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Revue dramatique - 14 juin 1888

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Revue dramatique - 14 juin 1888
Revue des Deux Mondes3e période, tome 87 (p. 931-944).

Comédie-Française : le Flibustier, comédie en 3 actes, en vers, par M. Jean Richepin. — Le Baiser, comédie en 1 acte, en vers, par M. Théodore de Banville.


Le Flibustier, par Jean Richepin… Oh ! c’est horrible, évidemment ! On ferme les yeux pour ne pas Voir ce drame de sac et de corde. Et, sur le voile obscur des paupières, une hallucination éclate en broderie de feu.

Au bastingage d’un navire une bande forcenée grimpe et s’accroche : des regards furieux, des coutelas serres entre des dents féroces, des tranchans de haches parmi des loques bizarres… A la force des poignets, ces enragés sautent sur le pont : et voici les coutelas dardés, les haches qui tournoient, et le vomissement de flamme des espingoles. Dieu ! quels jets de sang, et quels ruisseaux ! .. Mais à l’odeur de la poudre, à l’odeur de cette boucherie, se mêlent à présent celles de l’eau-de-vie et du rhum. Au milieu des imprécations jaillissent des cris aigus : il y avait des femmes à bord ! Après le massacre, avec le pillage, c’est l’orgie et le viol. Quoi encore ? Ils sont échappés, ces truands, des arsenaux de l’enfer : ils pratiquent des scélératesses et des voluptés que n’inventeraient pas les hommes. Pour donner une suprême secousse à leurs nerfs dans le délire de l’ivresse et dans l’extase bestiale, pour se lancer d’un seul coup jusqu’à l’autre monde et y remporter leur butin, ils vont au moins faire sauter le navire ! C’est le capitaine de ces démons, le plus terrible d’entre eux et aussi de plus beau, qui approche de la soute une mèche flamboyante… Avec sa « peau jaune » et ses « yeux de cuivre » et son « mépris des lois, » n’est-il pas vrai qu’il ressemble, cet écumeur de mer, à l’auteur de la Chanson des gueux, à l’auteur des Blasphèmes ? .. Il plonge la mèche : ah ! bouchons-nous les oreilles !

… Rien, on n’entend rien ; .. on écarte un peu les paumes, et puis on ouvre un œil, prudemment ; et voici ce qu’on aperçoit.

Pour décor : l’honnête logis d’une famille bretonne, au bord de l’Océan ; pour acteurs : le chef de cette famille, « ancien patron au cabotage, » sa bru, sa petite-fille, son petit-fils (cousin de sa petite-fille), un ami de son petit-fils. Le vieux marin est un patriarche, la bru est une excellente dame, la petite-fille une jouvencelle adorable : où donc est le flibustier ? C’est l’ami, c’est le petit-fils lui-même qui prennent ce titre ; mais ces braves garçons, apparemment, n’ont souscrit « le pacte de flibuste » que pour s’engager l’un envers l’autre à des devoirs particuliers, dont l’étroitesse renforcera l’intérêt de l’action : ils ne sont « frères de la côte » que pour être frères d’armes avant de se trouver rivaux.

Mon Dieu ! comme c’est donc timide, un flibustier !

Ainsi murmure la gentille héroïne. Et l’on se demande si M. Richepin lui-même, pour présenter au public des flibustiers pareils, serait devenu timide, par miracle.

Non pas ! mais il est avisé. Parce qu’il a chanté les vagabonds, le croyez-vous extravagant ? Parce qu’il a déblatéré contre Dieu, le croyez-vous possédé ? Il est sain d’esprit et lucide ; il a toute sa tête, qui est une tête française. « Touranien, » soit ! il est Touranien de Touraine. Pour l’équilibre moral, il en remontrerait à un Flamand ; pour la finesse, à un Gascon. Pensiez-vous sérieusement qu’il produisit sur la scène des héros scandaleux, qu’il leur commandât des tours extraordinaires ? Pas si bête ! Il sait bien que nos amateurs de spectacles ne veulent pas être inquiétés ni même étonnés. D’ailleurs, il est poète : il n’aborde le théâtre qu’avec une singulière défiance ; il s’oblige plus strictement qu’un autre à respecter la coutume de l’endroit. Bon vieillard, bonne fillette, bons flibustiers, je veux dire bons jeunes gens, amoureux et rivaux, n’offenseront et ne surprendront personne… A l’heure même où il les pose sur les planches, M. Richepin lâche dans le roman (Césanne) des créatures autrement curieuses, il leur permet des aventures autrement violentes !

Ici, à la Comédie-Française, le grand-père attend le retour de son petit-fils, parti depuis quinze ans et fiancé à sa petite-fille. Il espère tous les jours le voir entrer dans le port, et la douce enfant flatte sa manie. Tandis que la bru, plus raisonnable et plus décourageante, garde la maison, un matelot inconnu se présente ; il demande si son ami Pierre n’est pas revenu. Non ? Alors, c’est que Pierre est mort. Jacquemin, — c’est le nom du matelot, — rapporte un chapelet et quelques ustensiles que le camarade lui avait confiés ; il les pose, comme par hasard, sur une table. — Que diriez-vous si Janik, la petite cousine, et le bonhomme Legoëz, le grand-père, à l’aspect de ces objets familiers, s’écriaient : « Pierre est vivant ! » et s’ils prenaient Jacquemin pour Pierre ? Que diriez-vous si la bru soufflait à l’oreille de l’étranger : « Tant pis ! Ne les détrompez pas : le vieux en mourrait ! » Que diriez-vous si Janik s’éprenait de Jacquemin, croyant aimer son fiancé ? Ensuite, au moment où l’on allait se passer de lui le mieux du monde, que diriez-vous si Pierre débarquait ? Si les deux amis s’affrontaient avec colère ? Si le dernier venu, enfin, récompensait par sa générosité les scrupules qu’avait montrés d’abord le premier ; s’il emportait à son tour le prix de délicatesse, et n’emportait que cela en Amérique, retournant à ses affaires et laissant la jeune fille au Sosie malgré lui ?

Vous diriez que tout cela est conforme à l’usage du théâtre ; vous diriez même, si vous aviez l’érudition taquine et chicanière, que Scribe a conté jadis une histoire de ce genre : Théobald ou le Retour de Russie… A quoi M. Richepin répondrait sans doute qu’il n’en savait rien, mais que depuis le siècle des Νόστοι (Nostoi) jusqu’à celui de Théobald, la nature a fourni aux rhapsodes et aux vaudevillistes plus d’un exemple de ce cas : après beaucoup d’années, il n’est pas merveilleux qu’un homme soit pris pour un autre par des yeux que le cœur aide à se tromper. Vous pourriez répliquer, il est vrai, que M. Richepin est plus ingénieux que Scribe, et surtout que la nature. Théobald, naguère, était pris pour un frère, non pour un cousin ni pour un fiancé ; quand la tendresse de sa prétendue sœur s’animait un peu trop (on voit que la matière était délicate ! ), il ne devenait rival que de lui-même : c’est lui, en effet, lui Théobald, que la jeune fille avait commencé d’aimer, sur la foi du portrait que son véritable frère, dans une série de lettres, lui avait tracé de ce parfait ami. Ainsi Oreste et Pylade n’en venaient point aux prises ; le badinage ne tournait pas au drame. Notez qu’il ne se trouvait là personne pour abréger le malentendu : à quoi bon, d’ailleurs ? A moins que l’ingénue n’acceptât l’idée d’un inceste, il ne pouvait avoir de méchante conséquence. Ici, au contraire, la mère de Janik est auprès d’elle : il semblerait qu’elle dût la tirer d’erreur, et le plus tôt possible. Qu’elle berce le vieillard de ce pieux mensonge, soit ; mais la jeune fille ! Comment prolonge-t-elle sa méprise ? On se récrierait volontiers contre la vraisemblance de cet artifice ; et volontiers aussi on se plaindrait qu’on est gêné, pour être ému, de ce quiproquo sur lequel est fondée l’action pathétique.

Mais il advient que l’artiste, ayant ramassé sur la place publique une muscade usée par trop d’escamoteurs, la cisèle délicatement. C’est un morceau de subtile et charmante psychologie que l’examen de conscience de Janik, après que l’honnête Jacquemin l’a détrompée : or il fallait bien, pour qu’elle éprouvât ces divers sentimens, qu’elle fût détrompée trop tard ! Elle est infidèle à son fiancé, elle a laissé un intrus surprendre son âme… Et, de bonne foi, à présent, ce n’est pas le fiancé mort qu’elle pleure, mais l’intrus qui s’en va… Au fait, n’est-ce pas celui-ci, réellement, qu’elle aime, et ne l’aime-t-elle pas avec loyauté ?

Sainte vierge ! à mon vœu je ne fais pas injure,..
Puisqu’on l’aimant ainsi c’est Pierre que j’aimais !

Et de sa première tendresse à la nouvelle, Janik fait bravement la différence :

Ah ! mon amour d’hier n’était qu’amour de rêve ! ..

Elle sait nous intéresser davantage à celui d’aujourd’hui, plus solide et plus vivant ; et pour peu que le poète imagine un joli moyen d’en assurer le bonheur, nous serons satisfaits.

Nous le sommes donc ! .. Le père Legoëz, vieux marin, est toujours épris de la mer. Elle a dévoré tour à tour ses quatre fils, sans compter ses trois gendres ; n’importe :

Quoique fasse la vague,
C’est le nom du Seigneur qu’elle chante en passant !

Legoëz méprise un tantinet sa bru, il la réprimande vertement, parce qu’elle est « terrienne » de race et de cœur, parce qu’elle reproche à « cette chose » traîtresse, l’Océan, la mort de son mari et de son fils. Legoëz, pour première règle de conduite, impose cette loi à sa petite-fille :

Ne dis jamais du mal de Dieu ni de la mer !

S’il se remémore la figure de son petit-fils, il s’écrie : « Quels yeux, quand il guignait le flot ! » Il trouve bon que l’enfant soit parti ; car on ne devient marin qu’à force de « humer la mer. » Et lui-même, tous les jours, il faut que Janik aille le chercher sur le quai, — sinon,

à cligner des paupières,
Vers le large, il prendrait racine dans les pierres.

Eh bien ! Jacquemin est un fin matelot : en le voyant sous le nom de Pierre, Legoëz n’a pas eu de peine à reconnaître son sang. Il le pousse joyeusement vers sa petite-fille ; et comme Jacquemin, résistant à son propre cœur, se rejette en arrière, le bonhomme le gronde et l’encourage encore :

Ah ! mon gaillard, comment te les faut-il,
Si devant ces yeux-là, plus clairs que des étoiles,
Tu n’as pas l’âme en fête et du vent dans les voiles !

Or, quand survient le véritable Pierre, Legoëz peut bien mettre l’imposteur à la porte, et d’abord choyer son gars ; mais il a changé, en Amérique, le véritable Pierre ! De flibustier, il s’est fait chercheur d’or. Sous la terre, oui vraiment, c’est là qu’il a poursuivi et atteint la fortune. — « Sale métier ! » grogne le grand-père. — Autre chose : il veut emmener la famille là-bas, dans son domaine, à vingt jours de la mer ; même du plus fin haut de la montagne, on ne la voit pas. — « Triste endroit ! Hein, Janik ? » — Ce n’est pas Janik, assurément, qui va dire le contraire. Et, comme son cousin l’assure, avec un peu de moquerie, que, pour se consoler d’avoir perdu la mer, dans ce pays nouveau elle aura de larges fleuves, Legoëz l’interrompt :

Les fleuves ! Oui, je sais, ça coule à la dérive.
Sans doute, c’est de l’eau, de l’eau qui marche ; mais
Elle s’en va toujours et ne revient jamais.
Ce n’est pas comme ici. La marée est fidèle,
Elle a beau s’en aller au diable, on est sûr d’elle :
Au revoir ! au revoir ! dit-elle en se sauvant,
Car elle parle, car c’est quelqu’un de vivant.
Et tout ce qu’elle crie, et tout ce qu’elle chante,
La mer, selon qu’elle est d’humeur douce ou méchante !
Et tous les souvenirs des amis d’autrefois,
Dont la voix de ses flots a l’air d’être la voix !
Et les beaux jours vécus sur elle à pleines voiles !
Et les nuits où l’on croit cingler vers les étoiles !
Ah ! mon Pierre, mon gars, tout ça, ce n’est donc rien ?
Maudit soit le pays qui t’a rendu terrien !
Il peut être plein d’or ; je n’en ai pas envie.
Certes, je n’irai pas y terminer ma vie.
Pour moi, tout vent qui vient de terre est mauvais vent.
Un vrai marin, ça meurt sur la mer, — ou devant.

Après cela, il suffira que le bonhomme revoie Jacquemin et qu’il se rappelle

Sa façon d’être gai quand il parle du flot.

il approuvera sans peine le sacrifice de Pierre : n’est-ce pas la mer elle-même qui a fiancé Janik et Jacquemin ?

La mer ! On a dit que le principal personnage d’Athalie était Dieu ; le principal personnage du Flibustier, c’est la mer. Elle ramène un absent, puis l’autre, selon l’ordre établi par sa préférence, qui déconcerte les projets des hommes ; elle gouverne l’âme de l’aïeul, elle lie et délie les cœurs des jeunes gens. Elle est aussi le personnage le plus original. Ce n’est pas une toile de fond, cette « chose » bleue qu’on voit par la fenêtre ouverte, ce n’est pas un décor emprunté au magasin du vaudeville ou de l’opéra-comique ou même de la tragédie ; ou plutôt ce n’est pas une « chose, » mais, comme dit le vieux marin, « c’est quelqu’un de vivant, » et dont la vie est, pour la première fois peut-être, exprimée sur le théâtre.

C’est que M. Richepin y croit fermement, à cette force de la nature, c’est qu’il l’a sentie, qu’il l’a aimée : s’il n’est plus le poète de la Chanson des Gueux ni des Blasphèmes, — ni, d’ailleurs, en cette pure histoire de fiançailles, celui des Caresses, — il est toujours le poète de la Mer. Pour qu’elle fût célébrée sur la scène, et célébrée avec vraisemblance, avec convenance, il a communiqué un peu de sa foi, un peu de sa passion à ces héros de comédie. Sans doute, c’est M. Richepin qui l’inspire, mais c’est le père Legoëz ou bien Janik ou Jacquemin qui parle. Elles vivent donc, à leur tour, ces figures humaines : elles vivent pour l’amour de la mer et par sa vertu, elles vivent plus ou moins selon qu’elles ressentent sa puissance et l’honorent avec plus ou moins d’énergie. Pas plus que je ne doute de l’existence de la mer, je ne saurais douter de l’existence du père Legoëz.

Il y a une raison encore pour que ces braves gens, même employés à nouer et à dénouer une action de vaudeville pathétique, ne me paraissent pas des fantoches : c’est qu’ils jasent comme des personnes naturelles ! S’il apparaît que, pour la raison, pour le bon sens et même la malice, M. Richepin est Français, il l’est plus encore, on s’en doutait déjà, pour la langue et pour le don d’exprimer en vers la réalité la plus humble. Il prêle à ces héros tout simples un vocabulaire, un style, j’allais dire une prosodie, je dirai au moins un rythme, qui peuvent être les leurs, et qui sont d’un poète. Les mots sont drus, la phrase alerte, le vers a de l’assurance et de l’aisance : il a de la tenue, et fait cependant les mouvemens qu’il faut pour s’accommoder au discours et au dialogue. Ce n’est point un saltimbanque, désarticulé à plaisir et pour émerveiller les badauds, mais un « gars » dont les muscles roulent librement pour mener à bien quelque utile besogne. La sobriété, la couleur de cette poésie, sont admirables. Et que parlais-je de vaudeville pathétique ? Je regardais, sans doute, et n’écoutais pas : je n’entends, je ne vois plus qu’une idylle héroïque. J’oublie Théobald ou le Retour de Russie pour me souvenir plutôt du poème de Tennyson : Enoch Arden. Auprès du chef-d’œuvre anglais, l’œuvre française a sa noblesse, plus simple ou du moins plus franchement populaire. A je ne sais quelle saveur, on la reconnaît plus proche de la terre et du flot : Enoch Arden, c’est du pain blanc ; le Flibustier, c’est du pain bis, excellemment salé, selon l’usage de la côte, par quelques gouttes d’eau de mer.

Enfin, pour aider à l’illusion dramatique, pour donner à ces personnages, s’il en était besoin, un suprême vernis d’humanité, ces comédiens étaient là : M. Got, M. Worms, Mme Worms-Barretta et leurs camarades.

M. Laroche ne pouvait que sauver le rôle de Pierre : il l’a sauvé, en effet. Mme Pauline Granger, même avec moins de sécheresse, avec une physionomie moins bourgeoise et plus campagnarde, n’aurait pas fait de Marie-Anne, la mère de Janik, une figure bien intéressante. Représenter ces terriens, dans cette comédie marine, ce n’était pas avoir la meilleure part. Mais les éloges nous manquent pour Mme Worms-Barretta, pour son mari et pour le doyen de la maison. Elle a incarné, cette jeune femme, le type rêvé par le poète : « bon air, bon cœur, l’esprit subtil, » évidemment elle a tout cela. Elle respire la santé, la vertu, mais la fine santé, la vertu gentille ; elle respire l’esprit, la malice, mais l’esprit sensé, la malice honnête : elle est d’abord la bienvenue. Elle ouvre la bouche : elle a précisément la voix de son visage et de sa taille, ni trop considérable ni trop mince, et fraîche et souple à ravir. Et sa diction et ses attitudes, elles sont justement les siennes : toute sagesse et tout charme. Savez-vous que, par l’accord de ces dons et de ce talent, voilà une comédienne vraiment unique ? Voilà, au théâtre, un parfait exemplaire d’une aimable espèce de Française : pendant l’exposition de 1889, je voudrais que Mme Worms-Barretta parût souvent sur la scène ; elle donnerait aux étrangers une juste et bonne idée de la nation. — Pour ce Jacquemin, d’autre part, on est bien aise qu’il l’épouse à la fin de la pièce, et même qu’il s’en aille avec elle après le spectacle : il s’opère, dans l’imagination du public, une fusion intime du personnage et de l’acteur, et l’on se réjouit, voyant cette jeune femme, de penser que celui-ci est son homme. Un homme ; en effet ! Ses yeux et sa voix le jurent ; et c’est bien le cœur d’un mâle qui fait vibrer sa poitrine. La vigueur et la précision de son art, la ferveur et la mesure de son jeu, autant que des beautés, paraissent des vertus viriles. Aussi quelle sympathie ! On brûle, on souffre avec lui, quand il commence d’aimer Janik et s’efforce d’étouffer son amour ; on suit son discours, à perdre haleine, quand il révèle désespérément à la jeune fille qu’il n’est pas son fiancé ; on s’indigne, on se révolte, on éclate en prenant feu à sa colère, sous les outrages de son rival ; on se croit l’âme aussi généreuse, la gorge aussi sonore, la parole aussi nette, la mimique aussi tranchante et aussi touchante que la sienne, et l’on s’applaudit ! — Mais comment, pour qui ne l’a pas vu, évoquer M. Got ? Il est marin et vieux marin, depuis le bonnet jusqu’aux semelles. Ses épaules se sont voûtées dans l’entrepont, ses jambes se sont arquées au bercement du roulis. Dans son œil clair, d’une franchise enjouée, c’est le flot qui brille. C’est du sel déposé par les vents que son poil de loup de mer est blanchi et raidi. C’est la brise qui a fortifié ses cordes vocales et leur a donné ce beau timbre. Quand il remue, quand il parle, on reçoit par bouffées dans la salle une bonne senteur de marée ! Dans tout cela point de simagrée, point d’artifice : en vérité, ce vieillard a l’âme d’un marin, l’âme de la mer. Où donc aurait-il pris cette bonhomie et cette puissance, tant de simplicité alliée à tant de grandeur ? Il met dans l’idylle, sans la troubler aucunement, une figure d’épopée.

Le public de la Comédie-Française avait mangé son pain bis ou son pain blanc le premier ; il a été surpris ensuite par le goût d’un singulier petit gâteau qu’on avait demandé pour lui à M. Théodore de Banville… Un cri d’admiration était parti, cet hiver, du Théâtre-Libre : « Un chef-d’œuvre nous est né, un mignon chef-d’œuvre ! » On s’est empressé, rue Richelieu, d’adopter cette merveille : peu s’en faut, une fois là, qu’elle n’ait causé un scandale.

Qu’est-ce donc que le Baiser ? Vous saurez que Pierrot… — Pierrot, à la Comédie-Française ! .. Un paysan, alors ? Un cousin du « Pierrot » de Don Juan ? .. — Non pas ! Le Pierrot de la comédie italienne. Pourquoi pas, en somme ? Attendez pour vous fâcher. Ce blanc personnage est à la mode. Assez d’esprits sont fatigués du mélodrame, du vaudeville et de tout l’appareil scénique du XIXe siècle… N’ai-je pas vu, la semaine dernière, au Petit-Théâtre de la rue Vivienne, des raffinés applaudir le Gardien vigilant, de Cervantes, et les Oiseaux, d’Aristophane, joués par des marionnettes ? .. Il y a tout juste un mois, le Cercle Funambulesque s’est fondé, pour la gloire de la pantomime. Dans un joli prologue (le Réveil), M. Jacques Normand a rêvé tout haut d’un retour

A l’art naïf et pur, souvent même enfantin…
On voudrait moins que l’homme et plus que le pantin !
Lassé de la parole et de la phrase humaine,

il a dit les douceurs d’un pays

Où, pour parler d’amour, il suffit que les yeux
Brillent, et que la main, sur le cœur appuyée,
Ait un frémissement d’hirondelle effrayée.

A la tête de la troupe, il n’a pas manqué de mettre Pierrot,

Ce fin rayon de lune à l’apparence d’homme.

Va donc pour Pierrot, même à la Comédie-Française !

Aussi bien, il est doué de la parole, ce Pierrot-ci, pour converser avec une fée : ni leur aventure ni leur causerie, au moins réduite à ses élémens nécessaires, n’a rien de bas. Oyez plutôt ! La fée Urgèle se traîne par les bois, victime d’un enchanteur : elle a été transformée en vieille femme. Pour secouer le sortilège, ce qu’il lui faut, avant une heure,

C’est le premier baiser d’un jeune être innocent.

Elle aperçoit Pierrot, entré sous l’ombrage pour s’offrir un gentil régal :

Je vous savourerai, vin rose, et toi, galette,
Aux parfums des muguets et de la violette !

Elle suppose que « dans son cœur le lis fleurit encore ; » elle lui demande une faveur, sans dire laquelle ; il jure de la lui accorder :

Oui, par ma sœur, la neige, et mon frère, le cygne ! ..

Il hésite cependant, lorsqu’il sait ce qu’il a promis,

Lui qui, tremblant oiseau, n’a pas su se poser,
Et qui n’a pas connu la douceur du baiser…

Bah ! il se décide, par charité ! .. Or, au toucher de ses lèvres, la déplorable commère devient une radieuse petite princesse. Elle déclare aussitôt qu’elle veut regagner le royaume aérien, où l’attendent ses sœurs. Pierrot, cependant, souhaite qu’elle lui rende avec usure son baiser. Vainement elle objecte sa race et les délices de sa patrie :

Et je m’endors la nuit dans une perle creuse !

Pierrot la somme de rester sur terre et d’être sa femme ; peu à peu il la persuade. Par un caprice honorable, elle veut se marier selon les lois humaines ; il la rassure : le notaire sera ce merle,

Qui par là se promène avec son habit noir ;

les témoins seront ces bouleaux ; les parens,

ce seront ces chênes très anciens,
Vêtus de mousse. — Bon. Mais les musiciens ?
Il en faut pour le bal. Je n’en vois pas. — Mais, ange !
Nous les avons, c’est la fauvette et la mésange,
Et, lorsque tombera la nuit, les rossignols…

Hélas ! Une autre mélodie passe dans le feuillage : c’est le chœur des fées, c’est un appel… Vivement, Urgèle rend à Pierrot son baiser… Il lève la tête, les yeux noyés de mélancolie :

Elle s’est envolée ! Oh ! loin ! A tire-d’aile !
Et fuit, toute petite, ainsi qu’une hirondelle.

— Et c’est tout ? — Mon Dieu, c’est toute la fable et c’est l’essentiel du poème… Vous ne voyez pas que le cas soit pendable ? — Assurément, non ! .. C’est une églogue légère, une féerie en miniature, et, si l’on veut, un mythe gracieux, où se trouvent renouvelées d’antiques légendes sur l’ingratitude et la frivolité féminines. Il s’y mêle un piquant badinage, celui d’un poète moderne qui se plaît au commerce de Shakspeare : ce bois parisien, où les merles font office de notaires, est assez proche du bois athénien où gazouille le Songe d’une nuit d’été.

— Nous y voilà ! M. de Banville n’est pas le familier du seul Shakspeare, il n’a pas respiré seulement, avant de souffler cette jolie bulle, un air embaumé par l’haleine de Titania et de la reine Mab. Enregistrez son aveu : « J’ai écrit cette comédie, au bord de la petite rivière Abron, dans une campagne où il y a des fées et où (comme ici, d’ailleurs) je lisais passionnément chaque jour la Forêt mouillée, de Victor Hugo… » La Forêt mouillée ! Passionnément ! Chaque jour ! A Paris et à la campagne ! .. La Forêt mouillée, la dernière pièce du Théâtre en liberté, est d’un bien autre fantastique, d’un autre comique surtout, que le Songe d’une nuit d’été. C’est le sabbat de l’esprit burlesque. L’auteur lui-même avertit que cette œuvre n’est pas jouable, sinon « à ce théâtre idéal que tout homme a dans l’esprit. » C’est pour ce théâtre qu’il donne ces indications de mise en scène : « Soleil partout. Toutes sortes d’êtres… Les vers de terre se dressent hors de leurs trous comme en proie à un rut mystérieux. » On y voit un philosophe latin, à qui la luzerne, après la pluie,

Montre plus de joyaux que le quai des Orfèvres !

On y trouve des herbes qui s’entretiennent de « Ricord ! » On y rencontre une lingère qui dit à une actrice :

Des vieux que nous servons, connais la différence ! ..

On y surprend ces gentillesses :

LA LAVANDE.
La taille de la guêpe est charmante.
L’ORTIE.
Corset.
LA GUÊPE.
Cette lavande en fleur sent bon.
LA RONCE.
Water-closet.

On y recueille surtout des calembours à foison :

LE MOINEAU.
à une touffe de bruyère.
Bonjour,
La Bruyère,
à une branche d’arbre.
Bonjour, Rameau !
à une corneille sur le rocher.
Bonjour, Corneille !

Il faut croire que M. de Banville, en sa préface, a usé d’hyperbole, et qu’il aura manqué, certains jours, au devoir de relire la Forêt mouillée ou qu’il ne l’aura pas relue assez « passionnément : » il n’a pas approché de ce modèle ! I — Son Pierrot, cependant, est ferré sur l’anachronisme : il parle couramment des « Grands magasins du Louvre, » de la « correctionnelle » et de « la Bourse ; » de « M. Chevreul » et de « Rothschild ; » et « d’Alphonse » et « d’Emile, » qui ne se contenteraient pas « de se vendre à vingt mille. » — Pour la parodie, ce Pierrot ne craint personne : d’un tour de main, il travestit, en passant, Michel et Christine, Andromaque, Tartufe, la Tour de Nesle. — Ni lui ni même la fée ne se privent de turlupinades ; au milieu de leurs discours, une trivialité tombe comme une pierre dans un lac, s’épate comme une motte de terre jetée dans une corbeille de fleurs. « Je puis encore être rosière, » dit Urgèle, et elle refuse de céder au « cruel Amour ; » Pierrot réplique : « On n’en meurt pas. » — Le génie du calembour, enfin, ils le possèdent l’an et l’autre ; ils l’appliquent ingénieusement à la recherche des rimes riches :

Quand même, — je vais loin, — ce serait une pièce
D’or, où l’on voit des rois avec leurs fronts laurés,
Certes, je n’en ai pas, cependant vous l’aurez…
… Scsevola,
Dont le nom jusqu’aux cieux dans le passé vola…
La dette est claire. Elle eut semblé même évidente
Au siècle qui chanta Béatrice — et vit Dante !
… Si j’ai pu flirter incidemment,
Urgèle, qui jamais ne parle ainsi d’amant…
Blancs comme Églé qui dort auprès d’un ami sien !
Blancs comme des cheveux d’académicien ! O Molière ! quand je pense que Boileau te priait, sans rire, de lui enseigner où tu trouvais la rime ! .. Et la rime que tu trouvais, pour « appas, » c’était « ducats ; » pour « marquis, » c’était « prix ! » Pour « Pentecôte, » « sotte ; » pour « disgrâce, » « place ! » Pour « contrat, » « fat ; » pour « regret, » « net ; » et pour « Ignés, » « traits ! » — Homme de théâtre, et moins soucieux de prouver son habileté que de faire dire à son personnage ce qu’il doit dire, il est vrai que Molière « cherche partout des facilités : » voilà, en quatre mots, le résumé d’un excellent ouvrage sur la Versification de Molière. Je ne le rêve point, cet ouvrage, il existe. Au chapitre de « la Rime, » l’auteur, M. Maurice Souriau, cite fort heureusement cette règle de Port-Royal : « La rime étant une gêne, quoique agréable et très nécessaire pour la beauté des vers, il vaut mieux y être un peu libre pour favoriser un beau sens, que trop scrupuleux… » En regard, d’ailleurs, il place loyalement la doctrine de Malherbe, telle que Racan l’a exposée : « Sur la fin, il était devenu rigide en ses rimes,.. et s’étudiait fort à chercher des rimes rares et stériles, sur la créance qu’il avait qu’elles lui feraient produire quelques nouvelles pensées, outre qu’il disait que cela sent son grand poète de tenter les rimes difficiles qui n’avaient point encore été rimées. » — Honneur à Malherbe ! Il est fâcheux seulement que Boileau l’ait compromis : on ne pense pas toujours à le saluer comme le précurseur de M. de Banville.

Pour celui-ci, en vérité, il s’agit bien de « favoriser un beau sens ! » Il ne s’agit même plus de stimuler l’imagination à « produire quelques nouvelles pensées. » Il n’y a pas de beau sens : il n’y a que de beaux mots. Il n’y a pas de nouvelles pensées : il n’y a que de nouvelles rimes. Lui-même, en son Petit traité de poésie française, M. de Banville a promulgué sa loi ; elle pourrait se réduire à cet article unique : « La rime est tout le vers. » Ah ! s’il arrive qu’on le prenne à la lettre, et que tout un vers soit une rime, ce vers sera l’idéal !

Gai, amant de la reine, alla (tour Magnanime ! )
Galamment de l’arène à la tour magne, à Nîme !

Mais la perfection, en toutes choses, est rare : on ne cite que peu d’exemples de cette pureté. En fait, il faut se résigner, d’ordinaire, à composer le vers de deux élémens : la rime et la cheville. Etes-vous poète ? La rime vous apparaît comme une double fleur : « Incidemment, — ainsi d’amant ; » c’est une révélation ! votre tâche à vous, c’est d’ajuster à ces deux corolles une double tige, une cheville articulée ou plutôt coudée. Qu’est-ce que la poésie, en somme ? Un exercice de bouts rimeé proposés par les dieux.

Ces dieux-là, nous les connaissons : Sua cuique deus fit dira cupido ! L’honorable manie, la très innocente passion qui gouverne M. de Banville, c’est l’amour des mots. Ses préférés, — les plus beaux, les plus rares, — il les perche au sommet du vers pour les mieux voir, pour jouir davantage de leur splendeur. Il jouit aussi de leur rencontre, alors qu’ils se font vis-à-vis du haut de ces èchasses ; il s’en réjouit d’autant plus qu’elle est plus inopinée. « L’Himalaya » et « Laya » ne s’attendaient guère à se trouver face à face : ils prennent soudain, en se regardant, une physionomie assez drôle ; et M. de Banville, qui ménagea l’entrevue, se met à rire. Au demeurant, même à l’intérieur du vers, si des mots qui ne se connaissent pas viennent à se coudoyer (un nom antique et un nom moderne, un terme noble et un terme bas, etc.) » le spectacle est amusant. Toute espèce de contraste a quelque peu de comique : pour M. de Banville, ce comique est tout le comique.

Il a pleinement apprécié, sans doute, la préface de la Nuit bergamasque… Aussi bien que le Baiser, on l’avait représentée au Théâtre-Libre, cette tragi-comédie de M. Bergerat, mais le Théâtre-Français ne l’a pas réclamée. En tête de la brochure, l’auteur a mis un manifeste : « La Nuit bergamasque n’a d’autre prétention que celle d’être un essai de vers comique en plein XIXe siècle. Car le glorieux XIXe siècle a de tout, mais il n’a pas de vers comique… En réalité, nous nous mourons tous de la disparition de ce pain intellectuel… » (M. Bergerat, plus loin, reconnaît qu’on trouve ce précieux aliment chez M. de Banville, chez Gautier aussi, chez quelques autres encore ; mais la pédanterie de leurs contemporains ne leur a permis de le produire qu’en petite quantité). Le vers comique est la seule cause de rire en ce monde ; sans vers comique, plus de joie, la vie humaine est une agonie ! Qu’est-ce donc que le vers comique ? « Presque indépendant de la pensée qu’il contient, » il est tout uniment le verbe de « l’abracadabrance. » Quelqu’un, par hasard, demande-t-il à connaître au moins la pensée contenue dans ce mot-là ? Qu’il écoute seulement cette apostrophe de l’auteur, ce dithyrambe adressé à l’un de ses personnages : « Et toi, reître sans mesure, vrai spadassin des rimes milliardaires, qui parles une langue sans date, dépravée, résolument anachronique, où l’argot moderne se pare des tournures classiques, désorganise la chronologie des vocables et fait une omelette affreuse de tous les styles nés ou à naître… » A la bonne heure, voilà qui est franc ! — Mais M. Bergerat disait aussi : « Le premier qui s’amuse à une comédie en vers, c’est celui qui l’a faite. « Il se résignait même, étant le premier, à rester le seul : « La Nuit bergamasque, avec sa folie de rimes, de concept, de personnages hyperboliques, ses détonations de couleur locale, de vraisemblance et son style omniséculaire, est le produit d’une esthétique qui m’est propre, qui me rend heureux, et que je ne ferai pas deux pas pour imposer aux autres. » Bien plus, il protestait contre la liberté que prenaient ses fantoches d’aller gambader sur un théâtre : a Je ne vous fis pas présentables. Je ne vous avoue pas le moins du monde. Vous êtes bâtis hors des règles, hors du sens commun, à l’encontre de tout ce que l’on admire… Vous êtes le rêve d’un Caliban ! » L’auteur de la Nuit bergamasque était un peu trop égoïste, un peu trop modeste, — un peu trop, seulement… Au Théâtre-Libre, où n’accourent que des amateurs de curiosités, sa pièce a réussi : après l’avoir diverti, elle a donc diverti son prochain, mais un prochain tout proche, et qui n’est pas considérable. Il n’est qu’une élite de beaux esprits pour applaudir un « jeune dissipé » italien, en costume du vieux répertoire, qui définit certains trafiquans :

Vagues marchands de chair, sorte d’anthropophages,
Mal classés par Buffon, Cuvier et Quatrefages !

Devant cette même compagnie, le Baiser a pu triompher. A s’envoler avec cette fantaisie aérienne, à retomber avec cette cocasserie lourde, alternativement, l’imagination de ces auditeurs prenait le même plaisir que les enfans au jeu de bascule : plus ils vont haut, plus ils touchent rudement le sol, et plus ils sont satisfaits. — Ces jours-ci encore, j’ai assisté à un divertissement qui procure une joie pareille. Le Divorce fantastique est un petit opéra de salon, à trois élémens, pour ainsi dire : des peintures de M. de Caillas, projetées sur une toile par un procédé nouveau, sont accompagnées de mélodies et d’accords de M. de la Tombelle et d’un poème de M. Depré. L’ensemble est charmant et porte à la rêverie. Soudain, au milieu d’un couplet délicat, on est réveillé par un coq-à-l’âne : après une lente caresse, une gifle ! On s’amuse de l’accident. On est « entre soi ; » et cette lanterne magique, — si magique, en effet, qu’elle paraisse, — n’est qu’un joujou.

Le Baiser aussi n’est qu’un joujou, — un bijou, si l’on veut ; un colifichet délicieux, mais un colifichet. Or, à la Comédie-Française, on n’est jamais « entre soi ; » les honnêtes gens n’y viennent pas pour « faire joujou ; » ils ne veulent pas, dans cet immense écrin, n’avoir à considérer qu’une petite perle, surtout une perle baroque ! .. Et tandis que M. Coquelin cadet et Mlle Reichemberg, avec un art consommé, déclament cette poésie qui se moque d’elle-même, le public a une furieuse envie de demander si l’on ne se moque pas de lui.


Louis GANDERAX.