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Revue dramatique - Alexandre Dumas fils et la guerre de 1870

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Revue dramatique - Alexandre Dumas fils et la guerre de 1870
Revue des Deux Mondes6e période, tome 28 (p. 923-934).
Revue dramatique – Alexandre Dumas fils et la guerre de 1870


Depuis le début de la guerre, nos auteurs dramatiques se sont tous, ou peu s’en faut, abstenus de faire représenter aucune pièce nouvelle. C’est une preuve de tact dont sans doute ils n’accepteraient même pas qu’on les louât. Pour eux comme pour nous tous, il n’y a qu’un drame, celui dont l’Europe presque entière est le théâtre et dont nous attendons avec angoisse le dénouement. Après ces longs mois de silence et de recueillement, de méditation douloureuse et de repliement sur soi-même, comment nous reviendront-ils ? Les retrouverons-nous pareils à eux-mêmes et tels que si rien ne s’était passé dans la vie de leur pays, ou la leçon des événemens aura-t-elle modifié leur manière ? C’est une question qu’il est impossible de ne pas se poser, pour peu qu’on s’intéresse aux choses de théâtre. En guise de réponse, j’étudierai le cas d’un illustre aîné, qui fut témoin de la guerre de 1870, en souffrit dans son cœur de Français et en subit le contre-coup dans son œuvre. Justement la Comédie-Française a repris et joué pendant ces derniers mois deux pièces d’Alexandre Dumas fils, la Visite de noces et la Princesse Georges, représentées au lendemain de la guerre, en 1871. Même elle avait songé à remettre à la scène la Femme de Claude, qui suivit immédiatement et depuis lors n’a jamais été reprise. Pourquoi ce projet n’a-t-il pas été mis à exécution ? Je ne suis pas dans le secret des dieux, je ne suis pas dans la coulisse, n’étant même allé de ma vie dans les coulisses d’aucun théâtre, et pourtant je crois le savoir. La Femme de Claude fut, dans sa nouveauté, fraîchement accueillie par le public de 1873, pour qui elle avait été écrite : on a dû craindre que le public de 1915 ne lui fût pas plus favorable. La pièce, en dépit de scènes où se retrouve la maîtrise de l’auteur, est incontestablement une mauvaise pièce : il n’y avait aucune chance qu’elle se fût améliorée en vieillissant.

Pour apprécier l’influence que la guerre de 1870 a pu avoir sur le théâtre de Dumas fils, j’ai relu tout ce théâtre. C’est une lecture que je conseille, en ce moment où les livres nouveaux n’abondent pas, à tous ceux qui ont quelque liberté d’esprit et à ceux pareillement qui ont besoin de se défendre contre la hantise de l’idée fixe. Ah ! l’admirable théâtre ! Vous me direz que ce n’est pas une découverte. Erreur. Il n’est écrivain si fameux qu’il ne faille de temps en temps le découvrir. Critiques et auteurs dramatiques, depuis trente ans, ont été à l’égard de Dumas fils fort injustes et même assez dédaigneux. La vérité est qu’aucun autre, dans tout le XIXe siècle, n’a été plus vraiment doué pour le théâtre, ni Dumas père, quoi que son fils en ait dit, ni même, quoi qu’en dise tout le monde, Scribe et Sardou. Pour ceux-ci, dont il ne s’agit pas de diminuer le mérite et qui furent de prodigieux spécialistes, le théâtre était un mécanisme dont ils jouaient supérieurement, un art extérieur et formel. Chez Dumas, l’instinct dramatique est d’une tout autre essence. Il pénètre jusqu’au fond des choses. C’est une manière d’envisager la nature, la vie, le train du monde. L’histoire tout entière de l’humanité lui apparaît ce qu’elle est en effet : une lutte, partant un drame. Dans l’amour, qui est le tout du théâtre moderne, il voit la lutte du masculin et du féminin. La question sociale se ramène pour lui à la lutte de l’individu, — enfant naturel, fille séduite, femme trahie, — contre toutes les forces qui l’oppriment : famille, loi, opinion. De là le mouvement de ses pièces dont chacune nous lance en pleine bataille. A la faveur de cet emportement, tout passe, les théories les plus aventureuses comme les situations les moins vraisemblables, voire les plus scabreuses. On a reproché à Dumas fils l’emploi de moyens trop conventionnels ; mais le théâtre est le domaine de l’artifice et de la convention ; c’est la condition même de son existence, et on peut la méconnaître, mais non s’y soustraire. A l’aide de ces moyens factices, a-t-on dégagé un trait de vérité humaine ? tout est là. On n’imagine rien de plus artificiel que la Visite de nocesv qui est d’un bout à l’autre une gageure dialoguée, une comédie à la deuxième puissance, les personnages de la comédie nous étant donnés pour se jouer une comédie à eux-mêmes. Mais c’est là que se trouvent ces mots : « Je m’ennuyais, voilà comment ça a commencé. Il m’a ennuyée, voilà comment ça a fini, » et « Ça finit par la haine de la femme et par le mépris de l’homme : à quoi bon alors ? » Aphorismes à la Chamfort, oui, mais qui résument en formules saisissantes et inoubliables la médiocrité et la tristesse de l’adultère. C’est vrai encore que dans ce théâtre on écoute trop aux portes et que les domestiques s’y mêlent trop à la conversation : c’est le cas dans la Princesse Georges. Qu’importe si cette faible rançon nous vaut de superbes effets dramatiques ? Molière ne soignait pas ses dénouemens, et cela ne l’a pas empêché d’être Molière. Dumas fils faisait des siens un « total mathématique, » et ce n’est pas par-là qu’il est Dumas fils. Il est clair que son système n’est à l’abri ni des critiques, ni surtout des retouches : pas plus qu’à aucun autre il ne lui appartenait d’imposer à la comédie moderne un type dont il fût désormais défendu de s’écarter. Tout s’use, tout s’émousse, au théâtre comme ailleurs, et la loi universelle est celle du changement. Je crains seulement qu’au cours de ces dernières années, le mouvement de réforme au théâtre ait été mené par des hommes qui avaient de l’esprit, du talent, de la facilité, de la philosophie, de l’observation, et toute sorte d’autres qualités encore. sauf une, qui est le sens du théâtre.

Or ce puissant, ce fécond, ce génial écrivain de théâtre, au moment où éclata la guerre, s’était, depuis trois ans déjà, interrompu d’écrire pour le théâtre. Plutôt que de donner des pièces nouvelles, il préférait mettre, en tête de ses pièces déjà représentées, des Préfaces où il traitait de tous les sujets et quelquefois même de celui de la pièce. C’étaient, comme on disait jadis, des Examens, où l’auteur faisait un peu son examen de conscience et beaucoup celui de ses contemporains. Il était parvenu à ce tournant de la vie où, non contens d’avoir réfléchi pour nous-mêmes, nous souhaitons faire part à autrui de nos réflexions. Comme nombre de littérateurs à qui leur littérature ne suffit plus, il aspirait à dire son mot sur toutes choses. Je ne songe ni à lui reprocher cette prétention, ni même à en sourire. Ses préfaces sont des causeries de la verve la plus entraînante, et, quand même elles n’auraient pas d’autre portée, elles seraient assez intéressantes par elles-mêmes. Mais en outre comme elles nous aident à comprendre son théâtre ! Elles attestent chez lui l’obsession de certaines idées, l’ardeur de certaines convictions : si l’homme n’avait pas eu ces idées et ces convictions, les pièces de l’auteur auraient eu le même brillant, mais non pas la solidité et la profondeur qui en font le mérite durable. Ses mots auraient eu le même éclat, ils n’auraient pas la même résonance. Tout au plus remarquerai-je que, peu muni de préparation scientifique, sinon de culture littéraire, Dumas s’était épris soudain de science et de toutes les sciences, de chimie, de physiologie et aussi de physiognomonie et de cranioscopie. Gall et Lavater étaient parmi ses maîtres. C’est en invoquant leur autorité qu’il s’appliquait à résoudre, — scientifiquement, — diverses questions morales et sociales, au lieu de s’en remettre tout simplement à son bon sens qui était réel, à sa sensibilité qui était passionnée et à son imagination qui était la hardiesse même.

Dans de telles dispositions, il était bien impossible qu’il assistât en témoin silencieux à la terrible convulsion qui mettait en danger l’existence même de la France. En décembre 1870, il publiait la Nouvelle lettrée de Junius à son ami A. D. sur les affaires du jour. Il s’y livrait, sur le caractère de Bismarck d’après sa photographie, une étude où on lit : « Il a, au fond, le culte exalté, presque virginal, du beau, du bon, du juste : il a la douceur, la bienveillance, la vénération, et (qui le croirait chez nous ? ) la bonne foi. » Est-ce tout, et en avons-nous fini avec rémunération de tant de vertus attendrissantes ? « Toute sa vie, M. de Bismarck a dû rêver une certaine femme, faut-il dire le mot ? une certaine vierge, car il a l’adoration intérieure de tout ce qui est intact et immaculé… Ce qui dominait primitivement en cet homme singulier, c’était le besoin d’aimer et d’être aimé. » C’est de la divagation pure… Après quoi, oubliant Gall et Lavater et redevenu lui-même, Dumas expose, notamment sur le caractère français, les vues les plus judicieuses. Au risque de passer pour clérical, — mais le mot était-il déjà inventé ? — il constate que le peuple français est « non seulement le plus chrétien, mais le plus catholique qui soit. » Il donne de nos défaites cette explication excellente : c’est que nous avions cessé de croire à la guerre. Dans ces momens de catastrophe nationale, on cherche où l’on peut des consolations telles quelles. Dumas ne se console certes pas des malheurs de son pays ; il espère du moins qu’ils ne nous auront pas été inutiles. Peut-être étaient-ils la condition de notre relèvement moral, le prix dont nous devions payer la liberté politique et généralement tous les bienfaits que ne manquerait pas d’apporter avec elle la République : on ne l’avait encore vue que sous l’Empire où elle était si belle ! Entre autres leçons, la guerre allemande nous donnera la plus profitable de toutes : elle nous apprendra la haine des Allemands, « cette haine implacable qui fait partie du sang, des os, de l’âme, du pain que l’on mange, de l’air qu’on respire, et que tout alimente et renouvelle. Ah ! comme nous allons vous haïr ! » A tout le moins nous ne ferons pas de nos mortels ennemis les hôtes de notre pays et les familiers de notre maison. « Nous allons vous bannir de nos familles, de notre sol, de notre regard… Nous ne voudrons plus de vous ni pour amis, ni pour associés, ni pour fournisseurs, ni pour ouvriers, ni pour valets. » Hélas !… D’ailleurs cette guerre sera la dernière. Il n’y aura plus de guerres, pour la bonne raison qu’il n’y aura plus de nations : il y aura le genre humain poursuivant dans le travail et dans la paix un idéal de justice et d’amour. A l’adresse des sceptiques et pour écarter jusqu’à l’apparence de prophétiser dans le vague, Alexandre Dumas donnait des dates : « Et ces choses s’accompliront pour les trois quarts avant la fin du siècle et pour le dernier quart dans la moitié de l’autre… » Pages douloureuses à relire aujourd’hui : ai-je besoin de dire pourquoi ?

La lettre de Junius fut suivie d’une Lettre sur les choses du jour et d’une Nouvelle lettre sur les choses du jour. Il y avait quelque temps déjà qu’Alexandre Dumas affectait des airs d’initié et prenait volontiers un ton d’hiérophante : « Donc ceux qui voient, ayant reconnu à ces signes évidens ce qui va se passer, se sont regardés d’une certaine manière et se sont dit tout bas : Il est temps. » (Préface de l’Ami des Femmes.) Il était inadmissible qu’un homme qui lisait si clairement dans l’avenir n’eût pas été averti par des « signes évidens » de ce qui allait se passer dans son propre pays. Alexandre Dumas veut en effet à toute force avoir prévu et annoncé la guerre étrangère et la guerre civile. N’avait-il pas imprimé, dès avril 1868, dans la Préface du Fils naturel : « La vieille société s’écroule de toutes parts, etc. ? » Mais les moralistes ont de tout temps déploré la disparition des vieilles mœurs et annoncé des catastrophes pour le lendemain : c’est la clause de style. Plus précisément, en 1869, dans la Préface de l’Ami des femmes, s’adressant aux femmes du second Empire, il leur dédiait ce compliment : « Après vous, il n’y a plus que l’invasion des Barbares, de l’étranger et de la populace. » Cette apostrophe était certainement sévère pour les femmes du second Empire : je suis moins certain qu’elle désignât nommément, six mois à l’avance, la guerre franco-allemande et son succédané, la Commune. Quoi qu’il en soit, Dumas se plaint d’avoir eu, avant l’événement, le sort de la pauvre Cassandre, et de n’être guère plus écouté après. Il constate, avec quelque dépit, qu’on attache une médiocre importance à son opinion sur les affaires publiques. Mais quoi ! Tel est en France le préjugé contre les hommes de lettres. On les fête, on les choie, on les applaudit, on les admire, mais on ne les prend pas au sérieux. Dumas, humilié, jura de rentrer sous sa tente, c’est-à-dire de retourner au théâtre et de se confiner entre le côté cour et le côté jardin. On le renvoyait à ses comédies, il y revint : toutefois il ne renonçait pas à ce nouveau genre de conversation publique dont le goût lui était venu. Le pli était pris. Désormais, à propos d’une cause célèbre ou d’un débat des Chambres, il ne manquera plus d’intervenir par quelqu’une de ces brochures retentissantes : l’Homme-femme, les Femmes qui votent et les femmes qui tuent, la Question du divorce. Cette manière de lancer dans le public des brochures d’actualité, c’est le journalisme sous sa forme première, d’aucuns disent sous sa forme supérieure, et tel que l’avaient pratiqué les publicistes du XVIIIe siècle. La guerre de 1870 a d’abord exercé son influence sur Alexandre Dumas en faisant de lui un grand journaliste.

Mais c’est son théâtre qui importe : revenons-y, nous aussi. D’ailleurs ni ses préfaces, ni ses brochures ne nous en ont écartés, car dans son œuvre tout se tient et s’enchaîne avec sa vie. Dès que les théâtres firent leur réouverture, à l’automne de 1871, Alexandre Dumas y reparut avec deux pièces nouvelles, données coup sur coup. Ces deux pièces, représentées dans un Paris hier foulé par l’étranger et tout fumant encore des incendies allumés par la Commune, ne portent aucunement la trace des événemens publics, et n’attestent nul changement dans la manière de l’auteur. La Visite de noces où Cygneroi revient à Mme de Morancé quand il la croit infidèle, et s’enfuit, quand il la sait honnête, est une variation extrêmement ingénieuse, mais non pas nouvelle dans ce théâtre, sur le thème du libertinage masculin. La Princesse Georges est tout uniment une pièce émouvante, l’une des plus émouvantes que Dumas ait écrites. Nous plaignons la princesse de Birac trompée par un mari qu’elle aime, et nous savons bien et l’auteur sait comme nous, qu’à de telles déceptions et de telles douleurs aucune disposition législative n’apportera jamais de remède. Tout au plus peut-on dire que le personnage de Sylvanie, — « Ni épouses, ni filles, ni mères, ni amantes… ces femmes-là sont sur la terre pour le désespoir des femmes et le châtiment des hommes, » — est nouveau dans le théâtre de Dumas et reparaîtra, plus développé, dans les pièces qui suivront. Il reste qu’on jurerait l’une et l’autre comédie écrites avant la guerre. Il se peut qu’en effet Dumas les eût en portefeuille. Nous aussi quand la paix rouvrira les théâtres, il faut nous attendre à les voir jouer d’abord des pièces reçues antérieurement à la guerre et qui étaient prêtes à passer pour la rentrée de 1914. Leur saison était arrangée, ils auront un stock à écouler. Supposons même la Visite de noces et la Princesse Georges écrites dans les quelques mois qui précédèrent la représentation ; rien d’étonnant si elles ne reflètent pas l’atmosphère du moment : Dumas, s’il écrivait vite ses pièces, les préparait lentement. Il les portait longtemps dans sa tête. Exemple : l’Étrangère ne fut jouée qu’en 1876. Or, rappelez-vous ces lignes de la Préface de l’Ami des femmes, qui est de 1869 : « Cette Femme nouvelle… a sa mission à remplir. Cette mission, c’est de détruire dans la société actuelle l’être qui a détruit toutes les sociétés passées et le plus nuisible qui existe : l’oisif… Elle aura détruit les anthropomorphes, c’est-à-dire les individus qui, n’ayant que la forme et l’apparence de l’homme, doivent disparaître d’un monde où l’Homme véritable, l’Homme divin va bientôt surgir et régner. » C’est déjà l’idée, le scénario, et ce sont les personnages de l’Étrangère. La Femme nouvelle, c’est mistress Clarkson ; l’oisif nuisible, c’est le duc de Septmonts ; l’anthropomorphe, c’est le « vibrion » déjà défini comme il le sera par Rémonin, en opposition avec Clarkson qui est l’Homme véritable, et avec Gérard qui est l’Homme divin. Qu’il s’agisse d’ailleurs d’Alexandre Dumas ou de tout autre, ce n’est pas tout de suite qu’une secousse morale, si violente soit-elle, produit son effet. On continue à faire les mêmes gestes, à dire les mêmes mots dont l’habitude était prise. Il faut aux plus grandes douleurs un peu de temps pour pénétrer jusqu’au fond de l’homme et renouveler son esprit et son cœur. Qu’on se rappelle l’histoire de l’opérette, à cheval sur l’Année terrible : la Belle Hélène est d’avant, mais Madame Angot est d’après. Ce n’est pas au lendemain de 1870, c’est dix ans plus tard qu’il faut placer l’avènement d’une littérature née de la guerre.

Cette période d’élaboration intérieure fut relativement courte pour Alexandre Dumas, puisque, aux premiers jours de l’année 1873, il donnait la Femme de Claude qui est directement sortie des émotions de la guerre franco-allemande. Le sujet même est celui qui s’imposait et qui s’imposera non moins certainement aux dramaturges de demain : une affaire d’espionnage. Claude a inventé un canon, dont il est bien fâcheux que le modèle n’ait pas été adopté par notre État-major. Antonin qui est plus jeune, et qui n’est que l’élève du maître, a inventé un fusil, rien qu’un petit fusil, mais quel fusil ! L’Allemagne a eu vent de ces découvertes et veut nous les voler. Tel est le sujet : il porte bien sa date ; mais la manière même de l’auteur est nouvelle. D’abord y éclate et s’y étale ce parti pris de faire du théâtre une tribune d’où parler au peuple. Dumas s’était récemment engoué de ce mode de prédication. Je dis « récemment, » car, à l’époque où il écrivait la Dame aux Camélias ou le Demi-Monde, voire le Fils naturel et Un père prodigue, il n’est guère probable qu’il se fût proposé de travailler à la « moralisation » de ses contemporains. Auteur dramatique, il avait envisagé certaines situations et y avait vu l’effet qu’elles pouvaient produire au théâtre : il n’y avait pas vu autre chose. C’est beaucoup plus tard, et en les relisant quinze ans après, qu’il s’avisa de découvrir dans ces pièces des intentions réformatrices, que jadis il n’avait guère songé à y mettre. Les Idées de Mme Aubray, jouées en 1867, — c’est-à-dire à la date où il écrivait ses premières Préfaces, — sont le premier essai qu’il ait fait d’un « théâtre d’idées. » La théorie du « théâtre utile » apparaît pour la première fois dans la Préface du Fils naturel (1868) où il est dit que l’auteur dramatique a « charge d’âmes » et qu’il faut mettre l’art de la scène « au service des grandes réformes sociales et des grandes espérances de l’âme. » Dans les périodes de crise nationale, chacun de nous doit chercher par tous les moyens à se rendre « utile » à son pays. Un moyen s’offrait à Dumas : le théâtre. Il y eut recours. En 1873, il est dans toute la ferveur de son apostolat par la scène. C’est l’époque où — parlant du théâtre d’Anicet Bourgeois ! — il demande : « Qui osera nier l’action que le théâtre peut et doit avoir sur les sociétés modernes ? » Dans la Femme de Claude il s’est proposé moins d’écrire une pièce de théâtre à proprement parler, que de donner à son pays, par la bouche de ses personnages, la leçon dont il a besoin et que commandent les circonstances.

Quelle leçon ? Celle qu’il peut lui donner, l’ayant lui-même reçue de son expérience et de l’étude, assez spéciale, mais poussée très à fond, qu’il a faite de la société française. Il s’en explique dans la Lettre à Cuvillier-Fleury écrite justement à propos de la Femme de Claude et qui est le modèle achevé de ce que notre pédantisme appelle une autobiographie psychologique. Il y montre, avec la dernière précision, comment sa naissance, — il est enfant naturel, — et les fréquentations de sa jeunesse, — il a été le camarade du plus prodigue des pères, — ont une fois pour toutes déterminé et limité le champ de son observation. Il est allé chez Marie Duplessis avant d’en faire la Marguerite Gautier de la Dame aux Camélias, et il avait consciencieusement exploré le Demi-Monde avant d’en devenir le géographe averti. Or, il est frappé de voir comme ce monde interlope déborde sur l’autre. Des relations s’établissent, l’argent du vice pénètre dans l’industrie et le commerce ; par l’héritage il se glisse dans la famille, comme il s’est glissé déjà dans les affaires : « Nous allons à la prostitution universelle. » Au lendemain de la guerre, dans l’exaltation causée par la souffrance, par la sensation du danger auquel la France a en partie succombé, par l’inquiétude du lendemain, Dumas est devenu soudain visionnaire. Et la vision qui surgit devant son cerveau halluciné, c’est précisément celle de la Prostitution, sous les espèces de la Bête de l’Apocalypse : « une Bête colossale qui avait sept têtes et dix cornes et sur ses cornes dix diadèmes. » C’est pour avoir dépisté son manège, que Dumas a pu lire clairement dans l’avenir, et annoncer avant tout le monde les malheurs de l’Année terrible. « C’est elle qui m’a montré, lorsque personne ne les voyait encore, les Barbares en marche sur Paris, et le triomphe de la populace… » Elle est la cause première de nos désastres, car c’est elle qui a commencé à « dissoudre nos élémens vitaux en minant peu à peu la morale, la foi, la famille, le travail. » Après l’invasion, la guerre civile, les massacres et les incendies, on pourrait la croire écrasée sous nos ruines, noyée dans le sang et dans les larmes. Tout au contraire : elle triomphe. Elle est plus redoutable que jamais, parce qu’elle offre à un peuple vaincu, malheureux et qui cherche à oublier, ce calmant, ce poison : la sensation immédiate. Elle s’abat sur la France blessée, comme sur une proie. Et de l’autre côté du Rhin, on se réjouit… Donc il faut tuer la Bête. Dans l’Homme-femme, elle s’appelait la femelle de Caïn et la guenon du pays de Nod. « Tue-la ! » De femelle de Caïn la voici devenue femme de Claude : Claude la tue, comme on abat une bête malfaisante. Dumas est devenu féroce : hier il tuait le patito de Sylvanie de Terremonde ; aujourd’hui il tue la femme ; demain, dans l’Étrangère, il tuera le mari. Il n’est plus maître de ses nerfs.

La grande nouveauté dans la Femme de Claude, c’est le caractère essentiellement symbolique de la pièce. Jusqu’ici, on avait pu reprocher à certains personnages de Dumas d’être des types d’exception : da moins, étaient-ils tous des êtres vivans, et souvent pleins de vie, des individus de milieu et de condition déterminés, empruntés au monde réel, détachés de notre société, en qui nous reconnaissions les contemporains de Dumas et Dumas lui-même. Ceux de la Femme de Claude ne vivent pas : ce sont des abstractions, des entités. Claude n’est pas seulement un inventeur mal marié ; il personnifie la France qui a souffert, qui s’est remise au travail, et qui prépare sa revanche. Césarine n’est pas seulement une adultère et une voleuse ; elle est, à elle seule, toutes les femmes qui volent et se vendent. Pour Cantagnac, ce n’est pas, comme son nom pourrait le faire croire, un vulgaire placier en vins, c’est l’espionnage allemand installé chez nous à demeure. Pourquoi alors lui avoir donné un nom à consonance méridionale et un faux accent marseillais ? Pourquoi en avoir fait l’agent mystérieux d’une association innommée et irréelle, qui ne fait peur à personne, au lieu de l’avoir mis à la solde du Grand État-major prussien dont on savait à l’époque, comme nous le savons aujourd’hui, ce que nous avons à redouter. Censure, voilà de tes coups. Et ceci est magnifique, mais combien humiliant : il avait fallu éviter de blesser les susceptibilités de l’Allemagne ! La tirade de Figaro est toujours vraie et il n’y a qu’un nom à changer… La pièce était nébuleuse et prêcheuse. Dumas avait voulu instruire son public sans l’amuser : il l’ennuya sans l’instruire. Ce qui faisait l’originalité de son drame en fit aussi la faiblesse et l’insuccès. Nous n’aimons le symbolisme en France que s’il porte une marque étrangère, et à condition qu’il nous soit venu du Nord, — en passant par l’Allemagne.

Encore Césarine appartient-elle d’une certaine manière à l’humanité ; elle s’y rattache par ses vices et par son crime : on est exposé à la rencontrer en Cour d’assises dans une affaire d’infanticide. Celle qu’on est assuré de ne rencontrer en aucun lieu de l’ancien ni du nouveau monde, quoiqu’elle prétende les avoir étonnés l’un et l’autre par sa beauté et par son luxe, c’est l’Étrangère. Fille d’esclave, elle-même vendue à l’encan, ayant débuté par être servante d’auberge pour devenir l’une des reines de l’élégance, partout où elle passe les hommes flambent d’amour pour elle et s’entre-tuent : elle pourtant, insensible et intangible, mérite son surnom de Vierge du Mal. Bien entendu, ces choses doivent être prises au sens allégorique. L’Étrangère personnifie la Femme qui, longtemps tenue en esclavage par l’Homme (n’oublions pas les majuscules), fait sa révolution et se venge. Ni épouse, ni mère, à peine amante, elle n’est plus pour celui dont elle a secoué le joug qu’une ennemie. Mais un tel personnage, de proportions si démesurées et de contours si incertains, fait pour une moralité ou pour un drame philosophique, n’a guère sa place dans une comédie de mœurs moderne, entre un M. Mauriceau, proche parent de M. Poirier, et un duc de Septmonts, ce marquis de Presles poussé au noir. Il déséquilibre l’œuvre, il en fait craquer le cadre.

Dumas était trop intelligent, il avait trop le sens de son art, il exerçait sur son œuvre une critique trop avisée pour ne pas s’en rendre compte. De là cette Préface de l’Étrangère qui contient de si belles pages, d’une mélancolie hautaine. Dumas s’y accuse d’avoir trop demandé au théâtre, et d’en avoir méconnu les conditions. Auteur dramatique, pris entre son idéal et son impuissance, « il comprend que ce n’est pas à la forme dont il s’est servi jusqu’à présent que l’humanité demandera jamais la solution des grands problèmes qui l’agitent. » Au surplus, la spéculation philosophique était-elle seule coupable dans l’affaire ? Il existe dans la littérature romantique un type reproduit à des centaines d’exemplaires, celui de la « femme fatale. » Sylvanie, Césarine, Mrs Clarkson lui ressemblent à s’y méprendre. Si j’en fais la remarque, c’est que Dumas allait subir une furieuse crise de romantisme. Lionnette de Hun, sa fauve crinière dénouée, ses bras nus plongés dans l’or vierge, et le beau ténébreux, Nourvady, qui s’appellerait aussi bien Antony, tout et tous, dans la Princesse de Bagdad, nous reportent aux plus beaux jours du théâtre frénétique. Dumas prit le bon parti : il renonça aux allégories, et, redescendu sur la terre, il se contenta d’écrire tout uniment des comédies émouvantes ou charmantes : Denise et Francillon.

Par ses brochures et par son théâtre, Alexandre Dumas avait-il été pour son pays le conseiller inspiré dont il avait ambitionné le rôle ? En dénonçant la « prostitution universelle, » et la « révolution de la Femme, » je ne suis pas sûr qu’il attachât à ces expressions saisissantes un sens très précis : il flairait un danger pressant et vague dont il avait la notion impérieuse et confuse : il s’agissait non pas de le définir et de l’analyser, mais de le conjurer. Le malheur est qu’on ne tue pas la prostitution d’un coup de fusil. Contre les êtres collectifs les armes à feu sont sans effet. Mais elles tuent très bien les êtres de chair et de sang, et on a beau avoir qualifié une femme de « guenon du pays de Nod, » un meurtre est un meurtre. Or, on pourrait soumettre l’acte du mari braquant son revolver sur sa femme à la même analyse physiologico-philosophico-chimique à laquelle Cygneroi soumet l’amour, on y trouverait de la jalousie, du dépit, une poussée de bile, un afflux de sang, un réveil soudain de l’animalité primitive, tout enfin, excepté un atome, une vapeur, un milligramme de justice. Je n’ai pas davantage une confiance illimitée dans les autres remèdes que Dumas propose à nos maux. C’est pour supprimer le meurtre dans les querelles de ménage qu’il réclamait le divorce ; nous avons le divorce, nous en usons, nous en abusons ; le nombre des « crimes passionnels » augmente : telle est la réponse des faits. Justement alarmé du péril que courait la famille, — et qu’elle court encore, — il rêvait de la sauver en y faisant entrer la fille séduite et l’enfant naturel ; il l’élargissait, il l’élargissait ; mais rien ne prouve que la société irait mieux ayant pour base, au lieu de la famille, le phalanstère. Par ailleurs, et s’il était le plus aventureux des théoriciens, Dumas était un observateur singulièrement pénétrant. Ce qu’il a vu admirablement dans la société de son temps, c’est ce goût du plaisir qui l’envahissait dans toutes les classes et à tous les degrés de l’échelle. De là l’égoïsme, l’insouciance, le refus de supporter toutes les charges et celles mêmes qu’impose la nature, et c’est par-là que la France périssait… Telles étaient, à la veille de la guerre, les idées et opinions d’Alexandre Dumas. La guerre ne l’en a pas fait changer ; bien au contraire, elle l’y a ancré, fortifié, assuré. Elle ne lui a fait concevoir aucun doute sur la bienfaisance et l’opportunité d’aucune de ses théories ; elle ne l’a pas converti, elle l’a exalté. Le ton est devenu plus tranchant, plus âpre, plus violent, plus grandiloquent, plus lyrique. Le moraliste réformateur n’a pas varié ; mais l’auteur dramatique a, pour un temps, modifié ses procédés.

Est-il permis de raisonner par analogie, en sachant bien que si tout se recommence et se ressemble, rien n’est identique ? La guerre actuelle ne pourra manquer d’influer profondément sur nos auteurs dramatiques. Elle ne changera pas les idées de ceux qui en avaient et n’en donnera pas à ceux qui en manquaient : elle leur imposera certains sujets, certaines professions de foi, un certain ton. Si je me permettais de leur donner un conseil, ce serait qu’ils n’abusent pas de la pièce de circonstance : il est très rare qu’elle ait une valeur d’art. Qu’ils soient discrets dans leurs allusions aux affaires publiques ! Qu’ils évitent de rééditer en de trop abondantes tirades les articles que nous lisons tous les jours dans tous les journaux ! Non certes que le théâtre n’ait son rôle à jouer dans la France de demain. Dumas avait noblement et grandement raison quand il estimait que le théâtre peut influer sur les mœurs et par conséquent qu’il le doit : il avait tort seulement de le croire fait pour résoudre les problèmes de sociologie. Le théâtre est fait pour créer un monde à la ressemblance du nôtre et sur lequel, par une sorte de réciprocité, notre monde se modèle. Tout dépend de l’atmosphère qu’on y respire et des sentimens qui y ont cours. Un jour ou l’autre nous pourrons nous entretenir de ce théâtre assaini auquel aspire le public français.


RENÉ DOUMIC.