longs égarements, n’avait jamais cessé de l’estimer.

Nous connaissons encore de Godwin : Saint-Léon, histoire du XVIe siècle, 3 vol. in-12, 1799. — Cloudesley, 4 vol. in-12, 1830.