Revue dramatique - 14 mai 1920

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Revue dramatique - 14 mai 1920
Revue des Deux Mondes6e période, tome 57 (p. 465-468).
Revue dramatique


ODEON : La maison sous l’orage, pièce en trois actes, par M. Emile Fabre. Roger Bontemps, trois actes en vers, par M. André Rivoire.


L’auteur de la Vie publique et des Ventres dorés est, comme on sait, un dramaturge du plus âpre réalisme. Il affectionne les sujets d’observation amère et les situations violentes. Le regard qu’il jette sur la vie est un regard triste et notre pauvre monde, tel qu’il lui apparaît, ressemble assez exactement à un paysage sans soleil que désolerait une bise glaciale. Mais je crois bien qu’il n’avait encore rien écrit de si triste et de si amer, ni de si âpre et de si violent que la Maison sous l’orage. Ce drame domestique est, au surplus, d’excellent théâtre : c’est, en quelque manière, le type de la pièce bien faite. Et tout un acte, le second, par sa sécheresse nerveuse et son impitoyable progression dans l’horreur, nous a tenus angoissés et haletants.

A suivre les débats des cours d’assises, surtout des assises provinciales, il nous arrive d’entrevoir, par de soudaines déchirures, l’enfer de certains intérieurs. Les rivalités, les jalousies, les haines savamment entretenues y font de lentes germinations, pour s’épanouir enfin en crimes monstrueux, dont nous avions la naïveté de croire que, depuis les temps antiques, le secret s’était perdu. Didier Harlange a rompu, par le divorce, un mariage malheureux. Puis il a convolé en d’autres noces. De son premier mariage il avait un fils, Claude ; du second il a eu un autre fils, Maurice. Il s’est efforcé de faire vivre en bonne intelligence les deux jeunes gens. Mais la situation a été plus forte que lui et aussi sa mauvaise chance, son fils aîné, Claude, étant une de ces natures d’exception que parfois on voit paraître dans le cercle de famille pour en être le fléau. De bonne heure, il a manifesté une de ces humeurs sombres et de ces méchancetés sournoises qui, de même que l’aimant récolte toutes les parcelles de fer, collectionnent à travers la vie les raisons et les prétextes de haïr l’humanité. C’est une de ces forces mauvaises qui excellent à dégager du milieu où le hasard les a placées, tous les éléments dont elles peuvent nourrir, entretenir et accroître leur instinctive malfaisance. La fausseté de sa situation, créée par le désaccord de ses parents, a mis en lui une aigreur sans cesse accrue par les propos envenimés de sa mère et de son grand-père. A quinze ans, il a quitté la maison de son père et a pris nettement posture d’ennemi. Aux antipathies, rancunes et autres questions de sentiment, se joignent des questions de concurrence industrielle. Enfin Claude, qui n’y pouvait manquer, s’amourache de la même jeune fille qu’aime Maurice. Placée entre les deux frères, l’infortunée a choisi Maurice qui lui a paru le meilleur : nous sommes à la veille du mariage. Soudain on apprend que Maurice, au cours d’une excursion matinale, vient d’être grièvement blessé. Un braconnier, qui opérait dans les environs, a été arrêté, parce qu’il faut toujours arrêter quelqu’un. Mais il est évident, et nous n’en doutons pas un seul instant, que Claude est le coupable… C’est sur cette certitude que s’achève le premier acte, qui est un acte d’exposition très clair et très complet, et qui nous prépare à merveille aux débats dont nous avons maintenant à subir l’angoisse.

Le second acte, celui où l’auteur a mis tout son effort, est rempli tout entier par l’interrogatoire que Didier fait subir à Claude. Car la même pensée que nous avons eue tout de suite s’est aussitôt présentée, — disons mieux : imposée, — à son esprit. Notons-le avec soin, car c’est ici une remarque essentielle et qui donne sa signification à l’enquête à laquelle nous allons assister. L’intérêt qu’elle doit exciter en nous n’est pas un simple intérêt de curiosité, puisque l’issue n’en fait doute pour personne. Elle est un moyen de recherche psychologique. Elle se poursuit devant la mère, le grand-père, l’oncle, tout un conseil de famille, qui, lui aussi, a déjà sa religion faite. Comment chacun va-t-il réagir sous le choc d’une évidence de plus en plus éclatante et surtout comment va se dessiner le personnage du fratricide ? Celui-ci commence par se dérober et par feindre : il ruse, il invente des alibis ; puis, peu à peu, il s’embrouille dans ses mensonges, et finalement, se sentant découvert, acculé à l’aveu, il éclate en une confession violente et désespérée, haineuse, baveuse, rageuse, lamentable. Et voici la classique rengaine : il a trop souffert : ou ne l’aimait pas ; toutes les tendresses, toutes les caresses étaient pour l’autre. L’autre, le benjamin ! Lui, le paria ! Et, pour finir, cette rivalité d’amour ! Il a vu rouge, il a tiré… C’est la banale histoire, le plaidoyer dénué de tout imprévu. Nulle excuse à cette âme de boue et de sang… Pendant cet affreux interrogatoire, est-ce l’émotion, est-ce l’horreur qui nous étreignait ? Nous étions remués, bouleversés, serrés à la gorge par la poigne de l’auteur qui ne nous lâche plus jusqu’à la fin de cet acte, tout à fait remarquable par la vigueur et la sobriété de l’exécution.

Maintenant, que va faire Didier Harlange ? Sans doute, dénoncer son fils, car il ne peut laisser condamner un innocent. Un coup de théâtre change la face des choses. Le blessé, Maurice, qui a reconnu son assassin et qui veut le sauver, a donné un faux signalement. On a relâché le braconnier. Didier peut se taire. Oui, mais tout crime appelle une expiation. Ce n’est pas communément l’avis de MM. les assassins ; c’est l’avis de Claude. Il ne se résignerait pas à devenir un forçat, à n’être plus qu’un numéro dans un bagne : il n’accepte pas davantage de vivre avec le remords de son crime impuni. Il s’arrangera pour ne pas faire scandale et sortir de ce monde avec discrétion. Et cela sera pour le mieux, mais ne laisse pas de nous étonner, car rien ne nous préparait, chez ce jeune drôle, à une telle évolution de caractère… Il va sans dire que cet acte ne vaut pas le précédent. Il nous fait retomber dans l’artificiel. Mais il se peut que ce fût une nécessité du sujet. A tout prendre, la pièce finit bien : peut-être fallait-il qu’il en fût ainsi. Nous étions allés jusqu’au bout de ce que nos nerfs pouvaient supporter : il fallait une détente. L’essentiel était que rien ne vint gâter l’effet produit par ce fameux second acte, un des mieux venus que nous eussions depuis longtemps applaudis au théâtre.

M. Chambreuil a eu beaucoup de dignité, de douleur vraie et de mesure dans le rôle de Didier Harlange, et M. Yonnel a dessiné avec beaucoup d’adresse et de tact la figure de Claude.


Sur l’annonce d’un Roger Bontemps à l’Odéon, quelques critiques avaient pensé que M. Rivoire entrait dans la voie ouverte par M. Sacha Guitry et qu’à son tour il se proposait de découper en tranches et en actes la vie des hommes célèbres. Il n’en a rien été, et je dirais presque : heureusement. Ce n’est pas Roger Bontemps, c’est un Roger Bontemps qu’il a mis à la scène. Il a habillé de costumes et d’un décor du XVIIIe siècle une aimable intrigue, qui est d’aujourd’hui comme elle fut d’hier. Il a exécuté, en vers faciles, d’agréables variations sur un thème connu et déjà traité par lui-même dans le Sourire du Faune.

A Vougeot, qu’un clos réputé a rendu cher aux gourmets, vit un célibataire auquel son insouciance et sa belle humeur ont valu le surnom de Roger Bontemps. Oisif, égoïste et suffisamment rente, il passe son temps à boire et courtiser les filles. L’hôtellerie de maître Rondelet lui sert de quartier général. C’est là que Madame la baillive, matrone plantureuse et ardente, — de beaucoup le rôle le plus comique de la pièce, — vient le pourchasser, les mains pleines des propositions les moins équivoques, sinon les plus séduisantes.

Cependant la gouvernante de notre doux ivrogne lui fait remarquer que ses tempes commencent à grisonner et qu’au genre de vie qu’il a mené, la crise de goutte est imminente. L’heure approche, Tircis, où il faudra songer à faire la retraite ; justement maître Rondelet a une fille, Anne-Marie, qui est des plus avenantes : vous ne trouverez pas mieux comme garde-malade !… Roger Bontemps estime que la pénitence est douce. Et déjà les violons sont commandés.

C’est compter sans la baillive qui, eu cette affaire, va jouer le rôle de la Providence. Outrée d’avoir été rebutée par Roger Bontemps, elle se déchaîne contre lui en une scène tumultueuse et appelle sur son front les malheurs que vous devinez. Roger Bontemps n’est pas un sot. Il s’avise à propos qu’Anne-Marie aime le jeune Toinet, retour du régiment, et qu’elle en est aimée. Et il prend le bon parti, qui est de marier ces deux jeunes gens et de les doter.

Non, sans doute, cette donnée n’est pas excessivement originale ; mais c’est quelque chose que la pièce soit bien menée, d’un tour heureux, d’une gaieté aimable et parfois d’une large belle humeur. Et c’est beaucoup que le théâtre ait renoncé à cette manie qu’il avait, il y a quelques années, de faire épouser des quinquagénaires à de vertes fillettes. Il revient à la tradition gauloise. Il fait mieux encore, puisque maintenant c’est Arnolphe qui marie Horace avec Agnès !

M. Hasti, dans le rôle de Roger Bontemps, a de la verve, de la gaieté, de l’émotion. M. Laroche est un amusant bailli. Et Mme Marcelle Yrven a obtenu, dans le rôle excellent de la baillive, un franc succès. Mlle Sergyl, lauréate du dernier concours du Conservatoire, s’est montrée, sous les traits d’Anne-Marie, une gentille ingénue.


RENE DOUMIC.