Revue dramatique - 14 avril 1920

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Revue dramatique - 14 avril 1920
Revue des Deux Mondes6e période, tome 56 (p. 943-946).
Revue dramatique


COMEDIE-FRANÇAISE. — Le Repas du Lion, pièce en quatre actes (version nouvelle), par M. François de Curel.


M. François de Curel a entrepris un travail d’un haut intérêt et qui témoigne de la plus belle conscience d’artiste. Sollicité de publier son théâtre complet, il ne se borne pas à accompagner chaque pièce d’un historique où il expose la genèse de l’œuvre, l’idée d’où elle est née, l’accueil qui lui a été réservé. Il se fait son propre critique, et mettant à profit le temps écoulé, qui lui permet d’apercevoir son œuvre avec des yeux changés, il corrige, il défait, il refait, et donne de chaque pièce une version nouvelle souvent fort différente de l’ancienne. Alexandre Dumas fils a mis à ses pièces les éblouissantes préfaces que l’on sait ; mais les pièces, à l’exception de l’Ami des femmes, restaient conformes à la représentation. Emile Augier a refait l’Aventurière, mais il n’a refait ni le Gendre de M. Poirier, ni les Lionnes pauvres. C’est à peu près tout son théâtre que remanie M. François de Curel. La comparaison des deux textes, que séparent quelque vingt années, sera pour les amateurs de théâtre un divertissement des plus suggestifs. Nous pourrons quelque jour y revenir. Aujourd’hui, bornons-nous au Repas du Lion qui vient d’entrer à la Comédie-Française sous sa forme nouvelle.

C’est son troisième avatar. D’abord écrit et publié en cinq actes, le Repas du Lion fut représenté en quatre actes en 1897. C’est encore en quatre actes qu’on le joue, mais les quatre actes de la Comédie-Française ne correspondent pas aux quatre actes du Théâtre Antoine. Les deux premiers ont été fondus en un seul. Quant au quatrième, il est entièrement nouveau… Et ce n’est pas aussi compliqué qu’on pourrait croire.

Donc, un jour d’été de 1890, M. François de Curel rêvait au bord d’un étang de Lorraine, lorsqu’il vit se produire un bouillonnement qu’il attribua à un coup de grisou. Aussitôt son imagination lui représenta des galeries de mines creusées sous ses bois, toute cette région forestière massacrée par une exploitation industrielle. Ainsi lui apparut l’idée du Repas du Lion. Elle lui apparut ainsi parce qu’il la portait en lui depuis longtemps. Né dans une famille d’industriels, il avait toujours vécu parmi les préoccupations et les soucis de ceux qui ont à diriger des armées d’ouvriers : la question chaque jour plus aiguë des rapports entre le capital et le travail s’était imposée à ses réflexions. Aussi bien, la pièce qu’il se proposa d’écrire devait être moins une pièce sociale qu’une étude psychologique. « Mon intention, nous dit-il, en créant le personnage de Jean, était d’accompagner dans son pèlerinage à travers la vie un homme qui porte, comme une meule attachée à son cou, l’écrasant fardeau d’un vœu contraire à ses inclinations. » Chemin faisant, la pièce avait légèrement dévié vers l’étude sociale. En la remaniant, M. de Curel s’est efforcé de la faire rentrer dans la ligne psychologique et ainsi de réaliser plus exactement l’objet qu’il s’était d’abord fixé.

Le premier acte nous initie à l’étrange situation qui va peser sur le héros de la pièce. Un enfant, Jean de Miremont, apprend qu’on est en train d’opérer des sondages sous les bois qui couvrent le domaine familial. Il aime passionnément la forêt pour sa beauté et pour l’ardent plaisir de la chasse. Pour sauver ses chers bois du péril qui les menace, il imagine d’inonder le puits de mine en voie d’exécution. Le malheur veut qu’un homme fût resté au fond et qu’il y ait trouvé la mort. Sur le cadavre du mineur dont il est l’involontaire assassin, Jean fait le serment de se consacrer au bien des ouvriers… Ce premier acte, ramassé et dru, est de tous points admirable. D’abord par son mouvement. Et puis parce qu’il pose avec une netteté puissante le caractère que nous allons voir évoluer au cours de la pièce. Jean de Miremont est par tempérament, non pas un fort, mais un violent ; par esprit de caste, il est un orgueilleux, persuadé que tout doit céder à son caprice. C’est le cours naturel de cette hérédité et de cette humeur que va déranger le vœu formé par l’enfant.

Le second acte, excellent comme étude morale, nous met sous les yeux la péripétie de ce caractère : comme dans la tragédie classique, l’instant choisi est celui de la crise. Jean de Miremont, en accomplissement de son vœu, s’est consacré à plaider la cause des travailleurs. Il est devenu l’orateur acclamé des Cercles catholiques d’ouvriers. Seulement, l’auteur nous le fait très bien sentir, il manque quelque chose à ce fameux orateur, et c’est d’être un apôtre. Virtuose de la parole, il guette l’applaudissement et s’enivre de son succès. Il joue un rôle en contradiction avec sa nature. Or, nous sommes au moment où ce rôle lui est devenu intolérable : la nature reprend ses droits, l’instinct est le plus fort. Pour faire tomber ce masque mal attaché, il suffira du moindre heurt. Le choc se produit au cours d’une conversation entre Jean et son beau-frère, Georges Boussard, grand industriel, chef d’usine, patron convaincu non seulement de ses droits, mais de l’utilité de sa fonction sociale. Homme d’action et de commandement, Georges Boussard ne doute pas que le seul moyen d’aider les pauvres ne soit de créer des usines, d’employer des nuées de travailleurs, de produire. « Il n’y a qu’une seule espèce d’êtres secourables : ceux qui ouvrent des voies nouvelles à l’activité humaine… Inventez, soyez une force créatrice, et la prospérité des autres découlera de la vôtre. » « Mais, objecte Jean, c’est l’égoïsme érigé en devoir. — Pourquoi pas, s’il est bienfaisant ? » Jean boit avec avidité ces paroles, pour la raison toute simple qu’elles traduisent sa pensée profonde. Elles ne font que donner une expression au changement foncier qui est déjà en lui un fait accompli.

Le troisième acte est presque tout entier rempli par le discours où Jean expose aux ouvriers la théorie aristocratique et patronale, devenue maintenant la sienne comme elle était hier celle de son beau-frère. Discours éloquent, un peu long, peut-être, où l’on voit bien que l’éloquence est une chose et le bon sens en est une autre. Cet orateur aurait fait le pari de dire tout ce qu’il ne fallait pas dire, d’irriter et d’affoler son auditoire par le plus inattendu des défis, il n’aurait pas trouvé mieux. Le résultat de ces paroles imprudentes et de cette provocation gratuite était immanquable : il ne se fait pas attendre. Les ouvriers voient rouge. Et comme il faut toujours que les innocents paient pour les autres, c’est l’infortuné Boussard qu’ils assassinent en réponse à l’incartade oratoire de Jean. Crime pour crime. Jean s’estime délié de son serment ; rendu à sa nature, il répudie son rôle d’emprunt, pour redevenir ce qu’il est, du fait de sa naissance, un chef, un maître, un seigneur.

Ici le nouveau quatrième acte. Trente ans après, sous la direction de Jean, les usines Boussard ont pris une énorme extension. C’est un peu invraisemblable. Les beaux parleurs sont, de coutume, médiocres en affaires. Jean est devenu un gros personnage, un des rois de la métallurgie, et il est membre de l’Académie française. Il reçoit la visite de Robert Charrier, naguère ouvrier gréviculteur, maintenant ministre du travail : il lui offre sa voix pour l’Académie. Survient l’abbé Paul Charrier, frère de ce dernier, mais qui, lui, n’est pas « arrivé ; » il est resté curé de campagne ; il s’en tient à la morale, du Christ. Il faut entendre comme ces deux gros bonnets, tout gonflés de leur importance, rabrouent le pauvre hère, en lui assénant des maximes du plus pur nietszchéisme. « JEAN : Je divise les hommes en deux classes : d’une part d’innombrables imbéciles, d’autre part quelques natures privilégiées : les lions. — ROBERT : Ces braves gens ne parviennent pas à comprendre que des hommes tels que vous et moi ne peuvent être soumis à la règle commune. » Ambitieux nantis et jouisseurs satisfaits, ils prennent un même plaisir à mettre en formules leur égoïsme ingénu et féroce.

Il faut bien le dire, ce dernier acte a paru vide et froid. C’est qu’en fait, la pièce est finie après le troisième acte. L’auteur nous a formellement avertis que son dessein était de nous faire assister à l’évolution d’un caractère, détourné par un accident de sa voie naturelle, et qui y est ramené par la force des choses. La lutte qui se livre chez un fils d’aristocrates, entre son instinct et une vocation purement artificielle, est toute la pièce. De la minute où, par le retour de Jean à sa vraie vocation, cette lutte a cessé, la pièce prend fin avec elle ; car il n’importe guère que par la suite Jean réussisse ou ne réussisse pas dans l’industrie, et qu’il entre ou qu’il échoue à l’Académie. Même je trouverais excellent, pour la portée morale de la pièce, qu’elle se terminât par la révolte des ouvriers et l’assassinat de Boussard. Ce serait l’illustration de cette vérité d’observation qu’à vivre et agir dans le faux on ne peut faire que beaucoup de mal. Apôtre sans vocation qui s’est posé en ennemi des siens, Jean de Miremont est un parfait agent de désagrégation sociale.

M. de Max, dans le rôle de Jean, est insupportable de lenteur, de solennité et de grandiloquence. Mais Mlle Bovy est charmante, au premier acte, sous les traits du petit Jean. Et M. Denis d’Inès est un excellent abbé Charrier.


RENE DOUMIC.