Revue du Pays de Caux N°4 septembre 1902/I

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

LE CADEAU DE LA MÉCHANTE FÉE



Aux baptêmes des races comme à ceux des petits princes, il est coutume de convier les fées. Mais elles sont si nombreuses, ces dames et d’humeur si vagabonde, que des oublis interviennent fatalement, lesquels sont pleins de conséquences graves. Le livre d’adresses le plus complet renferme encore des lacunes et quand vous annoncez à vos amis et connaissances votre mariage ou le décès de vos proches, certains se piquent de n’avoir point reçu de faire part ; d’autres ont déménagé sans laisser de traces et la poste vous retourne les lettres à eux destinées avec la mention : parti sans adresse.

Pareille chose advient avec les fées. Vous connaissez bien la suite de l’histoire. Quelqu’une des fées omises arrive au moment du baptême et, méchamment, offre au nouveau-né un présent qui fera le souci de son existence, le pauvre !

Quand on baptisa notre France, les fées vinrent en grand nombre et la comblèrent de cadeaux généreux. L’enfant souriait, rose et potelée. Ce sourire ne désarma point une dame acariâtre qui ne figurait pas parmi les invitées et qui, s’approchant du berceau, dit avec un air sournois, plein d’arrière-pensées : « Moi aussi, je veux te laisser un souvenir ; je te donne la logique ». La France accepta la logique sans objection et toutes les personnes présentes se récrièrent sur l’utilité et la valeur d’un semblable don.

Certainement la logique est une chose admirable dont nous avons su nous parer et embellir notre génie. Il n’en est pas moins vrai que cette qualité là a sans cesse compromis nos succès et entravé notre marche et qu’elle continue de nous jeter, par des élans irréfléchis, en toutes sortes d’impasses et de marécages d’où nous ne nous tirons ensuite qu’en perdant des forces et du temps. La logique est exactement l’envers de la vie. La logique n’admet pas les compromis ; la vie n’est qu’un long compromis, pour les peuples plus encore que pour les individus. Quand la France est très affairée, très attentive, qu’elle a un grand désastre à réparer, une grande ambition à satisfaire, les entraves subies par sa chère logique ne l’affectent pas trop ; mais dès qu’avec le repos et la tranquillité lui revient la possibilité de raisonner, cette diable de logique reprend les rênes ; à la moindre égratignure que lui font les événements, toute la nation se révolte.

Et, dans son lointain palais, la méchante fée rigole.


----