Revue du Pays de Caux N°3 juillet 1902/III

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L’ÉDUCATION PHYSIQUE DE VOS FILS



Au xixème siècle, ce ne serait pas suffisant de dire que l’éducation physique a évolué. Elle est née, ou mieux elle s’est réincarnée ! Elle a repris une forme, un corps !

Depuis le temps des anciens Grecs — si l’on en excepte l’époque de la chevalerie — nul n’en avait eu cure, nul n’y avait plus songé.

Sa cause, aujourd’hui, est de nouveau gagnée et il est inutile de la défendre par des arguments. Tout le monde est d’accord sur l’utilité des mesures propres à améliorer les races d’animaux et comprend que le premier des animaux à améliorer, c’est l’homme.

Par malheur, cette conviction a fait naître une nuée de théories, les savants s’en sont mêlés, les médecins sont intervenus et l’éducation physique qui est la chose la plus simple du monde et devenue un monument pesant, biscornu et compliqué dont l’architecture rappelle celle du Palais de Justice de Bruxelles.

Les qualités physiques qu’il importe à l’homme d’acquérir sont, non point la force et l’adresse qui sont des qualités spéciales et locales, mais la résistance et la souplesse. Un hercule de foire ou un jongleur de profession sont des types de force et d’adresse habituellement cités en exemple ; mais ils ne possèdent pas nécessairement la résistance et la souplesse générales propres à l’homme normal, et pour une raison bien simple, c’est qu’ils ne sont point des hommes normaux. Pouvoir soulever un fardeau nous est utile dans la vie, mais le soulever à bras tendus… pourquoi faire ? Savoir attraper un objet au vol est également utile, mais le rattraper avec la plante du pied au lieu de la paume de la main… à quoi bon ? Résistance et souplesse ne consistent pas à savoir faire des tours, mais à n’être embarrassé en présence d’aucune des situations dans lesquelles la vie de chaque jour peut nous placer. Si le cratère de la Martinique s’ouvre sous nos pas ou que le train, qui nous emporte à toute vapeur, en télescope un autre, ce ne sont pas nos talents d’hercule ou de jongleur qui nous en tireront mieux que nos voisins d’infortune ; par contre, s’il faut détaler pendant deux kilomètres sans reprendre haleine, devant un péril quelconque, l’homme normal fournira cette petite course mieux que l’hercule, et de même il se montrera supérieur au jongleur s’il faut ramer une heure durant pour sortir d’un mauvais pas. Que nos muscles d’ensemble soient donc en bon état, robustes et obéissants, et l’ordre de mobilisation que donnera le cerveau sera exécuté avec rapidité et exactitude.

Tel est, au fond, le but de l’éducation physique. C’est de préparer la mobilisation de l’homme. Celui-ci représente une armée : l’état-major et le généralissime sont dans la tête ; les officiers et les troupes, dans les membres. L’estomac, c’est l’intendance ; les sens sont les sentinelles ; l’ennemi est au dehors, mais au dedans circulent les traîtres qui sont la maladie. L’éducation physique doit tendre à expulser les traîtres, à empêcher les sentinelles de s’endormir, à assurer le service du ravitaillement sur toute l’étendue du territoire, à maintenir les troupes bien exercées, l’état-major lucide et prompt, le généralissime résolu et maître de lui ; dès lors, la mobilisation est assurée dans les conditions les meilleures possibles.

« Voilà un beau programme, direz-vous, mais que je serais bien embarrassé d’appliquer. Comment faire l’éducation physique de mes fils, moi qui habite un bourg sans ressources et qui ne tiens pas, d’ailleurs, à dépenser plus d’argent que je n’en ai, c’est-à-dire pas beaucoup » ? — Je vous prends au mot, lecteur, et vais tâcher de vous indiquer comment un homme dans la force de l’âge peut, à lui tout seul et presque sans bourse délier, faire l’éducation physique de ses garçons et refaire la sienne par la même occasion, en y consacrant, soit une heure par jour, soit trois heures deux fois par semaine.

Au point de vue de leur application, vous diviserez les exercices en : exercices de sauvetage, exercices de défense, exercices de locomotion. Au point de vue de leur pratique, vous distinguerez ceux qui nécessitent le plein air et beaucoup d’espace de ceux qui peuvent s’exécuter dans un endroit clos, par le mauvais temps. Enfin, au point de vue de leur appropriation aux forces du sujet, vous attendrez de toutes façons que celui-ci ait cessé d’être un enfant pour devenir un adolescent et vous alternerez les exercices de façon à mettre en mouvement toutes les parties de son corps les unes après les autres.

Le type des exercices de sauvetage est la Gymnastique. Rien qui ait l’apparence plus compliquée que l’intérieur d’un gymnase : anneaux, barres parallèles, cheval de bois, haltères, massues… Rien de plus simple, pourtant, que la gymnastique naturelle vers laquelle tous ces engins vous ramènent finalement, par des voies détournées. Elle se résume en quatre points : courir, grimper, sauter, lancer.

Dans la course, deux choses sont à considérer : le terrain et la chaussure. Non seulement, si l’un et l’autre sont défectueux, on risque de se blesser, mais on n’apprend pas à bien courir ; le pied se pose mal, la détente s’opère à demi, l’enjambée est irrégulière, le rythme ne s’établit point. À défaut de gazon, la terre battue, même un peu dure convient ; peu importe les côtes ; ce qu’il faut éviter, ce sont les ornières, les pierres roulantes, les trous cachés sous l’herbe ; une grande route bien entretenue, en dehors des temps de sécheresse extraordinaire, vaudra mieux qu’une cour de ferme… Vous avez donc à portée tout ce qu’il vous faut et quant à la chaussure, des espadrilles en toile très forte, à semelle épaisse, s’ajustant aussi bien que possible, feront l’office de souliers de course. Ainsi équipé et sur de pareilles pistes, ce n’est pas, bien entendu, la vitesse qu’il faut chercher ; la vitesse, du reste, n’importe qu’à ceux qui veulent gagner des championnats. Ce qui importe à tous, c’est le fond, l’endurance, la course un peu longue fournie à bonne allure, sans emballements, en économisant ses forces au début et en distribuant intelligemment l’effort.

On peut grimper de plusieurs façons, soit à l’aide de points d’appui fixes comme ceux que fournissent les flancs rocheux d’une montagne ou les barreaux d’une échelle — soit en s’aidant soi-même par l’adhérence des mains, des genoux ou des pieds à une corde ou au tronc lisse d’un arbre, soit, enfin, par les bras seuls, en accomplissant une culbute ou un rétablissement. Grimper à l’échelle est un sport enfantin auquel on peut se livrer tout jeune : mais on néglige de faire succéder à l’échelle de bois en position inclinée, l’échelle de corde posée verticalement ; c’est pourtant celle-là dont l’intérêt est le plus certain au point de vue du sauvetage. Fabriquez vous-même une échelle de corde, accrochez-la solidement à votre fenêtre ; descendez et faites descendre vos enfants, d’abord les mains vides, puis en portant des paniers, des fardeaux, des objets encombrants ; ils deviendront agiles comme des pompiers. Ensuite, vous remplacerez l’échelle par la corde unique, d’abord à nœuds, puis lisse, et vous verrez l’étonnant résultat de cette gymnastique si simple. Quant aux arbres, il y en a toujours à portée. S’ils sont minces, unis et droits, on y monte comme au mât de cocagne ; si, au contraire, ce sont des troncs très larges, mais hauts et droits, voici un procédé peu usité dans nos pays et, pourtant, très bon à connaître. On s’asseoit à terre, l’arbre entre les jambes, et on se passe aux pieds les nœuds coulants d’une pièce d’étoffe — une large ceinture de laine, par exemple. Cette ceinture enserre l’arbre, y adhère et permet de se hisser rapidement et sans fatigue au sommet, en élevant successivement chaque bras et chaque jambe, comme le long d’une échelle. Si l’arbre est un de ces robustes chênes à fortes branches horizontales, c’est le cas de s’entraîner aux rétablissements. Le rétablissement est un exercice auquel les médecins font la guerre, on ne sait pourquoi ; il n’est pas plus dangereux que les barres parallèles qu’ils préconisent, et infiniment moins que la barre fixe. La barre fixe, ou même le trapèze, n’ont pas d’application courante dans la vie ; le rétablissement, au contraire, est d’un usage constant : pas d’autre manière de franchir un mur ou certaines hautes barrières, d’escalader un balcon, d’opérer certains sauvetages. Pour bien apprendre le mécanisme du rétablissement, l’instrument le meilleur est une forte planche posée à deux mètres du sol sur des tréteaux ou des échelles doubles ; là encore, rien de compliqué. Le trapèze, s’il n’a pas d’utilité immédiate, est divertissant et assouplissant ; il ne coûte pas cher ; on en fabriquerait un assez facilement ; l’installer est une autre affaire ; le plus aisé est de le pendre à la maîtresse branche d’un gros arbre. Une barre fixe est, de tous points, inutile.

Le saut en longueur, avec et sans élan, est le plus naturel et le plus anodin ; l’adolescent qui s’y entraîne régulièrement atteint sans peine de jolies distances. Dès que s’interpose un obstacle en hauteur, le saut devient chose délicate. C’est que les trois quarts du temps la nervosité s’en mêle ou pour mieux dire, la « peur mécanique », cette espèce d’angoisse des muscles qui les rend maladroits, d’une maladresse accrue à chaque nouvel échec. Il faut commencer avec la corde qui ne résiste pas et s’y tenir longtemps avant d’aborder la barrière — ensuite travailler à bien franchir celle-ci, de côté, en s’appuyant des deux mains — puis d’une seule main — puis sans toucher. Restent alors le saut à la perche et le saut à cheval ; la perche doit être bien choisie, légèrement flexible, mais surtout très résistante pour éviter les accidents graves qui pourraient résulter d’une rupture. Le cheval n’a nul besoin d’être un Bucephale ; n’importe quel gros cheval de labour peut être facilement dressé à la voltige élémentaire, immobile ou au pas ; au trot ou au galop, c’est tout différent et si même l’animal s’y prêtait, il ne serait pas prudent de s’en servir ; j’appelle voltige élémentaire, sauter à terre et à cheval, à droite et à gauche indistinctement, par opposition à des exercices comme les ciseaux ou le saut debout ou en croupe ; ceux-là ne sont pas d’un usage courant dans la vie.

On néglige partout aujourd’hui d’apprendre à lancer. Il s’agit pourtant d’une faculté fort utile ; on peut dire du lancer qu’il est l’alphabet du tir, car il forme à merveille le coup d’œil. C’est en lançant qu’on apprend le mieux à évaluer les distances, qu’on se rend le mieux compte de la prodigieuse gaucherie d’un membre inexercé et qu’on arrive à la corriger. C’est aussi un exercice pour lequel toutes les théories du monde ne signifient rien et qu’une pratique opiniâtre peut seule nous rendre familier. On lance avec la main, avec le bras et avec le pied. À tous ces mouvements l’homme inexercé est également maladroit. Prenez soit un galet bien rond, soit ce qui vaut mieux une de ces balles dont les collégiens se servent pour « caler » comme ils disent. Elles ont la forme et la dimension d’une balle de tennis, mais elles sont beaucoup plus lourdes. Le but à atteindre doit être une surface blanche — une surface de carton par exemple d’environ deux mètres carrés. Vous la placez d’abord à une faible distance, puis vous l’éloignez au fur et à mesure que l’expérience vient. Ce lancement est le plus difficile et le plus utile de tous ; la détente du bras s’obtient assez vite, mais c’est la main, ce n’est pas le bras qui atteindra le but. Au moment précis où les doigts s’ouvrent pour lâcher l’objet, le bras doit donner l’élan et la paume la direction ; cette concordance est indispensable à réaliser et là est précisément le point délicat ; la main et le bras gauche sont naturellement les plus réfractaires ; aussi peut-il y avoir intérêt à commencer par eux. Le lancer du javelot — un bâton bien choisi, aiguisé par devant et un peu alourdi par derrière fait un excellent javelot — est aussi bon à pratiquer. Quant à la sphère pesant jusqu’à 7 kilos 250, dont on se sert dans les concours, elle n’est pas d’un emploi recommandable en éducation physique. C’est un simple exercice de force qui ne convient qu’aux hommes faits. L’effort qui la détache est le fait du corps tout entier arc-bouté contre le sol et la détente de la jambe vient s’y ajouter à celle du bras. Hormis l’intérêt historique qui s’y rattache, le disque ne présente aucun avantage : il n’a aucune supériorité sur la balle ou le javelot. Nous nous en tenons donc à ces deux objets si faciles à se procurer et qui sont très suffisants pour former un bon lanceur. Reste le lancement avec le pied. Il faut avoir un gros ballon de cuir solide et fortement gonflé. On peut le frapper soit de pied ferme, soit en courant. De toutes façons on doit devenir maître de la direction que le coup imprime au ballon et approximativement de la distance à laquelle on l’envoie. Ce n’est pas si simple et vous n’y parviendrez qu’au bout de longtemps. Un excellent exercice, qui rend très adroit est ce que les Anglais nomment dribbling ; au jeu de foot-ball, c’est un procédé fréquemment employé. Il consiste à courir en conduisant le ballon à petits coups de pied qui le maintiennent à terre entre les jambes, et le font pour ainsi dire courir avec le joueur. On pourrait signaler encore d’autres lancers, tel celui de l’épervier qu’on peut pratiquer à terre avec moins de danger et autant d’avantages que sur l’eau ; il comporte une grande part d’adresse et développe la poitrine en même temps qu’il requiert l’attention et la coopération de tous les membres.

Avec la gymnastique, c’est la natation qui complète l’enseignement de ce que nous avons appelé les exercices de sauvetage. On enseigne les mouvements de la natation à sec, sur le chevalet, et cet apprentissage donne de très bons résultats. N’empêche qu’il y a là une simple préface et qu’il ne faut pas attendre d’un élève exercé à sec, fut-ce pendant des années, qu’il se débrouille le jour où on le jettera dans l’eau ; son premier soin sera de couler à pic. C’est que nager est moins un art qu’une capacité. En anglais, on ne dit pas : savez-vous nager ? Mais bien : can you swim ? pouvez-vous nager ? Et c’est une faculté, en effet, une faculté endormie qu’il faut réveiller ; chez certains, son sommeil est même si profond qu’on ne parvient jamais au réveil ; le cas, toutefois, est rare. Il résulte de tout ceci que la première condition à assurer à l’élève, c’est la sécurité. Ni la faible hauteur de l’eau, ni la ceinture de liège ne valent à cet égard la corde légère mais résistante enroulée autour des reins et tenue du bord ou du bateau. Dès que l’élève connaît les mouvements qu’il a à exécuter, c’est à ce procédé qu’il faut avoir recours et il n’y a nul inconvénient à le prolonger très longtemps. Le nageur est exposé en effet à des « reculs de confiance ». Une vague qui l’étouffe, une crampe qui le paralyse, un courant qui l’entraîne et aussitôt le voisinage du danger qui, en somme, l’étreint de toutes parts, se révèlera à lui avec une intensité pouvant laisser des traces. Relié à la terre ou au bateau, il prendra au contraire ses ébats sans arrière-pensée et cet état d’âme est nécessaire à l’espèce de modification organique qui s’opère en lui et, d’un animal hostile à l’eau, fera un animal flottant.

Maintenant, l’éducation du nageur n’est pas complète parce qu’il est arrivé à se soutenir et à progresser dans l’élément liquide. Il est bon qu’il sache encore plonger, nager avec ses habits, chavirer et enfin ramener à terre un fardeau. Si vous n’avez pas à portée la nappe d’eau douce ou salée qui vous permettra d’apprendre à nager à vos fils, rien à tenter évidemment ; mais si vous l’avez, faites en sorte de ne pas vous en tenir à l’a. b. c. de cet exercice. La répugnance à plonger vient parfois de la chute. On emploie à Joinville-le-Pont une planche à bascule, bien savonnée, sur laquelle l’homme s’étend, les bras en avant ; la planche bascule au dessus de l’eau et comme il se sait tenu par une corde, l’élève apprend peu à peu à ne pas résister et remonte tout seul à la surface. Ayez en outre de vieux habits et de vieux souliers qu’il sera bon d’utiliser pour des bains peu confortables, mais éminemment pratiques ; car enfin, quand on tombe à l’eau par accident, on n’est point d’ordinaire, en caleçon. Pour apprendre à bien chavirer, la périssoire ou la yole de rivière en bois léger sont des instruments très propices… et quand elles ont la quille en l’air, c’est un travail ardu mais fécond de les amener jusqu’à la berge.

Les exercices de défense comprennent le tir et toutes les escrimes. L’escrime la plus naturelle est aussi celle dont s’accommode le mieux la constitution d’un tout jeune garçon ; on peut donc commencer par elle ; c’est la boxe. Il y a comme chacun le sait, deux sortes de boxes : la boxe Anglaise dans laquelle le coup de poing est seul en usage et la boxe Française dans laquelle le coup de poing se combine avec le coup de pied. Si vous n’avez point fréquenté régulièrement une salle d’armes et de boxe, vous ne serez pas à même, c’est certain, de pousser très loin l’apprentissage de vos fils. Pourtant, vous pouvez leur donner les premiers éléments des diverses escrimes sans aller, bien entendu, jusqu’à l’assaut, et ces éléments, si même ils en restent là, leur seront infiniment utiles dans la vie. La boxe dans son ensemble se réduit à des coups de poing directs ou indirects qui visent la figure et les côtes — et à des coups de pied directs ou indirects qui visent la cheville ou le ventre. On les pare ou on les esquive. Il existe de petits manuels de boxe où tous ces mouvements sont indiqués avec des figures explicatives à l’appui. Ce sont en général, remarquons-le, des mouvements très simples et faciles à répéter ; mais il ne faut jamais le faire dans le vide. La boxe dans le vide est un mauvais exercice, déroutant pour les muscles et pour l’œil. Or, comme on ne peut sans danger, laisser des commençants se taper les uns sur les autres, il faut fabriquer un but. Rien de plus simple. Vous appliquez contre un mur une botte de paille et vous tendez dessus et clouez tout autour une pièce de forte toile de la hauteur et de la largeur d’un homme moyen. Sur le matelas les coups peuvent pleuvoir à poings nus ; les contacts sont suffisamment rudes sans être dangereux ; la détente du bras et de la jambe s’opère complète ; l’épaule et la hanche prennent toute la mobilité désirable[1].

La boxe est un combat sans armes. L’arme la plus simple et la plus naturelle c’est le bâton. Le bâton, et son diminutif la canne, ont donné naissance à des escrimes savantes et un peu plus compliquées que nature. Laissez de côté ces théories et ne choisissez ni la longue perche qui se manie à deux mains, ni la légère badine qui fouette en frappant. Prenez la grosse canne de promenade, c’est-à-dire l’objet usuel dont il importe de savoir tirer tout le profit possible à l’occasion. L’art du bâton consiste principalement dans le moulinet et se ramène à l’assouplissement du poignet — des deux poignets, puisque c’est un principe fondamental, posé une fois pour toutes, que chaque sport doit être pratiqué successivement des deux mains de façon que si le côté gauche n’atteint pas la même dextérité que le droit, du moins ils soient à peu près d’égale force et que l’harmonie du corps ne s’en trouve pas compromise. Le but à établir, pour le bâton et pour l’escrime en général, se composera d’un pieu épais fortement entré en terre, de la hauteur d’un homme et qui devra être revêtu d’une enveloppe de grosse toile bourrée de paille. Ce même but pourra servir à l’escrime du sabre. Coups de tête, de figure, de flanc, de ventre, de banderole et de manchette, cette escrime ne se compose pas d’autre chose ; c’est une des plus simples en théorie et pourtant une des plus variées et des plus amusantes à pratiquer. Si les sabres de métal sont coûteux, on peut se procurer à bon marché des sabres à lames de bois qui sont en usage dans les salles d’armes pour les commençants.

Restent le fleuret et l’épée. Ici, l’enseignement d’un technicien se remplace difficilement. Pour l’oser, il faut que vous ayez suffisamment pratiqué ce sport pour le bien posséder ou du moins pour pouvoir vous y remettre en peu de temps. Sans cela vous ne sauriez aller, avec l’aide d’un manuel, au-delà du premier alphabet qui consiste à savoir se fendre, marcher, rompre et prendre une bonne position sur le terrain. Si élémentaires que soient ces exercices, d’ailleurs il ne faut pas les dédaigner. Ils peuvent s’accomplir avec une baguette en main, en guise de fleuret.

La lutte est aussi une escrime et d’une haute antiquité puisque les Égyptiens s’y livraient déjà sous les règlements encore en usage aujourd’hui. Mais elle demande un professionnel expert et précautionneux et convient mieux à des hommes faits qu’à des adolescents ; il peut y avoir avantage à étudier quelques prises et la façon d’y échapper, pour se faire une idée de ce sport intéressant ; rien ne serait plus dangereux toutefois que de mettre deux garçons en présence et de les laisser s’attaquer librement sans apprentissage et sans contrôle.

Nous ne dirons qu’un mot sur le tir. C’est par excellence l’instrument de la défense collective ; dans nos pays civilisés, sa valeur de défense individuelle est très réduite. On n’a pas coutume de se promener le revolver en poche et l’usage qu’on en ferait serait d’ailleurs plein d’inconvénients. Au point de vue militaire au contraire, l’excellence du tireur est d’une capitale importance pour l’ensemble de l’armée. Les Boers ont fourni à cet égard un exemple irréfutable. Il faut donc saisir l’occasion qui s’offre à vous de familiariser vos fils avec un fusil, de les habituer non seulement à bien viser, mais à démonter l’arme et à en prendre soin ; leur participation aux exercices d’une Société de tir est éminemment désirable. C’est en effet du tir à la cible que nous voulons parler et non du tir au vol. Ce n’est ni en livrant aux enfants des carabines-joujou ni en laissant les adolescents s’adonner prématurément à la chasse qu’on peut former de vrais tireurs au sens national et patriotique de ce mot.

Les exercices de locomotion se ramènent à trois types : l’homme seul — l’homme et l’animal — l’homme et la machine. Le premier type se réduit à la marche ; nous avons classé la course dans les exercices de sauvetage ; ce n’est pas que cette classification soit irréprochable ; la course est sans doute, un genre de locomotion ; il ne faut pas cependant la considérer comme une marche accélérée ; elle n’est pas plus naturelle à l’homme que la natation ; pour devenir un coureur ou un nageur de profession, l’homme doit se faire en quelque sorte une seconde nature ; pour devenir un solide marcheur, il lui suffit de s’entraîner normalement. En pays de montagne, la marche se transforme en alpinisme ; mais la plaine ne doit pas se croire placée dans un degré de trop grande infériorité par rapport à la montagne, dans la formation du marcheur ; les longues courses en pays plat sont éminemment favorables au développement des qualités nécessaires ; il faut seulement les régler avec soin, les allonger et les espacer de façon judicieuse. Le but à atteindre, c’est le raid, c’est-à-dire la course démesurée exécutée sans dommage, à l’improviste. Beaucoup de gens se croient de vigoureux marcheurs parce qu’ils ont coutume de fournir quotidiennement un certain nombre de kilomètres. Ainsi pratiqué, cet exercice représente une énorme perte de temps et des bénéfices incertains. Le corps s’accoutume à la dose de travail demandée et ne sait rien donner au-dela. L’expression de marches forcées indique comment on doit procéder dans l’entraînement : il faut, de temps à autre, forcer la dose pour laisser s’écouler ensuite une période de repos. Le marcheur, en un mot, doit être toujours prêt à se dépenser — et ne pas le faire inutilement.

L’équitation est une gymnastique en premier lieu ; c’est, en continuant de s’y exercer, une science, et pour celui qui pousse encore plus loin, cela devient un art. Cette triple division indiquée par un professeur Parisien, M. H. Jamin, est très juste. Laissant de côté, le cas exceptionnel on vous auriez à portée les ressources — et où vous possèderiez les connaissances qui vous permettraient de faire de vos fils des cavaliers accomplis, il n’y a pas de motif pour que vous ne cherchiez pas à les conduire au-delà du premier degré, c’est-à-dire à les familiariser avec les éléments de la gymnastique équestre. Nous en avons déjà parlé à propos de la voltige. Sauter à cheval est fort bien ; mais il faut s’y tenir et surtout s’y tenir longtemps. Il s’est introduit dans l’enseignement de l’équitation des tendances quintessenciées. Dès qu’un jeune homme enfourche un cheval, il semble qu’il se soit engagé à devenir un écuyer ; tout ou rien. Il sera capable de monter un pur-sang ou bien c’est inutile qu’il apprenne rien. Et l’endurance, qu’en faites-vous ? Ne méprisez pas le gros cheval lourd qui sert à vos travaux ou que votre voisin vous prêtera et, si vous n’avez pas de selle, que vos garçons le montent à poil, plusieurs heures durant ; car on ne se rend pas compte, en général, combien les meilleures leçons d’équitation perdent à être trop brèves et combien les moins savantes gagnent par la durée.

Toute autre est la machine, bicyclette, automobile ou bateau (en attendant que l’usage du ballon se soit répandu). Il suffit de quelques leçons pour apprendre à conduire ces instruments et cela ne s’oublie pas. Sans doute, plus on a de pratique, plus on y devient habile ; mais prenez deux hommes dont l’un a fait, il y a longtemps, un très bref apprentissage de cycliste, de chauffeur ou de rameur — dont l’autre n’en a aucune notion, en combien de cas le premier aura-t-il lieu de se féliciter de sa supériorité sur le second et sans voyager beaucoup, combien d’occasions se présentent d’utiliser ces moyens de locomotion ! En fait de sport nautique nous ne parlons ici que d’aviron. La voile est autrement compliquée ; il est assez rare d’ailleurs qu’un homme se trouve appelé à manœuvrer seul un voilier. Tenons-nous en aux moyens de locomotion individuels et usuels ; on pourrait aussi apprendre à conduire un yacht à vapeur et une locomotive !… Ce qui ne veut pas dire que si la mer ou un lac se trouvent sur votre horizon, il ne sera pas sage de faire initier vos fils au maniement d’un voilier ; en général, il faut, en éducation physique comme en tout le reste, profiter de toute occasion qui s’offre d’apprendre quelque chose de nouveau. Nous en dirons autant du patinage sur glace ou sur neige. Le patin d’acier et le ski sont également des machines créées en vue d’une locomotion rapide et — dans certaines circonstances — très utile à connaître. Évidemment le pays de Caux est rarement propice à de telles expériences ; mais qui sait si tel fonctionnaire qui lit cette revue se sera pas, l’année prochaine en résidence au flanc des Alpes ou des Vosges ; nous écrivons pour tous les Français.

Terminons par quelques conseils d’ordre général ; le premier ce sera de mettre dans votre enseignement, lecteur, beaucoup de variété et d’imprévu, un tantinet d’émulation et une prudence hardie. Il se répartira sur plusieurs années ; l’imprévu est le moyen le plus sûr que vos élèves jamais ne le trouvent monotone ; l’alternance irrégulière des exercices n’est pas bonne seulement pour les muscles, mais aussi pour l’imagination. Les collégiens qui s’ennuient à la leçon de gymnastique s’y intéresseraient bien davantage s’ils ne savaient pas, point par point, en entrant au gymnase, ce qu’on va leur demander. Quant à l’émulation, c’est un ressort pédagogique que les moralistes dédaignent et décrient volontiers, mais qu’il faut bien faire jouer tout de même, parce qu’il est le plus actif et le plus puissant ; et sûrement ce n’est pas une des moindres excuses d’Adam, dans le paradis terrestre, que de s’être trouvé seul avec sa femme, sans un autre homme avec qui se mesurer ! L’émulation est, à sa place, dans les exercices physiques connue ailleurs ; surveillez-la seulement pour que chez les garçons de tempérament trop ardent, elle ne provoque pas des efforts dangereusement exagérés. Mais, non plus, ne craignez pas l’effort. Il va sans dire que notre programme est rédigé en vue des garçons bien portants et normaux ; il ne s’applique ni aux tout jeunes, ni aux maladifs ; il n’exige pas d’ailleurs une nature particulièrement robuste et peut très bien convenir aux délicats qu’il fortifiera ; les délicats ne sont pas des maladifs. Une éducation physique sans effort n’en est pas une. Ce qui est à redouter c’est l’effort local, celui que caractérise très bien la locution populaire « se donner un effort » ; l’effort général est rarement redoutable si vous l’exécutez en observant les lois de l’hygiène et c’est lui seul qui conduit à l’endurance.

L’hygiène, voilà le « parapet » à suivre ; il n’en est pas de plus sûr. Et c’est trop peu de vous en servir vous-même ; il faut apprendre à vos fils à s’y tenir. L’éducation physique est, par excellence, le jardin d’essai des habitudes hygiéniques ; très tôt on peut expliquer aux enfants les moyens de contrôler leur fatigue et de faire l’inventaire des forces dont ils disposent de façon à aller jusqu’au bout, s’il le faut, mais pas au delà. Le petit manuel d’Hygiène Athlétique (Alcan, éditeur) qu’a publié l’Union des Sports Athlétiques et qu’a rédigé une commission technique présidée par le Dr Brouardel, doyen de la Faculté de médecine, contient des indications élémentaires très précieuses. Méditez les et dressez vos enfants à y penser et à s’en servir.

« Et maintenant, direz-vous, à quoi toute cette peine et tout ce tracas que j’aurai eus, aboutiront-ils ? à faire de mes fils des acrobates ? Je ne le désire pas. À consolider à jamais leur santé ? En suis-je bien certain et d’ailleurs, une existence saine et régulière n’y aurait-elle pas suffi ?… » Non, ce ne sont pas là les effets que vous devrez vous féliciter d’avoir obtenus. Vos fils ne seront pas des acrobates, non plus que vous ne les aurez rendus invulnérables. Mais vous en aurez fait des débrouillards et dans le monde moderne ne manquez pas d’y réfléchir, le débrouillard est roi. C’est là la qualité essentielle de l’homme libre du xxe siècle. Il y a de grandes incertitudes autour de lui, rien de stable en somme. Tâchez qu’il ait du moins au dedans de lui, la certitude suprême, celle d’un beau capital de forces et d’une armée de serviteurs bien dressés et obéissants.


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  1. On peut aussi se fabriquer un boxing-bag en emplissent de son un sac de toile ou de cuir que l’on suspend à une solive par le moyen d’une corde plus ou moins longue, selon l’amplitude du balancement que l’on veut produire.