Revue dramatique, 1860/04

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Revue dramatique, 1860
Revue des Deux Mondes2e période, tome 28 (p. 1016-1022).


Au premier acte, nous sommes à Bagnères-de-Bigorre, au milieu d’une de ces sociétés mélangées que crée le rapprochement des diverses familles de la race humaine dans les villes de bains. Nous avons là sur le théâtre un médecin observateur, un capitaine, joueur acharné, plus occupé à perdre au jeu le butin conquis sur les Arabes qu’à soigner les rhumatismes gagnés au bivouac sous les nuits d’Afrique, un certain baron Meynadier, fat, impertinent et importun, qui fatigue de ses assiduités une certaine dame de Lancy, mère d’une charmante jeune fille et veuve en premières noces d’un certain comte Leone Mattei, qui l’avait abandonnée au bout de quelques mois de mariage. Cet agaçant baron Meynadier fatigue tellement la malheureuse femme par ses assiduités et s’ingénie avec un acharnement si visible à la compromettre, qu’elle perd enfin patience et lui déclare crûment que, s’il ose jamais se présenter devant elle, elle le fera chasser par ses valets. Le baron, exaspéré, cherche un moyen de se venger, et le capitaine Relier lui fournit justement ce moyen. Ce capitaine, qui vient de perdre au jeu jusqu’à son burnous, propose à son adversaire de continuer la partie en mettant pour enjeu un certain médaillon, lequel lui vient d’un camarade de l’armée d’Afrique, qu’on nomme le caïd Hamsa, mais qui se nomme en réalité le comte Leone Mattei, ainsi que l’a découvert du premier coup d’œil le baron Meynadier. Le baron tient la partie, gagne le médaillon, et au second acte nous voyons apparaître le caïd Hamsa, traîtreusement appelé à Paris par le message d’un inconnu.

Telle est l’action des deux premiers actes, les plus mauvais de la pièce. L’exposition est longue, confuse, légèrement invraisemblable, étale très grand défaut de ne pas engager l’action et de ne pas permettre au spectateur de comprendre le drame qui va s’accomplir. Le second acte est amusant, et c’est ce qu’on peut en dire de plus favorable, car il est très suffisamment grossier et tapageur. On y de jeune longuement, car le déjeuner cent vingt fois répété de l’heureux duc Job a mis en appétit les acteurs et les auteurs, et désormais aucune pièce ne pourra se passer de cet élément nouvellement introduit dans l’art dramatique. Je n’y vois, pour ma part, aucun inconvénient. On a souvent reproché au théâtre contemporain de s’attacher trop complaisamment à reproduire des mœurs transitoires que la prochaine génération ne pourra plus comprendre ; quelques innovations du genre de telle que nous signalons remédieront à cet inconvénient. Si on ne peut exprimer les mœurs éternelles du cœur, il est peut-être bon d’exprimer au moins les mœurs éternelles de l’estomac. Le cœur sent de telle ou telle manière aux diverses époques ; mais souper est de tous les temps, et les fonctions de l’estomac ne varient pas. Il y a quelques jolis mots dans ce second acte tout rempli des bruyantes gaietés du caïd Hamsa, heureux d’oublier un instant les fatigues de l’armée d’Afrique, des mots qui, je ne sais pourquoi, m’ont rappelé l’esprit particulier à M. Edmond About. J’en prends un au hasard, qu’on a fort applaudi : — « Que fait-on des vieilles femmes à Paris ? demande à une jeune soubrette le caïd étonné de ne rencontrer que des femmes jeunes ou à peine vieillissantes. — Oh ! monsieur, on les renvoie en province. » Ne vous semble-t-il pas reconnaître les saillies de Maître Pierre ou du Roi des Montagnes ?

Le troisième et le quatrième acte sont les meilleurs, et contiennent quelques situations vraiment dramatiques. Le caïd, qui rêve de conquêtes, s’obstine à porter en personne à Mme de Lancy une lettre d’introduction que lui a remis le baron Meynadier, et il se trouve ainsi en présence de sa femme. Imaginez le trouble que porte dans cette maison ce personnage qu’on a cru mort, et qui n’a pas le droit d’être vivant. Aux reproches de Mme de Lancy, l’Africain répond par des violences qui tombent d’elles-mêmes, lorsque celle qui fut autrefois sa femme lui présente sa fille, née quelques mois après la mort du comte Leone Mattei. Cette première difficulté aplanie, une seconde se présente. L’Africain, dont les instincts paternels se sont subitement réveillés, consent à se taire ; mais le baron Meynadier est maître du secret, et les menaces du comte Mattei, au lieu de l’intimider, ne font que l’exciter à poursuivre sa vengeance. Il présente donc le comte sous son vrai nom à M. de Lancy : l’Africain lui fait payer de sa vie cette lâche vengeance d’une injure trop méritée et le dépit qu’il éprouve d’avoir servi d’instrument à ses projets pervers, puis il se dispose à s’éloigner ; mais alors le châtiment l’atteint à son tour. La nature se charge de le punir ; il se sent martyrisé par un sentiment inconnu jusqu’alors pour lui, il ne peut se résoudre à ne plus vivre près de sa fille, et lorsqu’enfin il a compris qu’il doit partir, son cœur se brise et sa bouche s’ouvre pour exhaler des adieux qui laissent le spectateur sous le coup d’une émotion navrante. Il devient vraiment touchant à cette dernière heure, et on aurait envie de le plaindre, si on ne se rappelait les actions qu’il a commises, les périls qu’il a créés, et les malheurs qu’il a failli accumuler sur tant de têtes, toutes innocentes de ses sottises et de ses travers.

Cette pièce, qui contient deux ou trois situations assez fortes, n’est pas précisément écrite dans le ton qui convient au Théâtre-Français, et jure un peu avec le répertoire ordinaire de ce théâtre ; mais il s’est opéré tant de révolutions dans l’art dramatique depuis quelques années que nous n’avons pas été étonné de l’y voir représenter. La pièce est sauvée par Geffroy, qui la remplit tout entière, et qui, en véritable Africain, en fait sa chose et sa proie. Jamais nous ne l’avions vu aussi dramatique depuis le rôle sinistre de Marat dans Charlotte Corday. Il a rendu à merveille les violences, les éclats de voix de l’âme fauve et sans frein qu’il s’était chargé de rendre. Toute sa personne est vraiment une photographie vivante. Les habitudes physiques, le balancement de la démarche résultant de la souplesse du corps, le visage maigre, nerveux et fébrile, la grimace de la lèvre supérieure qui se relève pour laisser voir la dent féroce et sans pitié, tous ces caractères de l’être sauvage et indompté ont été saisis et rendus avec un art parfait. Nous ne dirons rien des autres acteurs, que son jeu brillant a mis un peu dans l’ombre ; mais comme il faut toujours recommander ceux qui n’ont pas de nom et qui font preuve de bonne volonté et de talent, nous signalerons une jeune actrice, nouvellement engagée, Mlle Emma Fleury, qui s’acquitte à merveille du rôle de la fille de Mme de Lancy.


EMILE MONTEGUT


I. Monumentos Arquitectonicos de España, publicados a expensas del Estado ; 1re et 2e livraisons, in-folio, Madrid. — II. Tolède el les bords du Tage, par M. Antoine de Latour, Paris.

L’Espagne, qu’on croit adonnée à la vieille passion des révolutions ou à la passion plus nouvelle des chemins de fer, ou bien encore aux enivrantes réminiscences de la guerre contre les Maures, l’Espagne a du temps pour tout, même pour des publications monumentales, qui sont d’habitude le fruit et la décoration de la paix. On s’est occupé récemment à Madrid de faire une statistique minutieuse, variée, complète, de tous les élémens de force et de richesse de la Péninsule. L’Espagne se donne aujourd’hui mieux qu’une statistique industrielle et commerciale, la statistique bien autrement éclatante de tout ce qu’a produit au-delà des Pyrénées l’art monumental sous toutes ses formes. C’est là réellement le caractère de cette œuvre exceptionnelle qui s’appelle les Monumentos arquitectonicos de Espana, et dont les premières feuilles viennent à peine de voir le jour. Né d’une pensée heureuse, somptueux d’exécution, ce livre, composé pour faire revivre des monumens, est lui-même un monument où l’art et l’histoire se viennent en aide, se prêtent de mutuelles lumières.

Si l’on songe à tout ce que des génies divers ont amassé durant des siècles d’œuvres monumentales sur ce sol tourmenté, à tous ces grands débris de trois ou quatre civilisations laissant les marques de leur passage dans des villes à la physionomie originale et distincte, on comprendra quels élémens merveilleux il peut y avoir au-delà des Pyrénées pour une œuvre de ce genre. On n’a qu’à parcourir ces provinces, de la Biscaye au fond de l’Andalousie, de Barcelone à l’Estremadure, pour retrouver tous ces restes du passé, qui ne sont le plus souvent qu’un objet d’étude : palais, églises, mosquées, sanctuaires, fragmens de l’art romain, arabe ou chrétien. Et le moment est bien choisi pour cette reproduction par les procédés savans de l’art contemporain, car il en est en Espagne, hélas ! comme en bien des pays désormais : tout tend à se transformer. La vieille pierre croule de vétusté, les monumens changent de destination ; ce qui était un couvent devient une caserne. Les ruines d’Italica s’en vont, et le monastère construit près de la ville romaine est lui-même changé en prison. Le chemin de fer se fraie un passage à travers les murailles des cités mauresques. En un mot, la vie moderne pénètre partout avec effraction. N’est-ce pas l’heure favorable pour fixer l’image et le sens de ce passé de pierres et de monumens, pour faire à ce grand art d’autrefois les honneurs de l’art d’aujourd’hui, pour sauver enfin quelque chose de ce qui s’efface ?

Une telle œuvre serait trop lourde pour une initiative individuelle, surtout en Espagne. Elle est due à un concours d’efforts protégés et aidés par l’état, qui inscrit dans son budget une subvention annuelle de 50,000 francs, et qui a confié à une commission le soin de préparer ce grand travail. Initier le public à la connaissance des principaux monumens de la Péninsule, en reproduisant ces monumens avec une entière fidélité dans leur ensemble et dans leurs détails, dans leur plan premier et dans leurs modifications successives, dans les œuvres d’art qui les décorent, telles que peintures murales, vitraux, mosaïques, autels, reliquaires ; répandre sur ces pages de critique les lumières de l’histoire, de la tradition ; ordonner ces différentes monographies en les classant par divisions de temps, de provinces, d’objet et de style ; déduire de cette classification le développement et les vicissitudes de l’architecture espagnole ; signaler les mystérieux liens qui unissent entre elles les principales époques du mouvement de Part, c’est là l’idée supérieure et complexe que la commission nommée pour présider à cette publication s’est proposé de réaliser. Les élèves de l’école supérieure d’architecture de Madrid, qui font périodiquement des excursions dans les provinces sous la conduite de leurs professeurs, sont employés à dessiner les vues des monumens, et ces vues sont ensuite livrées à la gravure. L’un des graveurs, M. Martinez, est un artiste distingué, élève de M. Henriquel Dupont, et connu en Espagne par la reproduction de quelques-uns des plus beaux tableaux de Murillo. Ce n’est pas tout : afin qu’un travail de cette importance soit plu » accessible, le texte, qui sort des ateliers de l’imprimerie royale, est rédigé à la fois en français et en espagnol. Ainsi une subvention de l’état, le zèle éclairé d’une commission, le concours des élèves de l’école d’architecture, de graveurs et d’écrivains habiles, ce sont là les moyens pratiques d’exécution d’une œuvre faite pour rivaliser avec les plus remarquables publications du même ordre. Les deux premières livraisons, qui ont vu le jour, reproduisent quelques-uns des monumens de Tolède, la Puerta del Vino de Grenade, et donnent l’idée du luxe de ce grand travail, des soins intelligens avec lesquels il s’accomplit.

Ce sera, si l’on me passe ce terme, un grand voyage à travers l’Espagne monumentale du passé. Et que de richesses doit révéler une œuvre ainsi conçue ! On peut, à vrai dire, voyager de toutes façons et même avec fruit en Espagne, sans appeler à son aide le luxe du dessin et de la gravure. M. Antoine de Latour par exemple ne cherche nullement à rivaliser avec le beau livre des Monumentos arquilectonicos de Espana ; mais les monumens, il les décrit avec intelligence, avec amour, dirai-je, dans ce nouveau récit de ses excursions qu’il appelle Tolède et les Bords du Tage. M. de Latour est un de ces voyageurs que la fortune des révolutions jette dans un pays, qui s’y fixent volontairement, et qui paient leur bienvenue en sympathie studieuse et éclairée. Il n’en est point à son premier récit sur l’Espagne, et il emploie le meilleur système, qui est de ne pas tout mêler, d’éviter de faire tourbillonner les impressions en laissant à chaque contrée une place distincte dans les descriptions. Le livre de Tolède et les Bords du Tage est la suite des premières études de l’auteur sur l’Andalousie, sur Séville et Cadix, et rien ne diffère plus de Séville ou de Cadix véritablement que Tolède, la cité impériale, aujourd’hui solitaire et endormie sur ses sept collines. Lorsqu’on s’engage dans les rues désertes et silencieuses de la vieille ville, il semble qu’on entre dans une nécropole ; on se sent bientôt vivre dans l’atmosphère des souvenirs, on voit en quelque sorte tous les grands débris romains, goths ou arabes ; on heurte la porte murée de la maison des Toledo, ou l’on se trouve en face de quelque ancienne mosquée convertie en église. M. de Latour est un de ces voyageurs qui racontent d’une façon instructive ce qu’ils voient ; il recueille les souvenirs et les traditions, la légende et l’histoire. Ce qu’il a fait pour Séville et Cadix, il le fait pour Tolède. Le Tage a en lui son historien comme le Guadalquivir, et, chemin faisant, l’auteur mêle la biographie littéraire à la description ou à l’histoire, évoquant la mémoire de Garcilasso de la Vega et de Moratin. Tolède dormait jusqu’ici ; sera-t-elle réveillée aujourd’hui par le bruit du chemin de fer qui conduit de Madrid au pied de ses collines ? Le chemin de fer s’arrête maintenant à Tolède : il jette les voyageurs étonnés devant le pont d’Alcantara ; mais il doit aller plus loin, et alors qui sait si, comme semble le craindre M. de Latour, la vieille cité impériale, la ville des grands archevêques et des conciles, ne reprendra pas son attitude de statue du passé contemplant dans son immobilité le mouvement de la vie moderne tournoyant à ses pieds ?


CHARLES DE MAZADE


HISTOIRE DES ASSEMBLEES POLITIQUES DES REFORMES DE FRANCE (1573-1622), par M. ANQUEZ.


Chaque temps a ses lieux-communs, développés d’abord avec acharnement, puis brusquement remplacés par d’autres, aussi fêtés, et souvent tout contraires. On peut dire de nous tous collectivement ce que M. Ballanche disait d’un de nos contemporains, très vif dans chacune des opinions qu’il a successivement traversées : « C’est un homme qui change souvent d’idée fixe. » Une des idées fixes de notre temps, mais dont quelques heureux symptômes semblent annoncer le discrédit prochain, c’est d’affirmer que la France n’est pas faite pour la liberté, attendu qu’avant 1789 elle n’en a jamais joui, ni même n’a essayé d’en jouir. Bien des gens se laissent patiemment démontrer ce paradoxe ; leur patriotisme, trop modeste, ne s’en effarouche nullement, et c’est avec une résignation parfaite qu’ils se jugent indignes de ce qui fait la dignité des individus comme celle des nations. Il est aisé pourtant de dissiper cette erreur, et c’est ce qu’on a fait, l’histoire à la main. On n’a pas eu de peine à montrer successivement dans l’institution des communes, dans les tentatives du XIVe siècle et du XVIe, de nobles efforts, trop vite étouffés, mais qui ont laissé des traces et des exemples, qui ont eu même un moment de succès. C’est une réponse de ce genre que vient de publier M. Anquez sous ce titre : Histoire des Assemblées politiques des réformés de France.

Dans ce solide et intéressant travail, l’auteur embrasse l’histoire des assemblées politiques des protestans pendant une cinquantaine d’années, c’est-à-dire depuis la Saint-Barthélémy jusqu’à la suppression de ces assemblées en 1622. Sans doute, avant et après ces deux dates, les protestans se sont réunis pour s’entendre sur leurs intérêts communs et pour résister aux persécutions ; mais c’est pendant cette période seulement que leurs assemblées ont eu une portée générale et présenté un remarquable caractère politique. En effet leur organisation est franchement libérale : ce point est à noter ; on a dit et répété que le protestantisme avait été aristocratique ; la forme de ces assemblées est un démenti formel à cette assertion toute gratuite. Elles ont un double caractère qui manque aux états-généraux, la périodicité d’abord, et surtout la fusion des trois ordres. Les délégués qui y siègent sont pris « parmi les plus propres et capables de quelque qualité qu’ils soient. » Tout ce qui intéresse la cause est décidé à la simple majorité des suffrages. C’était un essai de gouvernement représentatif. Sans doute, et le savant historien le remarque avec raison, il n’y faut pas voir une tentative d’organisation politique que les protestans eussent la volonté formelle d’étendre à tout le royaume. Cette espérance était évidemment celle de quelques-uns d’entre eux ; si l’on en croit Vieilleville, la conspiration d’Amboise n’avait pas d’autre but : on trouva sur le chef du complot, le capitaine La Renaudie, « un papier dont le premier article portait que le but des huguenots était de faire observer les anciennes coutumes de France par une légitime assemblée des états. » Les écrits d’Hotman et d’Hubert Languet indiquent les mêmes tendances. Néanmoins pour la majorité des assemblées, il est évident que leur organisation politique était toute de circonstance, bornée à leur parti, et quoi qu’on ait pu dire, nécessitée par les événemens. C’était, dit-on, établir un état dans l’état ; c’était rompre l’unité française, cette précieuse unité, idolâtrie permanente de nos politiques, et à laquelle on a sacrifié tant d’idées justes et généreuses, sans parler du sang versé. Si cette constitution politique d’un parti était un mal, à qui la faute après tout ? La Saint-Barthélémy, toute récente, excusait un peu ces précautions des protestans, et on ne voit pas qu’ils eussent d’autre moyen de prévenir le retour possible d’une pareille journée.

Cette histoire, écrite avec une impartialité sévère, une science calme et étrangère à toute préoccupation systématique, contient plus d’une leçon dont nous pourrions encore profiter. Le Journal de Daniel Charnier, publié par M. Charles Read, est un service rendu à la même cause. Charnier a été activement mêlé aux événemens dont M. Anquez a fait l’histoire générale : sa biographie et son journal nous montrent tout le détail des misères dont l’énergique conviction des protestans dut triompher. Le journal de Charnier est le récit écrit par lui-même et pour lui seul d’un voyage qu’il fit à Paris, afin d’obtenir d’Henri IV de nouvelles garanties pour les églises réformées. Le Béarnais s’y montre tantôt menaçant, tantôt câlin, mais jamais net. Sa réputation classique de franchise était depuis longtemps fort entamée par les publications diverses qu’on a faites autour de son nom. Peut-être trouvait-il, dans les événemens de ce temps et dans les passions irritées et exclusives qui l’entouraient, une excuse pour ces habiletés si compliquées ; mais il faut avouer qu’on nous avait fait de lui un tout autre portrait. Quant à Charnier, on l’y voit tout à la fois ferme et modéré, habile et loyal, scrupuleux dans les petites choses comme dans les grandes, et notant avec soin ses dépenses pour la couchée et la disnée, au milieu des préoccupations si graves dont il était chargé et dont il porta dignement le poids. C’était un bon homme et un héros, car il mourut sur la brèche, au siège de Montauban, d’un boulet reçu en pleine poitrine. Avant la publication de ces documens, recueillis par le savant éditeur avec une piété consciencieuse, M. Prévost-Paradol, ici même, l’annonçait comme un véritable service rendu à l’histoire. Cette publication est quelque chose de plus peut-être, et la morale aussi peut y gagner ; il y a dans une telle vie, si simple et si forte, des enseignemens dont les plus humbles existences peuvent et doivent faire leur profit. On ne saurait trop encourager ces utiles études : elles nous font pénétrer plus avant dans l’histoire du XVIe siècle, si riche en vertus énergiques et en généreuses tentatives, le vrai grand siècle celui-là, et qui recevra ce nom de l’histoire, quand on saura préférer les époques viriles aux époques simplement brillantes, et estimer à leur juste valeur les grandes actions unies aux grandes pensées.


EUGENE DESPOIS.


V. DE MARS.