Revue dramatique - 14 novembre 1892

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Revue dramatique - 14 novembre 1892
Revue des Deux Mondes3e période, tome 114 (p. 463-466).

Théâtre du Gymnase : Celles qu’on respecte, comédie en 3 actes, de M. Pierre Wolff.


Après deux essais au Théâtre-Libre, après leurs Filles et les Maris de leurs filles, on pouvait croire que « celles qu’on respecte » seraient encore une fois, observées sous un jour nouveau, parvenues peut-être à la considération, les mères des filles et les belles-mères des maris en question, ces personnes enfin que M. Pierre Wolff se plaisait à peindre, en craignant de les nommer. Il n’en est rien : celles qu’on respecte ne sont pas des courtisanes ; mais de petites bourgeoises qui se conduisent en courtisanes et même un peu plus mal.

La jeune, riche et jolie Gabrielle Mareuil est fort malheureuse, ayant depuis quatre ans un mari qui ne la comprend pas. Il n’y aurait d’ailleurs à comprendre chez cette mince poupée que le goût du monde et des plaisirs : bals, spectacles et autres superfluités à la mode. Or Mareuil a l’horreur de toutes ces choses. Mareuil est un homme sans imagination, sans intelligence même, un brave homme, mais un pauvre homme. Il n’a qu’une passion : la bicyclette. Il raffole de ce sport inélégant, en passe de devenir pour le tiers-état l’équivalent du mail-coach pour la noblesse. Gabrielle conte ses chagrins et ses griefs à sa meilleure amie, Suzanne, laquelle a la chance d’être veuve après six mois seulement de ménage et comprend son bonheur, sans en profiter encore autant qu’elle le souhaiterait ; mais patience ! — Il est six heures du soir, Mareuil rentre avec un air niaisement satisfait. Il descend à l’instant de sa mécanique, et ses jambes, dès qu’il s’assied, reprennent d’elles-mêmes le mouvement des pédales. D’où impatience, exaspération de Gabrielle, que radoucit pourtant l’annonce d’un convive, Henri de Bressac, un ancien camarade rencontré par Mareuil et prié à dîner pour ce soir. Madame va s’habiller et Bressac arrive : type de gandin célibataire et viveur, amant en titre d’une demoiselle Margot, dont la tendresse bourgeoise et le dévoûment pot-au-feu commencent à lui peser. Gabrielle reparaît en grande toilette, Bressac aussitôt s’émancipe, elle l’encourage, et sans plus de façons, avant la fin du premier acte, elle s’offre à cet insipide don Juan.

Elle s’est donnée à lui pendant l’entr’acte, et nous voici chez Bressac, dans ce qu’on nomme, d’un affreux mot, une garçonnière. Bressac, déjà plus las de Gabrielle qu’il ne l’était de Margot, ne songe qu’à se débarrasser de cette maîtresse incommode. Depuis quinze jours, à cet effet, il manque les rendez-vous, espace les visites et laisse les lettres sans réponse. Il s’est promis aujourd’hui d’aller tout seul aux courses. Il va sortir, quand paraît Suzanne, vous savez, la meilleure amie, envoyée en avant par Gabrielle, d’abord pour l’annoncer et puis pour ranimer par des reproches une flamme qu’on trouve bien prompte à s’éteindre. Elle ranime en effet, la petite coquine, mais pour son compte personnel, et à son tour, sans plus de cérémonies que Gabrielle au premier acte, elle se met à la disposition de Bressac, qui paraît sensible à des offres aussi flatteuses. Suzanne à peine sortie, Gabrielle arrive, plus passionnée que jamais, agaçante et ridicule à force d’enfantillages et de simagrées amoureuses. Au milieu d’un duo où Bressac ne donne que de molles répliques, éclate une tempête en jupons : c’est Margot, rapportant les clés du logis qu’elle ne partage plus. Vous imaginez la vivacité du conflit. L’algarade de la demoiselle à la dame ne manque ni de justesse ni d’à-propos scénique. C’est une bonne variation moderne sur l’un des thèmes favoris du romantisme : « Vous, femmes de ce monde, etc., qui cachez un amant sous le lit de l’époux. » C’est la hiérarchie morale, ou immorale, lestement établie entre l’épouse déloyale et la loyale courtisane ; c’est la justice rendue et presque un semblant d’honneur laissé aux vertus professionnelles dans la profession la plus exclusive de la vertu. Devant l’hétaïre en fureur, la femme adultère se tait, et Bressac, redoutant le scandale d’une expulsion, ne sait qu’aller d’une de ces dames à l’autre, en laissant plaisamment échapper des exclamations inutiles autant que plaintives. Margot partie et l’orage passé, Gabrielle a tôt fait d’essuyer ses yeux et de sourire à son bien-aimé. Elle l’attire à ses genoux, et plus que jamais câline, enveloppante : « Si je divorçais, tu m’épouserais, n’est-ce pas, tu m’épouserais, tu le jures ? » Et il jure en effet.

Forte de ce serment, Gabrielle, au troisième acte, se voue tout entière à l’exaspération de son mari. Mareuil, jeté hors des gonds, finit par se décider, ou se résoudre au divorce. Il s’en ouvre à son ami Bressac, lequel naturellement pousse un cri d’horreur, et se met à défendre, avec l’éloquence que donne le danger, la sainteté du lien conjugal, ce lien fût-il une corde. Mais Gabrielle veut à tout prix le divorce et l’aura. Alors, se sentant perdu, l’aimable drôle improvise un dénoûment : il fait écrire par Margot à Gabrielle une lettre de menace, presque de chantage : si Bressac ne lui est rendu dans les vingt-quatre heures, elle avertira Mareuil. Gabrielle prend peur, et comme de plus elle vient à l’instant de surprendre entre Bressac et Suzanne un dialogue significatif, elle voit, elle sait, elle croit, elle est désabusée, et abandonnant le perfide à Suzanne ou à Margot, probablement à toutes les deux ensemble, elle saute au cou de son mari, qui déjà ne la comprenait pas, et maintenant la comprend moins encore.

La pièce de M. Wolff doit être comptée au théâtre du Gymnase comme un essai de relèvement dramatique et littéraire, plus littéraire que dramatique, Celles qu’on respecte n’étant qu’une mince, très mince comédie, moins en action qu’en paroles, mais du moins en paroles faciles, vives et souvent gaies. De ces trois actes, le second est le meilleur, le plus divertissant et le seul qui soit un peu poussé. L’impudence et l’impudeur de Suzanne briguant la succession amoureuse, qui lui paraît ouverte, de sa meilleure amie, a charmé les amateurs de ce que les « petits jeunes » appellent l’observation cruelle. Et nous avons goûté plus encore, pour sa vérité, qui cependant n’a rien ni de féroce ni même de très nouveau, l’entrevue orageuse de Gabrielle et de Margot et la gaillarde homélie de la marchande d’amour à sa concurrente déloyale. De même que les affaires, suivant le mot fameux, c’est l’argent des autres, les affaires de cœur ou soi-disant telles, d’après un préjugé qui se donne volontiers des airs d’idéal, c’est trop souvent la femme des autres. Eh bien, il vaut mieux que ce soit la femme de tout le monde, ou de personne. Cela semble à première vue plus grossier ; au fond, ce n’est que moins immoral. Voilà pourquoi Margot a raison contre Gabrielle. La leçon, encore une fois, n’est pas très neuve ; mais, telle que M. Wolff la donne, elle a paru bien appliquée.

Pour le reste, la légère comédie a quelque chose d’un peu superficiel et d’artificiel aussi. Elle ne porte pas bien loin. Le titre seul annonçait plus de prétentions, ou d’intentions, une plus large et plus profonde étude des femmes respectées sans être respectables. Je sais bien, et c’est même une des petitesses, ou toute la petitesse de l’œuvre, que pour des Gabrielle et des Suzanne, personne jamais ne s’avisera d’éprouver la moindre vénération. Respectables ou non, elles ne méritent que l’indifférence. Elles vivent à peine, ces petites personnes, et d’un semblant de vie insuffisante et factice. Tout est d’ailleurs convenu dans la pièce de M. Wolff, autant que dans celui des vaudevilles que M. Wolff sans doute méprise le plus, et décidément on n’apprend guère au Théâtre-Libre que la licence et non la liberté. Rien de moins libre au monde que de tels personnages, soumis aveuglément au déterminisme ironique et méprisant qui fait toute la psychologie de l’école Antoine. On a vu partout le trio tout d’une pièce du mari, de la femme et de l’amant. Quand je dis partout, j’entends partout ailleurs que dans la vie. Car la vie offre peu de tels partis-pris ; elle ne rassemble guère un mari aussi irréprochablement benêt, un amant aussi « éminemment parisien, » ni aussi exclusivement, car Bressac n’est pas autre chose, et vous savez tout ce que ce mot symbolise de sottise spéciale et d’ineptie arbitraire ; enfin une femme parisienne aussi, hélas ! et digne de ces deux fantoches, qui trompe l’un parce qu’il aime trop la bicyclette, avec l’autre, parce qu’il lui promet de la conduire au musée du Louvre.

Au fond, tout cela n’est ni très vrai, ni très sérieux, ni très fin. Psychologie de vaudeville plus que de comédie. Et puis, que penser de l’étrange procédé qu’emploie Bressac pour se débarrasser de Gabrielle ? Dans quel monde sommes-nous, et sont-ce là des fantoches ou des drôles ? L’auteur ne s’en inquiète ni ne nous en avertit. Il paraît que c’est là encore un signe de l’ironie et de l’amertume à la mode. Toujours la cruauté de l’observation. J’en aimerais peut-être mieux la délicatesse et la vérité.

L’interprétation ressemble à la comédie : elle est vive et superficielle. M. Noblet une fois de plus est lui-même et le même ; il joue très en dehors, mais en dehors seulement ; à le voir et à l’entendre de près, on s’aperçoit que le dedans, le fond, ne joue pas. Mlle Cerny ajoute encore des nerfs et de l’agitation au rôle déjà trop agité et nerveux de Gabrielle Mareuil, et Mlle Darlaud, décidément vouée aux courtisanes sympathiques, représente le demi-monde qui se défend, comme elle représentait dans un Drame parisien le demi-monde qui s’immole.


CAMILLE BELLAIGUE.