Revue dramatique - 31 décembre 1917

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Revue dramatique - 31 décembre 1917
Revue des Deux Mondes6e période, tome 43 (p. 222-228).

REVUE DRAMATIQUE

Théâtre Antoine. — Les Butors et la Finette, pièce en six tableaux en vers par M. François Porché.

Voici une œuvre jeune, brillante, généreuse, noblement et joliment française. Le public l’a tout de suite adoptée ; la critique a été à peu près unanime à la fêter : c’est une joie d’y applaudir. Elle apporte dans la littérature de guerre une note qui n’avait pas encore été donnée. Car on a fait beaucoup de pièces, comme on a fait beaucoup de livres, qui empruntent leur sujet à la guerre. Elles nous présentent la peinture de nos mœurs, pendant la tourmente. Elles visent à être aussi ressemblantes, aussi « documentaires, » que possible. Elles sont des transcriptions de la vie française, telle que nous l’avons sous les yeux. La pièce de M. François Porché est non plus, une transcription, mais une transposition des dures réalités que nous vivons : c’en est la nouveauté. L’auteur s’élève au-dessus des faits eux-mêmes pour en donner une image qui les reflète en les généralisant. En cela il fait œuvre de poète, la fonction du poète étant de fixer les choses qui passent sous l’aspect de l’éternité.

Aux premiers temps de la guerre, nous avons été avides d’en connaître l’exacte physionomie, si nouvelle, si imprévue, si déconcertante ! Nous avons recueilli les impressions des combattans, collectionné les notes sur l’aspect du champ de bataille et sur l’aménagement des tranchées. Rien de tout cela n’a perdu de son poignant intérêt : c’est la vie et la mort des nôtres ; c’est le jeu terrible où se décide l’avenir de notre pays : nous en voudrions tout savoir. Mais cette vision directe ne nous suffit plus : elle a besoin d’être complétée par une autre. En effet, à mesure que la guerre durait, que le temps passait, amenant — déjà ! — le recul des années, un travail d’imagination se faisait en nous, ce travail inconscient qui consiste à dégager les grandes lignes, à s’élever du fait à la cause et de l’accident à la loi, à contempler le réel dans le miroir du vrai. C’est de ce travail imaginatif que procède la pièce de M. Porche. Donc, préparons-nous à entrer avec lui dans une forêt de symboles. Soyons d’ailleurs sans crainte : ce n’est pas une de ces obscures, muettes et mornes forêts du Nord, où naguère on tentait d’égarer le génie français, mais bien une forêt de chez nous où pénètrent l’air et la lumière, pleine de rayons de soleil et de chants d’oiseaux. Des symboles, mais d’un poète qui n’est, ne fut, ni ne sera symboliste. Des vers libres, mais d’une technique qui n’est aucunement vers-libriste. Même, j’ai tort d’employer ce vocable solennel et abscons de symbole, qui a servi d’étiquette à tant de conceptions nuageuses, abrité tant de balbutiemens prétentieux et couvert tant de drogues nuisibles ! M. François Porche ne fait aucune difficulté de recourir au vieux terme d’allégorie. Tout suranné et désuet que soit le mot, il n’en a pas peur. Il déclare en toute simplicité qu’il s’est proposé d’écrire une allégorie versifiée selon le goût et suivant la prosodie du XVIIe siècle. Cela est d’une belle crânerie. Et, puisqu’il a si galamment joué la difficulté, il méritait bien de gagner la partie. Un premier acte coloré, animé, chaud de ton, grouillant de vie, où l’émotion monte dans un crescendo. Nous sommes sur la terrasse d’un parc à la française : en perspective ; arbres taillés, boulingrins, et miroirs d’eau. La nature disciplinée : architecture et paysage. Ce chef-d’œuvre d’ordre, de raison et de goût ne s’est pas fait en un jour. Des générations y ont travaillé, comme celle des Miron qui, de père en fils, sont les jardiniers du château. Ils sont, ces Miron, les enfans du pays, où on les a toujours connus, nés sur le sol dont la sève est montée en eux : ils ont dans leur esprit, dans leur manière de sentir et d’agir, comme ils ont dans leur langage la saveur du terroir. Ils sont faits pour ces champs, pour ces eaux, pour ces bois qui sont faits pour eux. Pourtant quelqu’un les commande, dont nul ne sait au juste qui il est, un certain Buc qui dirige les travaux, morigène les travailleurs, trouve à redire à toutes choses, moleste toutes gens. D’où vient ce Buc ? Ses origines sont mystérieuses. Du plus loin qu’on se souvienne, et cela ne remonte pas très loin, on l’a vu faisant de vagues métiers, dont il changeait au gré de l’occasion. Il s’est introduit dans la région sous la besace du colporteur. Comment s’y est-il implanté ? Comment s’y est-il, d’échelon en échelon, haussé jusqu’à ce poste d’intendant qui fait de lui, étranger, un maître, — et quel maître ! — pour ceux du cru ? Comment a-t-il capté la confiance de la Princesse ?… A cette dernière question seulement la réponse est facile et se présente d’elle-même. Exigeant et dur aux petits, on le devine souple et rampant devant les grands. Il est le flatteur qui s’est substitué aux conseillers, l’homme à tout faire qui peu à peu s’est rendu indispensable, type accompli de cette domesticité toute-puissante. Par ailleurs, il y a dans les allures du personnage on ne sait quoi de gênant et d’inquiétant. Il a fait appel à la main-d’œuvre étrangère. Que des rixes viennent à se produire entre les ouvriers du pays et les autres, d’un mot, d’un signe, Buc apaise cette clique étrangère qui aussitôt s’immobilise en une fixité de port d’armes : tout cela est louche, plus que louche.

Or voici venir la Princesse, une princesse de légende sortie d’un conte de Perrault, la charmante Finette telle que l’a peinte Watteau. Jeune, gracieuse, aimable, faite au tour et jolie à ravir, sa bienvenue au jour lui rit dans tous les yeux ! Elle plaît et elle aime à plaire et ne doute pas que tous ceux qui l’entourent n’aient pour premier de tous leurs soucis le souci de lui plaire. Sa bonté, qui s’ajoute à sa grâce, fait qu’elle imagine l’humanité tout entière à la ressemblance de son âme ingénue. De qui et de quoi se méfierait-elle ? Et voilà ce qui la perdra : cette foi naïve dans la bonté universelle ! Filleule de toutes les fées, on a, comme toujours, oublié quelqu’un à son baptême, et la mégère qui n’a pas été conviée se venge à sa manière. Finette aura la grâce, mais insouciante ; l’esprit subtil, mais candide ; la bonté, mais qui se laisse surprendre, mais qui se livre elle-même !

A la voir d’un abord si facile et d’un accueil si complaisant, ceux qui l’aiment d’amour et dont le cœur, depuis qu’il bat, n’a battu que pour elle, s’attristent, se chagrinent et en conçoivent du dépit. C’est le cas de François Miron. Ce fils des Miron, affiné par la culture mais enraciné au sol, devenu artiste mais sans cesser d’être artisan, respire avec peine l’atmosphère de cette cour où flotte un mauvais air :

Un esprit différent de nos vieilles coutumes
Haussait le ton des voix et l’éclat des costumes,
Tous les gens, plus parés, me semblaient plus communs,
Des étrangers en foule, ou trop blonds ou trop bruns
Jargonnaient dans leur langue…

Aussi lui est-il arrivé, à plusieurs reprises, de s’éloigner. Il revenait toujours, ramené par un sentiment plus fort que toutes les rancunes. Il est revenu cette fois encore, averti par un instinct confus qu’un danger plane sur l’imprudente Finette, un danger qu’elle-même a créé par son imprudence…

Tout cela est d’une signification si limpide, d’une application si juste, qu’on se reprocherait d’en esquisser même une interprétation. La France est le pays comblé de tous les dons et prodigue de ses richesses :

Elle a ses vignobles,
Les crus les plus nobles,
Tout plein son cellier ;
Ses barques de pêche ;
La plus fine pêche ;
Sur son espalier ;
Sa grange regorge
De blé plus que d’orge ;
Elle a ses haras,
Les bœufs les plus gras ;
Nos cœurs et nos bras…
L’âme de cette terre aura toujours vingt ans.

Elle a été, et elle est, cette princesse de conte de fées, souriante avenante, hospitalière. On venait chez elle parce que nulle part on ne trouvait un art plus délicat d’orner la vie et de l’embellir, et aussi parce que nulle part ailleurs on ne trouvait les portes plus largement ouvertes. Ces hôtes, venus de partout, s’y sentaient tout de suite chez eux et si bien chez eux qu’ils y parlaient en maîtres et qu’il nous restait à sortir de la maison, ou à nous y contenter d’une place et d’une attitude humiliées. Ceux d’entre nous qui défendaient les idées de chez nous étaient traités en suspects : mal vus en haut lieu, cela va sans dire, mais du reste médiocrement encouragés par ceux dont ils prenaient la défense. Les guetteurs vigilans, qui s’inquiétaient et tâchaient d’arrêter leurs concitoyens sur une pente glissante, passaient pour franchement ridicules. Comme à la veille de 1789, comme à la veille de 1870, une fureur de s’amuser affolait une société dont les jours étaient comptés : on était impitoyable aux empêcheurs de danser en rond…

Soudain l’obscurité se fait dans la salle et sur la scène : il faut les ténèbres aux complots. Des points lumineux, qui percent tout ce noir, nous permettent de distinguer le visage de sinistres travailleurs de l’ombre, et d’y reconnaître tout de suite notre vieux camarade Buc, cette fois dans sa véritable incarnation et sous son uniforme national qui est l’uniforme de nos ennemis. Buc est un agent allemand : nous commencions à nous en douter. Ce n’est d’ailleurs qu’un agent subalterne : le chef est ce maréchal-duc qui va, l’heure étant venue, déclencher l’attaque brusquée. L’espionnage a préparé les voies : l’armée peut suivre, et nous entendons déjà le pas lourd et rythmé de l’invasion.

Puis, la lumière reparaît, éclairant les danses et les jeux dans le parc de la Princesse ; au moins, voilà un monde où l’on ne s’ennuie pas ! Mais quelqu’un trouble la fête, une voix gronde qui est celle du canon, et les vieux de 1870 ne s’y trompent pas. Alors, c’est de toutes parts, un élan magnifique, une improvisation splendide. Tous accourent pour la défense de la Princesse, tous et toutes, les fils et leurs mères, les maris et leurs femmes, ceux de toutes les provinces et ceux de toutes les classes. Elle, pour les remercier et pour les exalter, leur adresse ces paroles enflammées :

Ah ! mes fils, comprenez, en cette heure fatale,
Que j’exige de vous la reprise totale,
Le sacrifice entier, sans retour, sans regrets !
C’est l’été, l’oiseau chante et la lumière brille ;
Mais j’arrive, et je hurle en vous montrant les cieux :
« Renoncez, pour me suivre, à cette splendeur claire ! »
Et tels sont mes besoins, ma hâte et ma colère,
Que ce renoncement, il me le faut joyeux !

Le dernier trait est superbe, et, à la façon dont Mme Simone l’a lancé, il a fait passer un frisson dans toute la salle…

La pièce pouvait-elle se maintenir à cette hauteur ? Et d’où vient que la suite n’en ait plus ni le même éclat ni le même mouvement ? Un ami de l’auteur me suggère cette remarque : « Ne voyez-vous pas que cette allégorie de la guerre est, comme il convient, à la ressemblance de la guerre elle-même ? Rappelez-vous l’enthousiasme des premières semaines, la fièvre de la mobilisation, l’universel élan du patriotisme, et les splendeurs de la Marne ! Puis la guerre s’est arrêtée, figée, enlizée : des mois et des années, il a fallu tenir, seulement tenir. Pourtant, le mérite n’a pas été moindre, car l’endurance vaut l’allant et nos troupes n’ont jamais été plus admirables que par cette longue patience et cette simplicité dans la résolution et cette volonté de dévouement jusqu’au bout. » L’explication est ingénieuse : je la donne pour ce qu’elle vaut. Je croirais plutôt que M. Porche a eu tort de chercher à faire une vraie pièce, une pièce de théâtre avec une intrigue de théâtre, au lieu de se borner à nous présenter une succession de tableaux. Il y a dans les Butors et la Finette une histoire d’écluse et d’inondation fort embrouillée et dans l’écheveau de laquelle je préfère ne pas m’aventurer. Je me contente de noter au passage de belles scènes, celle par exemple qui met en présence le maréchal-duc et la Princesse, le vainqueur et sa prisonnière. Il faut savoir beaucoup de gré à M. Porche du tact avec lequel il a composé son personnage du maréchal-duc : il l’a fait odieux, il ne l’a pas fait ridicule ; il en a tracé non pas une caricature, mais un portrait, — portrait effrayant par lequel, toute prisonnière qu’elle est, ne se laissera pas effrayer une princesse qui porte en elle l’âme et les destins de la France. En revanche, je voudrais effacer de la pièce de M. Porche les vers que débite la Finette sur la tombe d’un soldat allemand. Elle vient de s’agenouiller sur deux de ces pauvres tertres qui abritent le dernier sommeil de nos héros. Elle déchiffre sur une troisième croix un nom boche. Eh bien ! dit-elle, dormez tous « bercés du même vent plaintif, » dormez, à ce point détachés de la terre, « que vous ne sachiez plus haïr… » Non, non, mille fois non ! La plainte ne saurait être la même pour ceux qui ont envahi le sol de la patrie et pour ceux qui l’ont défendu. La dépouille des nôtres est sacrée ; celle de l’étranger, venu pour massacrer nos enfans et incendier nos villes, souille le sol français et n’y est tolérée que par respect pour la mort. Non, le besoin ne se fait aucunement sentir de s’apitoyer sur les Boches ! Mais nous avons été, aux années qui ont précédé la guerre, si infectés de virus humanitaire, que les meilleurs n’en ont pas été indemnes, et qu’aujourd’hui encore l’horreur elle-même de la réalité n’a pu complètement nous en guérir.

La pièce se relève et se ranime à l’épilogue ; le dernier tableau, repris dans les tons clairs, est très brillant et fait un juste pendant à ceux du premier acte. L’ennemi n’est pas encore définitivement réduit, mais il a manqué son coup ; l’échec de ses mauvais desseins est certain : l’activité peut renaître dans le pays libéré. Donc, la Finette entonne une sorte de « Chanson des métiers : »

Blouses blanches, cottes bleues,
Pantalons de gros velours,
Usiniers de mes banlieues,
Gens des vignes aux pieds lourds…

François Miron se charge de rassembler tous ces bons travailleurs des villes et des campagnes :

Et puis gravement, selon la coutume,
Nous boirons un verre entre compagnons.

Et la Princesse épousera son jardinier… Elle l’épousera parce qu’il s’est battu pour elle ; et aussi parce qu’elle l’aime ; et elle l’aime parce qu’il est un beau gars. On se croirait dans un roman de George Sand…Que d’ailleurs la Princesse épouse un ouvrier, si cela lui plaît, et puisque les ouvriers lui plaisent, c’est son affaire. Je voudrais seulement qu’elle ne fût pas trop injuste ou trop oublieuse pour leurs frères des autres classes, qui n’ont certes pas été des derniers à entendre son appel. La guerre en a fait une terrible hécatombe et dans le renoncement ils ont su mettre une sublime allégresse. Je remarque qu’au pays de la Princesse il n’y a pas de bourgeoisie, pas de classe intermédiaire entre le peuple et ceux qui gouvernent. Et cela m’inquiète pour l’avenir, quand je songe à ce qui vient de se passer en Russie…

Donc une allégorie, un peu longue, les meilleures allégories étant les plus courtes, mais charmante, brillante, qui émeut et qui fait penser. L’œuvre est d’un écrivain assurément doué pour le théâtre et qui, plus sûrement encore, est un poète. La langue est de la meilleure qualité : très pure avec de belles images. La versification, souple, variée, avec un choix, de rythmes souvent heureux.

La mise en scène imaginée par M. Gémier est curieuse et elle plaît. J’y vois, pour ma part, bien des inconvéniens. La rampe est supprimée : à sa place des marches qui conduisent de la scène à la salle, et sur ces marches un perpétuel va-et-vient ; des figurans partis du fond de la salle y montent ou en descendent à chaque instant, s’y assoient et même s’y couchent ; la scène est partout et elle n’est nulle part. Sur ce qui jadis s’appelait la scène un autre échafaudage, garni d’autres marches, invite à de nouvelles grimpades : on a les acteurs tantôt au-dessus de soi, tantôt au-dessous, jamais dans la ligne du regard : on voit des pieds, on voit des chevelures, jamais de visages. Mise en scène de Shakespeare — et de music-hall. Cette agitation peut amuser la badauderie ; elle nuit à l’intelligence de l’œuvre, comme elle rend impossible l’art du décorateur.

Mme Simone joue le rôle de la Finette de toute son âme : elle y est très émouvante. M. Gémier, dans le rôle à transformations de Buc, déploie toutes ses ressources d’agilité et de mimique expressive. M. Desfontaines a composé avec art le personnage du maréchal-duc, et M. Jean Worms est un François Miron de belle allure.


RENE DOUMIC.