Revue du Pays de Caux N°4 septembre 1902/III

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QUE FAUT-IL PENSER DU SOCIALISME ?



La question, certes, est à l’ordre du jour, en France, et elle se pose d’une façon trop pressante pour que tous les Français n’aient pas intérêt à y réfléchir. Peu nombreux, pourtant, sont ceux qui, loyalement et en dehors de toute idée pécuniaire, ont étudié ce troublant problème. On est pour ou en est contre sans pouvoir, en général, donner le motif de sa détermination. Le milieu y est pour beaucoup ; l’intérêt personnel également. D’un camp à l’autre on se lance volontiers des injures : encroûtés, égoïstes, exploiteurs, sont les petits noms d’amitié que les socialistes ont coutume de donner à leurs adversaires lesquels, en retour, traitent ceux-ci de voleurs, de bandits, de fainéants… Ce dialogue est remarquablement vide d’arguments et même d’idées. Ou bien, si quelques esprits distingués mettent en commun leurs lumières afin de discuter la chose au point de vue scientifique, c’est alors un fatras de raisonnements complexes, un charabia de termes savants dans lesquels il n’y a place ni pour une parole claire ni pour un fait certain.

Or, il doit exister — et il existe assurément — des gens de bonne volonté que la passion n’égare pas, que l’avantage individuel ne rend pas systématiquement hostiles au progrès collectif et qui seraient tout disposés à étudier le socialisme non pas au clair de lune de la théorie, mais au plein jour de la réalité, anxieux avant tout du bien qui peut en résulter pour le pays et prêts, si ce bien leur est démontré, à se prêter généreusement aux transformations nécessaires. Nul doute que ces citoyens éclairés ne soient précisément nos lecteurs. Un journal, une revue qui se respectent, doivent toujours considérer leurs lecteurs comme constituant une élite par rapport aux lecteurs de n’importe quelle autre feuille publique : c’est la seule façon de maintenir la rédaction au niveau désirable.

Dans cet esprit, nous vous convions, chers amis, à conduire aujourd’hui avec nous une petite enquête autour du socialisme, brève, sincère et probante, telle que pourrait et devrait être, par exemple, l’examen de conscience de l’électeur au moment d’adhérer, par son vote, à l’une des doctrines contradictoires dont se réclament les candidats en présence.


Il faut l’estimer et s’en méfier

On fait d’ordinaire des distinctions subtiles entre le socialisme et le collectivisme ; pour nous, c’est tout un, non pas que le socialisme contienne de toute nécessité le collectivisme intégral ; beaucoup d’ardents socialistes ne vont pas jusque là. Mais s’il ne le contient pas nécessairement, il y tend nécessairement ; c’est une question de plus ou de moins. Il est clair qu’il n’y a point de socialisme sans collectivisme ; la dose seule varie ; le principe est immuable. De telles distinctions nous semblent donc oiseuses.

Cela étant, le socialisme apparaît au point de vue doctrinaire comme éminemment respectable, car il procède de ce qu’il y a de meilleur dans l’âme humaine, la notion de justice et l’impulsion de bonté. Il est digne de remarque que, de nos jours, ce n’est point d’en bas qu’est partie la propagande socialiste, mais d’en haut. À part quelques écrivains qui ont prêché le nouvel évangile avec l’arrière-pensée d’en tirer de la notoriété pour leurs ouvrages et des avantages pécuniaires pour eux-mêmes, presque tous ceux qui en sont devenus les disciples ont été attirés par les côtés généreux de la doctrine ; et ces disciples convaincu ont fourni, à leur tour, un noyau d’apôtres au zèle ardent dont le désintéressement est parfois admirable. D’ailleurs s’agit-il bien d’un nouvel évangile ? N’est-ce pas plutôt le vieil évangile, renouvelé et rajeuni, dont s’inspirent ces hommes ? Et avec sa foi en lui-même, son espérance invincible en l’avenir, sa charité débordante, le socialisme ne repose-t-il pas, comme le christianisme, sur le trépied des vertus « théologales » ? Il faut avoir assisté à certaines réunions socialistes en Allemagne pour apprécier le degré de ferveur religieuse auquel peut atteindre une foule enfiévrée par le commentaire éloquent qu’un Bebel sait donner d’un passage du prophète Karl Marx. Loin d’apercevoir dans ces auditoires vibrants la grossière excitation des appétits matériels, on y devine parfois toute proche et prête à éclater cette folie d’abnégation qui a procuré jadis tant de puissance à des cultes naissants et leur a préparé des adeptes dont l’enthousiasme allait, au besoin, jusqu’au martyre.

Nous verrons tout à l’heure ce que son caractère religieux assure au socialisme de succès éventuels. Avoir constaté ce caractère suffit à légitimer ce que nous disons plus haut, à savoir que le socialiste mérite le respect de ses adversaires même. Mais le respect n’exclut pas la méfiance. Il est toujours bon de se méfier d’un culte nouveau. Un peuple arrive à se libérer d’une législation qui l’opprime : il a beaucoup plus de peine à échapper à un état d’esprit qui l’énerve ; les ruines accumulées, par une mauvaise politique, sont bien moindres que celles engendrées par une philosophie nationale erronée et l’on sort de l’impasse économique plus facilement que de l’impasse morale. Aussi doit-on regarder à deux fois avant de s’y engager.


Le socialisme devra produire de la richesse

En tant que religion nouvelle, le socialisme jouit de certains avantages et présente un inconvénient grave. Ses avantages sont l’absence de culte et la simplicité de dogme. Son principe est accessible à tous et jusqu’ici, du moins, il ne s’encombre pas de détails inutiles. Mais, d’autre part, son infériorité lui vient de ce que le paradis qu’il promet est terrestre au premier chef, de sorte que les fidèles peuvent en surveiller l’aménagement et contrôler la réalisation des promesses qui leur ont été faites. Le bien-être de l’humanité est un idéal très élevé, mais non lointain et surtout qui n’est séparé de nous par aucun mur ; la mort dissimule aux regards le vrai paradis. Ici, nulle mort ne ferme l’horizon ; les mêmes jambes de chair et d’os qui portent les mortels doivent les conduire au but. Pas besoin d’ailes pour y arriver. La situation est un peu celle des Israélites en marche vers la Terre promise. Si elle tarde trop et, surtout, si elle ne répond point à leur attente, ils se révoltent. Les combattants de l’armée socialiste sont prêts à endurer bien des souffrances pour le triomphe de leur cause, mais encore faut-il que leur cause ne les désillusionne pas et qu’ils n’aperçoivent pas le néant de leurs efforts.

Or ce ne sont pas des vulgaires « partageux » anxieux de prendre, tout simplement, à ceux qui ont afin de donner à ceux qui n’ont pas. L’état social qu’on leur a décrit et pour lequel ils se sont enflammés se résume en un mot ; il n’y aura plus de pauvres. Il ne s’agit donc pas de faire monter le plateau de la balance qui est en bas et descendre l’autre ; il s’agit d’arriver à la belle et vraie égalité qui est celle de la justice théorique.

Pour cela, il faut de grandes richesses. Les richesses actuelles ne suffiraient pas, loin de là. Ce point d’ailleurs, n’est pas en dispute. Les socialistes se rendent parfaitement compte de la nécessité où ils se trouvent à cet égard et ils la regardent en face. Ils proclament avec une certitude de très bonne foi, bien que formée un peu à la légère, que la production socialiste dépassera de beaucoup la production capitaliste, laquelle engendre forcément le gaspillage en même temps que ses rendements sont inférieurs. On leur demande de le prouver et, naturellement, ils n’y parviennent pas. Si lorsque l’Angleterre d’antan s’est confiée au libre échange et lorsque plus tard la France l’a suivie dans cette voie, on avait réclamé des promoteurs de ces réformes des chiffres à l’appui de leurs dires, ils eussent été bien embarrassés d’en fournir ; les calculs sur lesquels on se base en pareil cas contiennent toujours un certain nombre d’apriori : il ne saurait en être autrement.

Donc il est possible que les socialistes aient raison et que le régime qu’ils préconisent soit en fin de compte plus productif que le régime actuel. Mais en renonçant même à contester ce point, on n’aperçoit guère le moyen d’arriver à ce que la transition entre les deux régimes ne se traduise pas en un recul marqué dans la production. Ce simple recul ne déterminera-t-il pas une débandade dans les rangs socialistes ?


Il devra résulter d’une entente internationale

En effet, le fléchissement au détriment de l’État où se fera l’expérience, contrastera avec la prospérité des autres États ; et il ne s’agit pas là d’une crise rapide. La transition entre des régimes si différents s’opérera avec lenteur, si même elle ne suscite pas de résistances violentes. La rivalité commerciale superposera son action aux difficultés intérieures ; de bons voisins sont toujours empressés à profiter de vos embarras et il serait puéril de s’attendre, de leur part, à une neutralité bienveillante. Les socialistes, avons-nous dit, sont prêts à souffrir pour leur cause ; mais c’est, bien entendu, à condition que la vaillance de leur foi continue de les soutenir. Or il faut une foi étrangement robuste pour se serrer le ventre quand les autres dînent, dans l’espoir que la famine présente vous procurera un dîner plus plantureux… le surlendemain !

Cette difficulté n’a pas échappé aux leaders socialistes. Ils admettent que la seule manière de l’éluder, c’est que l’application de leurs doctrines se fasse simultanément dans tous les pays, ou du moins dans un groupe de pays assez important pour inspirer le respect de ses lois économiques et les défendre ; et volontiers ils se persuadent que les choses se passeront ainsi. Les partisans du désarmement savent que l’Europe doit s’entendre pour réaliser cette réforme laquelle ne serait pas possible autrement ; une telle condition ne les effraie pas ; ils sont convaincus que leurs vœux seront comblés bientôt. Pourquoi donc n’en serait-il pas du socialisme comme du désarmement ?


Les échecs passés ne sont pas probants

On ne peut arguer des échecs passés, car les conditions ne sont plus les mêmes. Le socialisme n’est pas une nouveauté, ne l’oublions pas. Lycurgue tenta de l’établir à Sparte par la force, au nom de l’État. Plus tard la démocratie Florentine essaya d’y parvenir par le jeu de l’impôt progressif ; la grève existait en Égypte sous Ramsès ii. On trouve dans les poètes Sibyllins des revendications d’une âpreté qui n’a jamais été dépassée depuis. « Il n’y aura plus de mendiant, ni de riche, de maître ni d’esclave, de grand ni de petit ; tout appartiendra à tous ». De même les piocheurs ou niveleurs du temps de Cromwell croyaient à l’avènement de la république sociale. Everard, leur chef, un ancien soldat, leur disait : « nous touchons à la délivrance… Un temps viendra où tous les hommes donneront volontairement leurs biens pour les mettre en commun ; ce temps est proche ». Ce sont deux sources d’arguments très répandus, bien que contradictoires, que de considérer le socialisme comme une phase nouvelle de l’évolution générale et de le repousser au nom des échecs qu’il a déjà subis. La vérité est intermédiaire ; la doctrine est fort ancienne : les conditions d’application sont entièrement nouvelles. Les grandes inventions scientifiques qui ont raccourci les distances matérielles et les ont, pour la pensée, supprimées tout à fait, — l’industrie moderne qui a aggloméré les travailleurs et les a fait plus dépendants les uns des autres — l’esprit démocratique qui a pénétré les mœurs : tous ces changements ont rendu possible une expérimentation générale et universelle du socialisme, la seule qui puisse être tentée avec quelque chance de succès.

Résumons nous ; le socialisme, pour vivre, doit être producteur de richesse : et pour produire de la richesse, il doit résulter d’une entente entre les peuples. Cette entente, impraticable autrefois, serait possible de nos jours.


L’entente est possible, mais elle ne se fait pas

Cela ne veut pas dire qu’elle soit en bonne voie d’exécution. Si on y regarde de près, on se rend compte du contraire. Le prolétariat était assurément plus uni il y a trente ans qu’il ne l’est aujourd’hui, d’un pays à l’autre ; à mesure qu’il perfectionne son organisation, les divisions s’accusent d’une façon plus marquée. Sur trois points principaux, ce recul se dessine très nettement. C’est d’abord l’internationalisme, base des espérances d’antan dont la faillite est quasi-déclarée. Les socialistes Français se nourrissent d’illusions à cet égard. Malgré la stupeur dans laquelle les a plongés la déclaration solennelle du patriotisme Germanique faite en plein congrès international, il y a quelques années, par un des principaux chefs socialistes Allemands, leurs yeux ne se sont pas ouverts à l’évidence ; ils ont été plus ébranlés par le refus de concours rapporté d’Angleterre l’an dernier. Les mineurs Français demandaient à leurs camarades Anglais et Belges, sinon de participer à la grève qu’eux-mêmes allaient déclarer, du moins de limiter pendant ce temps leur production de façon à ne pas fournir aux patrons le moyen de lutter trop avantageusement contre les grévistes ; non seulement les étrangers s’y refusèrent, mais ils refusèrent également tout subside. Qu’elle est loin la fête de fraternisation célébrée à Londres le 5 août 1862 et à l’occasion de laquelle les travailleurs Britanniques s’écriaient avec autant d’emphase que de sincérité : « Nous ne permettrons pas que notre alliance fraternelle soit brisée !… chaque jour se formera un nouvel anneau de la chaîne d’amour qui unira les travailleurs de tous les pays ». Qu’il est loin le temps où, au Reichstag, les socialistes ne craignaient pas de flétrir l’annexion de l’Alsace-Lorraine à l’empire. Aujourd’hui, ils déclarent qu’ils défendraient, par la force s’il le faut, les conquêtes Germaniques, et la chaîne d’amour dont parlaient les Anglais est devenue une simple chaîne d’intérêt.

Un second fait très grave s’est produit. Depuis de longues années la grève générale apparaissait comme une arme de guerre formidable aux mains du prolétariat. Or, ce glaive est enfin sorti du fourreau et tout le monde a pu voir qu’il était ébréché. Successivement en France, en Espagne et surtout en Belgique, la grève générale a été essayée sans succès. Le fiasco Belge est de beaucoup le plus significatif. Dans ce pays à population si dense, où l’éducation et l’organisation des masses ouvrières sont si avancées, personne ne pouvait s’attendre à une expérience aussi peu réussie. Déclarée pour un motif clair, précis, accessible à tous et juste d’ailleurs — l’obtention du suffrage universel — ce qui lui assurait une certaine bienveillance de la part des libéraux, la grève fut servie comme à souhait par certains actes de répression trop violents ; ces actes étant isolés il n’y avait pas de quoi terrifier les grévistes ; il y avait par contre, de quoi les pousser à bout. Malgré ces circonstances favorables, la déroute a été rapide et complète. Ces diverses tentatives avortées ont prouvé deux choses : d’abord que la réalisation d’un plan de grève générale était des plus difficiles ; ensuite et surtout que cet instrument de défense est nuisible à ceux qui s’en servent, plus qu’à ceux contre qui il est dirigé.

Le troisième fait est la création des « syndicats jaunes » ainsi désignés par opposition aux syndicats rouges, partisans de la lutte des classes. Les médiocres résultats obtenus par ces derniers et la tyrannie à laquelle en bien des cas ils ont dû recourir pour établir et maintenir leur domination devaient nécessairement provoquer la fondation de syndicats rivaux qui prendraient le contre-pied de la politique suivie par les rouges. Cela n’a pas manqué de se produire, et le développement rapide des nouveaux syndicats a prouvé qu’ils répondaient à un besoin vivement senti par les ouvriers. La base même de leur groupement, c’est la recherche du terrain d’entente entre le capital et le travail, ce qui revient à proclamer que l’antagonisme entre le capital et le travail n’est pas fondamental et qu’on peut l’atténuer considérablement, sinon le faire disparaître tout-à-fait. Ainsi se révèle parmi les masses ouvrières, un double courant contradictoire qui les divise.

Il est évident que si le dogme de la lutte des classes est affaibli, si l’impuissance de la grève est démontrée et si la solidarité internationale s’efface, la formation d’un grand parti socialiste universel se trouve indéfiniment ajournée. Bien des socialistes avisés s’en rendent compte mais il leur reste un espoir ; ils disent que le monde capitaliste est à ce point moribond qu’il s’écroulera de lui-même, sans qu’il soit besoin de l’abattre et qu’alors le socialisme prendra tout naturellement sa place.


La société capitaliste n’est pas moribonde

C’est là une illusion plus grande encore que toutes les autres. Elle provient des écrits de Karl Marx, si pleins de théories à allures scientifiques auxquelles les faits apportent de jour, en jour, de nouveaux démentis. Marx a insisté sur le phénomène de la concentration des capitaux et de l’accroissement correspondant du nombre des prolétaires. C’est l’inverse qui se produit et le petit capital joue maintenant un rôle considérable dans une quantité d’industries. Le patron, seul propriétaire devient une anomalie ; le patron délégué d’actionnaires qui le soutiennent et le déchargent, tend à devenir la règle générale. On peut prévoir l’heure où naîtra le type de l’ouvrier capitaliste qui travaillera de ses mains dans une usine et aura un petit pécule engagé, peut être loin de là, dans quelque autre entreprise… De plus, le capital commence à s’organiser pour répondre à l’initiative prise par le travail ; déjà l’on se rend compte que la force du capital organisé dépasse de beaucoup celle du travail organisé. Chose étrange, il semblait jusqu’ici que les patrons fussent hors d’état de pratiquer l’association, comme si le fait d’être riche devait nécessairement vous faire perdre de vue la nécessité de défendre vos intérêts ; il fallait pour cela, être pauvre. Les États-Unis ont montré, par des exemples frappants, ce que peuvent les patrons dès qu’ils se donnent la peine de se défendre ! On se rappelle le mémorable conflit de l’an dernier, la grève des aciers de septembre 1901. Non seulement la gigantesque Union qui soutenait la lutte du côté des ouvriers (et jamais on n’arrivera à constituer des groupements plus solides) a dû s’avouer vaincue mais la paix qu’elle a été réduite à signer est la plus onéreuse qui ait jamais mis fin à un conflit de cette sorte. Les patrons ont exigé qu’on se rendit à merci, quitte à ne pas faire usage de leur victoire. Le plus curieux, c’est que cette défaite, bien loin d’aigrir les vaincus, a modifié leurs vues. « Ce qui est incontestable, écrit M. Lazare Weiller qui vient de faire aux États-Unis un voyage d’étude des plus intéressants, c’est que les salaires ouvriers ont subi une progression « croissante depuis l’apparition des trusts et l’on se demande si, au lieu d’aboutir à des chômages, les progrès de leur outillage et les perfectionnements de leur administration n’amèneront pas les trusts précisément à une réduction rationnelle des heures de travail qui, en fait, s’est déjà produite plusieurs fois. Les ouvriers Américains se sont, du reste, livrés eux mêmes à des enquêtes dont les résultats sont connus. Car s’ils ne forment pas un parti politique distinct, s’ils ne sont pas une classe spéciale, ils sont certainement plus au courant que nos ouvriers de leurs intérêts matériels. Or, toutes leurs enquêtes ont abouti à démontrer et à prouver qu’ils avaient profité de l’organisation actuelle capitaliste et industrielle des États-Unis. C’est ce qui est arrivé notamment pour les ouvriers des chemins de fer, du pétrole, de la métallurgie et des industries sucrières. »

Ainsi, en admettant même que sous sa forme traditionnelle basée sur l’héritage, le capitalisme soit affaibli et usé, le voici qui renaît sous une forme nouvelle, très vivant, très robuste et prêt, on le sent, à une terrible résistance. Si le socialisme doit attendre pour lui succéder, que le capitalisme meure de sa belle mort, il attendra longtemps.


Les victoires des Socialistes se tournent contre eux

Un autre phénomène imprévu, s’est produit. Tandis que pour la plupart des réformes, chaque succès obtenu par les réformateurs avive leur zèle et les fait travailler avec plus d’ardeur à la réalisation intégrale de leur œuvre, ici, c’est l’inverse qui a lieu. Le socialisme a exercé sur beaucoup de points une influence bienfaisante ; il a déjà provoqué des améliorations nombreuses et certaines. Ces améliorations profitent non pas au régime social à venir, au nom duquel on les réclamait, mais au régime actuel auquel on les a imposés. Le socialisme, en effet, en est réduit à procéder par étapes ; il commence, malgré lui, par émietter l’aisance, si l’on peut ainsi dire, entre un plus grand nombre de bénéficiaires ; il voudrait bien que le contraire eut lieu, afin, quand il confisquera le tout, de n’avoir plus devant lui que de gros capitalistes. Ses leaders s’imaginaient au début qu’il en serait ainsi ; mais leur attente a été trompée. Sous le régime de la propriété privée, la législation à tendances socialistes accroît le nombre de ceux qui possèdent ; ainsi cette législation se suicide elle-même lentement. Le socialisme travaille donc à consolider l’état social qu’il prétendait renverser puisqu’il l’épure, le perfectionne, l’améliore sans cesse ; et il ne peut procéder autrement ; c’est un cercle vicieux. La Société actuelle est infiniment meilleure, moins égoïste, plus dévouée à ses devoirs, plus soucieuse du bien général qu’elle ne l’était il y a trente ans. Par là, elle se fortifie au lieu de s’affaiblir. Les résultats atteints par le mouvement socialiste tournent donc contre lui, au profit de ses adversaires. L’histoire des peuples est remplie de pareils paradoxes, mais celui-là est un des plus inattendus qui se soient produits au cours des âges.


La décadence du socialisme n’est pas nécessairement
définitive

Les intéressés ont coutume, en pareil cas, de se refuser à l’évidence jusqu’au dernier moment. Ce mot de décadence sonne comme une offense aux oreilles de tous ceux qui attendent du socialisme une rénovation dans le sens de la justice et de l’égalité. Ce leur est une mince consolation de penser que leur âge d’or n’est pas absolument irréalisable, du moment que ce ne sont point les générations présentes qui en profiteront. Et, en effet, rien ne nous dit que la seconde partie du vingtième siècle ou le début du suivant ne verront pas s’atténuer les ardeurs nationalistes aussi bien que les rivalités commerciales (lesquelles d’ailleurs s’entretiennent les unes par les autres). S’il en est ainsi, les plans de réformes sociales dans le sens collectiviste pourront renaître avec des chances de succès bien plus grandes. Mais aujourd’hui, il est indéniable qu’après avoir brillé d’un assez vif éclat, les doctrines collectivistes sont fortement atteintes et perdent partout du terrain. Le monde leur tourne le dos ; la Société a pour ainsi dire sucé de ces doctrines ce qui était propre à la consolider en la réformant ; elle s’est refait une jeunesse sous un visage nouveau et le socialisme, en complète opposition avec les passions nationales et les appétits robustes des grandes races qui dominent l’univers, affaibli de plus par les saignées faites à son programme, est condamné à une lutte inégale. Voilà la vérité qui n’apparaît pas au regard myope et que l’on saisit dès qu’au lieu de fixer le détail, on cherche l’ensemble. Les Français sont plus éloignés que d’autres d’en accepter l’augure. Ils sont en retard sur ce point. Le socialisme parti de chez eux pourtant en 1848, n’y est rentré que tardivement ; ils ont été lents à s’apercevoir de ses progrès au-dehors et à admettre qu’il pût y avoir là, les éléments d’une formule pratique. Lorsqu’ils sont entrés dans ces vues, le déclin commençait chez d’autres peuples. Aveugles jadis à voir monter le socialisme, ils le sont à présent à le voir descendre ; ils s’imaginent, du moment que ses doctrines prospèrent chez eux, qu’il en est de même partout. Il y a là un réel danger ; la malheureuse France n’a que trop de tendances à se croire le flambeau de l’humanité ; elle s’est plusieurs fois mise en route, persuadée que les nations la suivaient à l’envi ; et, se retournant, elle s’est trouvée seule. Plaise à Dieu que ce malheur ne lui arrive pas sur un terrain aussi glissant que celui des réformes sociales. Cela lui coûterait cher.

Voici donc nos conclusions très brièvement résumées. Le socialisme est une doctrine belle et respectable. — Elle pourra peut-être se réaliser un jour. — Présentement, le monde lui tourne le dos.

Vous ne vous laissez pas convaincre, ami lecteur ?… Eh bien, vous verrez si l’avenir ne nous donne pas raison.


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